Le Libre Examen aujourd'hui : ni Munich ni la Chasse aux sorcières

Carte blanche Philippe Vincke (Recteur de l'ULB) et d'Emmanuelle Danblon (Conseiller du recteur pour les projets « Valeurs » de l'ULB)

Toute restriction des libertés est un problème pour les démocrates. Nous en sommes profondément conscients. Mais nous sommes aussi conscients du fait que la liberté sans conscience peut s'avérer dangereuse pour la démocratie. Coupée de son esprit, brandie comme un slogan, elle peut devenir la pire des tyrannies. En ces temps difficiles où la démocratie est en crise, et avec elle ses valeurs fondatrices, la liberté doit être plus que jamais sauvegardée dans son principe mais aussi dans sa réalité.

Deux menaces pour la liberté s'offrent aux sociétés ouvertes. La première consiste à s'accorder, par principe, avec toute position, quand bien même elle serait controversée au point de faire l'objet d'inquiétudes légitimes. C'est ce que Daladier et Chamberlain ont fait à Munich, face à Hitler en 1938. La deuxième menace consiste à refuser, par principe, toute liberté d'expression à celui qui s'écarte d'une ligne de conduite officielle. C'est ce que firent les Américains du temps de la Chasse aux sorcières. Dans les deux cas, c'est la mort de la démocratie. Dans le premier, parce qu'elle aura permis qu'un régime non démocratique la remplace ; dans le second, parce qu'elle aura elle-même produit la censure.

Notre volonté est d'ouvrir une troisième voie face à ces deux extrêmes, en attirant l'attention de la communauté sur la montée de discours potentiellement obscurantistes, même si ceux-ci adoptent un langage politiquement correct. Aucun d'entre nous n'accepterait la venue sur le campus d'un leader d'extrême droite xénophobe. Nous avons le devoir de ne pas faire deux poids et deux mesures. Depuis quelque temps, certains discours, certaines pratiques et certaines revendications qui mettent en péril la laïcité politique, garante du vivre ensemble, sont devenus courants sur le campus. Depuis quelque temps, l'Université s'en est émue. La question est complexe, comme elle l'est pour la démocratie dans son ensemble. Les réflexions de fond sur les limites de la liberté et de sa protection se sont engagées. En particulier sur les conséquences sociales et psychologiques que provoquent sur les esprits les discours équivoques sur les libertés individuelles, l'homosexualité ou l'égalité entre les hommes et les femmes.

C'est en effet la première fois que l'Université prend la décision de refuser qu'une conférence de M. Tariq Ramadan se tienne dans ses locaux. L'émoi est grand, pour l'ensemble de la communauté. Le geste n'est pas anodin, parce qu'il nous engage sur le chemin difficile de cette troisième voie. M. Ramadan est déjà venu de nombreuses fois s'exprimer sur notre campus. À chaque fois, les défenseurs de la liberté s'en sont émus. Jusqu'ici, nous n'avions pas voulu réagir, et cela au nom de la liberté d'expression. Mais force est de constater que ses multiples venues n'ont pas contribué au vivre ensemble sur le campus. Faut-il rappeler que Tariq Ramadan ne condamne jamais clairement la lapidation des femmes, même lorsqu'on le lui demande ? Au contraire, depuis quelque temps, les malaises, les tabous, les peurs d'évoquer certaines théories scientifiques ou certains faits historiques au grand jour sont devenus visibles et palpables. Combien d'enseignants vous raconteront que des sujets comme la théorie de l'évolution, comme le génocide des Juifs d'Europe, comme les droits de l'homme sont devenus source de suspicion, voire d'agressivité affichée ?

À chaque tentative d'exprimer des inquiétudes sur ces questions, la réponse immédiate revient comme un slogan au nom du Libre Examen. Elle s'accompagne, en outre, de glissements, d'amalgames, voire d'accusations délirantes faites à ceux qui expriment leur inquiétude et qui se trouvent taxés de racisme, d'élitisme culturel et d'intolérance. Et ceux qui font l'objet de ces doutes se mettent alors dans le rôle de la victime contre l'oppresseur, si payant aujourd'hui. Bien sûr, de telles accusations s'attaquent directement à ce qu'il y a de plus précieux pour ceux qui ont le courage de s'engager dans cette difficile réflexion : leur volonté d'exercer un jugement libre, sans dogme, sans pressions extérieures et sans stigmatisations. C'est la raison pour laquelle, par souci de libre examen, ils revoient, encore et encore, leurs positions. Car le doute ne semble paralyser que certains aujourd'hui et c'est tout à leur honneur. Mais ce doute, moteur du libre examen, ne peut être interprété que comme de la faiblesse aux yeux de ceux qui ne doutent pas. Le résultat est ce à quoi l'Université doit faire face aujourd'hui : une tyrannie de fait opposée à la réflexion de fond et aux protections qu'elle entend se donner pour pouvoir douter sereinement.

Toute objection de principe est ravalée au rang de tyrannie et le débat public prend à tout moment le risque de devenir une mise en scène de débat dans lequel les jeux sont faits d'avance. Combien sont venus nous apporter leur soutien en ces temps difficiles, en demandant qu'on ne mentionne pas leur nom « parce qu'ils ont déjà assez de problèmes ». Où est la tyrannie ?

Enfin, l'Université est fière d'avoir en son sein des forces vives dont le rôle et la fonction sont la vigilance. Mais cette vigilance n'a de sens que si elle demeure elle-même libre de tout dogme et si elle ne se transforme pas en attitude contestataire sans autre forme de procès qu'un soutien inconditionnel à ceux qui ne doutent pas. Parce que leurs valeurs n'autorisent pas le doute. L'ULB a combattu le nazisme, elle a combattu l'élitisme et le conservatisme d'institutions archaïques qu'elle a contribué à réformer, elle a combattu pour le droit des femmes à disposer de leur intégrité physique et psychologique. Tous ces combats, elle les a menés avec la force et le courage qu'il faut à la persévérance qui ne cesse jamais de douter. Nous espérons que l'Université sera aujourd'hui encore capable de mener ce combat pour la liberté, pour que soit possible le vivre ensemble, dans une troisième voie qui refuse Munich comme la Chasse aux sorcières.

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