Le rendement chiffré a été vite été une obsession lors de son arrivée au ministère de l'intérieur. Au point de mettre en place des primes individuelles au mérite (allant jusqu’à 300 euros) en fonction du nombre d’affaires élucidées. Dans le jargon, on appelle ça « faire des bâtons » ou le « Sarkomètre ». Une affaire bouclée = un bâton = une prime. Problème : au lieu d’être plus efficaces, les policiers sont poussés à boucler des affaires faciles et à ignorer les autres…

Nicolas Sarkozy avait déjà testé cette méthode au ministère des Finances, où des primes avaient été mises en place pour inciter les inspecteurs du fisc à faire davantage de contrôles fiscaux. Le hic, c’est que la police n’est pas une science exacte. Pour arrêter de gros trafics et les vrais réseaux criminels, les flics de la BAC (Brigade Anti-Criminalité) doivent parfois passer des jours en planque avant de dégoter une belle affaire. Ce qui fait désormais perdre des bâtons. Ces enquêtes sont donc délaissées au profit des petits délits, plus rentables. Notamment grâce à la loi sur le racolage passif et à celle sur l’interdiction de stationner en bandes dans les halls d’immeubles, lois voulues par Sarko. Comme l’explique un policier : « On ramasse trois putes, on en fait trois affaires faciles à élucider, et ça fait trois bâtons ! » Les flics intensifient également les contrôles d’identité, en espérant trouver une boulette de shit et faire un bâton. Les jeunes, se sentant harcelés, commencent à être exaspérés. On leur colle des « outrages à agent ». Pourtant, ces derniers temps, ce sont surtout les flics qui perdent leurs nerfs…

Sarkozy a voulu mettre du « bleu » partout pour épater le chaland et les caméras. Désormais, ce sont des CRS qui patrouillent en bas des immeubles pour multiplier les contrôles d’identité. Problème : ceux que les habitants des quartiers populaires nomment les « Robocop » et que les révoltés de mai 68 appelaient « CRS-SS » ne sont pas formés à ce genre de civilités. Les contrôles tournent fréquemment au vinaigre. Et le nombre de plaintes pour bavure flambe. Mais Sarkozy préfère nier : « Plus de plaintes, ça ne veut pas dire plus de bavures ».

Jusqu’ici, tout va bien
L’important, ce sont les chiffres et le bilan à présenter aux médias. Les commissariats reçoivent des ordres très précis en matière d’objectifs. Dans une note adressée à tous les services, le nombre d’infractions à constater est indiqué à la virgule près pour chacun d’entre eux ! Pas un de plus, pas un de moins. Tant pis si ce mois-là, le nombre de délits est en baisse, on ramassera quelques putes ou quelques « racailles » en bas de leur immeuble. Les commissariats sont même notés en fonction du nombre de gardes à vue opérées… Celles-ci sont passées de 330 000 à 530 000 en l’espace de cinq ans ! Tant pis si, dans le lot, la police a maintenu un peu trop d’innocents en garde à vue pour améliorer son score.

Mais par ailleurs, il ne faut pas non plus affoler la population avec un nombre de plaintes en hausse, qui pourrait laisser penser que la délinquance sévit plus que jamais. Par exemple, si le quota est atteint, certaines affaires ne sont plus prioritaires. À moins d’être fils du ministre, vous n’avez pas intérêt à vous faire voler votre scooter en fin de mois.

Du temps de la police de proximité, en Haute-Garonne, les commissariats de quartier s’arrangeaient pour être ouverts la nuit, espace de temps où les délits sont les plus graves. Maintenant, la plupart d’entre eux ferment à 18 heures. Les gens qui travaillent n’ont plus le temps d’aller porter plainte. Ça fait baisser les chiffres de la délinquance et grimper ceux du taux d’élucidation. Les bâtons sont des affaires simples et faciles que les policiers choisissent en journée… La police de l’« arrestation choisie », en somme. Mais n’allez pas le dire aux journalistes de la presse sarkophile, ils croient vraiment que la police a fait reculer les zones de non-droit.

Caroline Fourest & Fiammetta Venner