Tariq Ramadan soulève une fois de plus la polémique. Le recteur de l'Université Libre de Bruxelles, Philippe Vincke, ne souhaite plus voir son université lui servir de tribune.

Tariq Ramadan est intervenu plus de 4 fois au cours de ces dernières années dans l'enceinte de cette université, connue pour son attachement à l'esprit critique. La dernière fois, il a participé à un débat organisé par une association étudiante turque pensé pour donner la parole aux négationnistes du génocide arménien. Choquée que l'on puisse ainsi détourner le droit à la liberté d'expression, l'Université n'avait pu annuler le débat à cause de pressions émanant de l'ambassade de Turquie. Celle dernière ayant menacé d'incident diplomatique si ce « débat » était déprogrammé... Conscient de servir de relais malgré eux à une propagande liberticide et obscurantiste, l'université avait toutefois prévenu : désormais, Tariq Ramadan ne serait plus le bienvenu. Lui-même avait rétorqué qu'il ne remettrait plus les pieds dans cette université « liberticide ».

Il faut croire que l'envie de susciter la polémique et de pouvoir se poser une fois de plus en martyr a été plus forte... Car Tariq Ramadan est revenu. Cette fois à l'invitation du Cercle des étudiants arabo-européens (CEAE), qui entendait organiser un débat contradictoire le 22 mars dans le cadre de la "Semaine d'actions contre le racisme". Un cadre parfait pour semer la confusion et crier à « l'islamophobie » voire à la censure en cas de refus - prévisible - de l'Université... "Il n'est pas question d'interdire de parole certaines personnes ou de stigmatiser certaines communautés, mais simplement de réaffirmer nos valeurs, le libre examen, le combat d'idées contre toute attitude liberticide, tout obscurantisme", commente Emmanuelle Damblon, conseillère du recteur de l'ULB. "Au nom de la tolérance, l'ULB a trop souvent été prise en otage par des groupes qui nous ont peu à peu éloignés de l'esprit du libre examen ».

Climat empoisonné et débat piégé

Plusieurs naïfs, dont le Cercle du Libre Examen, crient au scandale. Quitte à tomber dans le piège tendu par le prédicateur et ses amis - partisans de la censure lorsqu'il s'agit de jouer une pièce de Voltaire ou de publier des dessins sur Mahomet mais défenseurs de la liberté d'expression quand il s'agit de l'instrumentaliser au service de leur propagande liberticide.

En fait de débat contradictoire, l'association organisatrice a d'ailleurs invité le contradicteur de Tariq Ramadan (Philippe Grollet du Centre d'Action laïque) à la dernière minute; pour utiliser son nom et sa caution auprès des médias... alors que l'Université avait déjà fait savoir son refus de recevoir Tariq Ramadan et que la polémique enflait.

Des affiches ont été placardées un peu partout sur les murs de l'université contre cette décision. Emmanuelle Damblon, récemment nommée auprès du recteur pour clarifier les « valeurs » du libre examen et éviter typiquement ce genre de dérives, a reçu des menaces et des insultes, par courrier et par mail. « Je croise aussi des jeunes filles qui me disent de tenir bon. Elles ont trop peur pour nous soutenir officiellement à cause de la pression exercée sur elles au nom de la solidarité communautaire... Nous en sommes là : une université où règne la peur. »

Qu'importe ce climat inquiétant. Pour Le Cercle du Libre Examen, « une laïcité qui choisit ses interlocuteurs est une laïcité qui doute » (lire leur tribune). Face aux procès d'intention, Emmanuelle Damblon et le recteur de l'Université Libre de Bruxelles ont répondu par le biais d'une « Carte blanche » publiée dans Le Soir du 1er mars 2007 : « ni Munich ni la Chasse aux sorcières » : « Notre volonté est d'ouvrir une troisième voie face à ces deux extrêmes, en attirant l'attention de la communauté sur la montée de discours potentiellement obscurantistes, même si ceux-ci adoptent un langage politiquement correct. Aucun d'entre nous n'accepterait la venue sur le campus d'un leader d'extrême droite xénophobe. Nous avons le devoir de ne pas faire deux poids et deux mesures » (Lire la tribune en entier).

En attendant, le débat prévu par les organisateurs du Cercle des étudiants arabo-européens sur le thème "La société dominante n'est-elle pas plus communautariste que les minorités ?" est maintenu. Son président, Azzedine Hajji, président du CEAE, songe à remplacer Tariq Ramadan par Vincent Geisser ou Laurent Lévy, qui tiennent des positions en effet très proches de celles du prédicateur. Sans avoir toutefois la même influence intégriste.

Caroline Fourest

PS : Le débat se poursuivra également le 13 mars - puisque je suis moi-même invitée depuis plusieurs semaines par l'Université Libre de Bruxelles pour un débat qui promet d'être animé sur les questions de vivre-ensemble (entre valeurs universelles et respect des libertés individuelles) et de liberté d'expression (où sont les limites ?)