En 2002, Sarkozy avait promis de se montrer « intraitable » avec les policiers qui dérapent. En réalité, il n’a pris des mesures qu’à titre exceptionnel, contre trois agents de la police aux frontières (PAF) après le décès d’un Éthiopien lors de son expulsion, et contre deux policiers parisiens soupçonnés d’avoir passé à tabac Omar Baha.

Ce Français de trente-huit ans vient d’entendre à la télé Sarkozy promettre de ne supporter aucun écart lorsqu’il tombe sur deux policiers en train de matraquer un homme à terre près de la gare de l’Est. Il tente de les interpeller en leur rappelant les promesses de leur ministre… Les policiers lui défoncent le nez à coups d’extincteur et le placent en garde à vue en guise de réponse. Omar Baha veut porter plainte, mais l’IGS (Inspection générale des services, la police des polices) l’envoie promener. L’affaire est médiatisée par Libération. Contraint de réagir, le ministre suspend les deux policiers. Ils seront réintégrés deux mois plus tard. Entre-temps, Sarkozy fait l’autruche. Lors de son second passage à « 100 Minutes pour convaincre », en novembre 2003, il affirme en regardant droit dans les yeux la caméra : « J’ajoute que, depuis dix-neuf mois, il n’y a pas eu une seule bavure ! ».

Et pourtant, sans compter l’affaire Baha, le nombre de plaintes déposées auprès de la Commission nationale de déontologie de la sécurité n’a fait qu’augmenter : + 10 % en 2005, + 30 % en 2006. Dans son rapport, elle déplore une « fouille à corps trop souvent banalisée », un « menottage systématique », qui ne s'impose pas forcément, ainsi que « huit cas de violences illégitimes graves ». Elle parle aussi de « fautes de commandement » ayant permis à des policiers de mener des interpellations sans arborer aucun signe distinctif de leur qualité. Cela « ne pouvait assurément que générer des troubles », selon le rapport. Une manifestante a ainsi été « traînée sur la chaussée » et s'était vu administrer des coups de pied et des décharges de pistolet électrique Taser.

La vérité matraquée
Pour Sarkozy, ces plaintes relèvent du fantasme : « Plus de plaintes, ça ne veut pas dire plus de bavures » (11 juin 2005). Ce n’est pas l’avis du Syndicat de la magistrature. À ses yeux, le gouvernement « entend museler les critiques et constats accablants qui résultent de sa politique sécuritaire ». L’enquête de la CNDS a été menée avec des fonds de tiroir. Ses crédits ont longtemps été gelés. En septembre 2005, il ne lui restait plus que 510,77 euros (hors paiement des loyers et salaires) pour finir l’année. Jusqu’en 2006, cette commission indépendante ne pouvait donc plus assurer correctement l’instruction des affaires dont elle était saisie. Or, elle incarne le seul baromètre indépendant permettant d’observer l’évolution du nombre de bavures policières ; les autres baromètres, y compris celui de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale), étant placés sous l’égide du ministère de l’Intérieur. « Ils sont flics, aux ordres du ministère de l’Intérieur, et ils enquêtent sur des flics aux ordres du ministère de l’Intérieur. C’est un peu comme demander à un père de juger son fils », commente Éric Blondin, du Syndicat de la police nationale (SPN). Autant dire que, pour se faire une idée du climat depuis l’arrivée Place Beauvau de Sarkozy, il vaut mieux compter sur le travail des sociologues.

Dans leur ouvrage Police et Discriminations raciales. Le tabou français*, Sophie Body-Gendrot, professeur des universités, et Catherine Wihtol de Wenden, spécialiste de l’immigration au CNRS, ont analysé les motifs d’appels reçus au 114 et mettant en cause la police. Ce service anonyme, qui ne déclenche pas de poursuites, a le mérite d’enregistrer des témoignages dont ne rendent pas compte les statistiques. Parmi la centaine de récits recueillis en 2003, on notait déjà des coups de genou dans le ventre, des crachats, des injures, des agressions physiques, des amendes injustifiées, des contrôles au faciès (à l’encontre de Noirs et d’Arabes). Mais aussi des interpellations sans motif (« Sale Arabe, monte, ferme ta gueule, toi et ta fatma »), des tentatives d’étranglement, des insultes raciales en lien avec le 11 septembre 2001 et des dissuasions de porter plainte : « Tu peux téléphoner aux associations, tu n’as pas de preuves. »

* Éditions de l’Atelier

Caroline Fourest & Fiammetta Venner