Ce qu'il y a de choquant dans l'idée de mettre en place un « ministère de l'immigration et de l'identité nationale », c'est que l'on puisse penser qu'il pourrait s'agir d'un simple effet d'annonce destiné à rallier l'électorat d'extrême-droite, un calcul électoraliste en somme qui exonérerait son auteur de nourrir un réel projet de cette nature. Comme si la mise en relation des termes de la formule n'était pas en elle-même justiciable d'un débat de fond, au-delà même du dossier de l'immigration, sur les valeurs centrales qui fondent la citoyenneté, la vision de l'autorité de l'Etat, le mode de gouvernement et les orientations idéologiques et politiques.

Les mises au point formulées ont été suffisamment nombreuses et claires pour ne pas y revenir dans le détail, sauf à remettre en perspective les points les plus saillants, par-delà le décryptage d'une équation 1) simple et suggestive, c'est tout le but du jeu : immigration + identité nationale = assimilation ou expulsion (ou verrouillage des frontières) ; 2) scélérate par la décomposition du mot qu'elle entraîne : immigrés Et alii = clandestins + résidant légalement + français issus de l'immigration.

A n'en pas douter, le décodage de l'amalgamation, -amalgamation volontaire donc-, est fait par la porte-parole de Sarkozy, Rachida Dati, qui justifie le bien-fondé d'un tel projet, en rappelant que le déficit en intégration touchait d'abord les Français issus de l'immigration. Soit. Il ne s'agit ni d'occulter les problèmes, ni de rejeter l'autorité de l'Etat, le respect et l'application des lois de la République, la nécessité d'une de régulation de l'immigration clandestine, et encore moins de contester l'urgence d'une politique économique, sociale, culturelle et éducative pour réussir pleinement une intégration citoyenne de cette partie de la population. Mais ce n'est pas par une conception répressive du rôle de l'Etat et une sommation à l'assimilation qu'on y parviendra.

Pourquoi donc recourir à cette notion régressive d'identité ? N'est-ce pas contraire à ce qui constitue l'universalisme du modèle républicain : l'intégration de l'individu-citoyen, quelles que soient ses origines ou ses croyances particulières ? Faut-il, pour contrecarrer les identités collectives suspectées de jouer en défaveur de l'intégration, leur opposer une contre-identité dont le moins qu'on puisse en dire est qu'elle s'affirme comme un bloc civilisationnel opposé ? On pourrait également s'interroger sur ce qui justifie la référence de Sarkozy aux 2000 ans de christianisme, lesquels d'ailleurs précise t-il, sont incorporés dans la morale laïque. Confusionnisme et imageries d'exclusion, voilà à quoi tout ceci fait penser, alors que plus que jamais il est urgent de mener une vaste campagne de cohésion -et non d'identité- nationale. Car l'Etat laïque, par sa neutralité et sa force intégratrice, doit continuer de rester le garant de l'unité de la nation. C'est en se plaçant au-dessus des appartenances religieuses, culturelles ou ethniques qu'il garantit la paix civile et contribue à la fraternité entre les composantes qui forment une société pluraliste. L'Etat n'a pas à prendre pour modèle telle ou telle identité, car sa seule référence collective est la nation, la Loi et les valeurs centrales de cohésion, celles de la République.

Comme les autres, les citoyens issus de l'immigration ont des devoirs, c'est la règle. On leur demande d'aimer, de faire des renoncements, de s'assimiler. S'il s'agit d'assimiler les valeurs de la République, force est de constater qu'un effort doit être fait. Mais aucun renoncement, aucun effort ne peuvent être faits sans contrepartie. Cela aussi est une règle, anthropologique et politique. Toutes les sociétés humaines fonctionnent sur ce principe régulateur du don et du contre-don. Les Etats aussi. Ce qui manque à la vision du candidat de l'UMP, c'est cette symbolique politique du don. Quant à l'amour, les Français n'en demandent pas tant.

Leïla Babès