Une véritable secousse. Les murs de la très respectée Fédération protestante de France, rue de Clichy, tremblent : un pasteur évangélique vient d'être nommé président, un titre depuis longtemps réservé aux protestants réformés. En Ile-de-France, un ouragan venu d'Amérique attise les ardeurs des fidèles, les salles font le plein, les églises fleurissent, charriant avec elles des pratiques parfois inquiétantes. Louise Couvelaire a plongé dans la galaxie complexe d'une religion en plein essor. Enquête inspirée.

Elle hurle, se contorsionne, tombe à terre. Lui, costume clair et mine imprégnée, les yeux rivés sur sa Bible, pose fermement la main sur sa tête. Les fidèles ânonnent, en appellent à Jésus. Un pasteur qui libère une femme de Satan... Le tout ressemble à une séance d'exorcisme, le genre fiction sur grand écran. La scène se déroule à Saint-Denis (93) au Centre du réveil chrétien et figure même sur le clip promotionnel de l'Eglise. Autre podium: au Palais des Congrès de Montreuil, le prédicateur américain T. L. Osborn, perruque châtain et lunettes fumées rouges, appelle infirmes, aveugles et autres handicapés à la guérison. En public, il a rendu la vue à une vieille dame tremblante, rien qu'en l'effleurant ! Fin août 2006, ce globe-trotter de 84 ans a réuni chaque soir et pendant une semaine entre 3 000 et 6 000 fidèles. A Paris (3e), le pasteur White de l'Eglise Hillsong promet à ses ouailles que Dieu plantera en elles la " graine de la prospérité " à condition de se montrer généreux. Quelques minutes plus tard, des seaux circulent dans les rangs pour récupérer les " contributions ". Vaste fumisterie ou véritables miracles ? C'est en tout cas le fonds de commerce des Eglises évangéliques les plus offensives. Celles qui cartonnent aujourd'hui en Ile-de-France.

Une nébuleuse

Les protestants dits " classiques ", qu'ils soient réformés ou évangéliques, sont eux-mêmes effrayés par cette déferlante hystérique, à laquelle ils n'adhèrent évidemment pas tous. L'ensemble de la nébuleuse évangélique est impossible à chiffrer avec précision. On estime malgré tout à 400 000 le nombre de protestants évangéliques en France. Leurs instances représentatives avancent même 500 000. Près d'un tiers se trouve en région parisienne, soit plus de 400 églises en Ile-de-France qui balaient les clichés : elles accueillent presque autant de Blancs que de Noirs et de plus en plus d'asiatiques. Un chiffre encore modeste, mais en constante croissance. Ils n'étaient que 50 000 il y a cinquante ans. Chaque semaine, de nouvelles communautés émergent et se réunissent dans des entrepôts désaffectés comme à Bagnolet (93), des anciens cinémas ou encore une arrière-salle d'hôtel comme à Gennevilliers (92). A l'intérieur, zéro décorum : ni crucifix, ni Jésus en sang, pas d'icône, pas de cierges. A la place, du spectacle et de l'émotion : louange, musique et musiciens, danse, applaudissements, enfants qui gambadent, prières personnelles à haute voix... Loin, très loin de l'austérité et du dogme, bref de l'Eglise traditionnelle, catholique ou protestante, celle qui aujourd'hui fait le vide.

Cette popularité leur permet aujourd'hui d'avancer à visage découvert. Sous les traits du pasteur Claude Baty, par exemple. En juin, il prendra les rênes de la Fédération protestante de France (FPF). Sa désignation est une petite révolution. Jusqu'ici, la plupart des présidents étaient des réformés. Lui est évangélique?! Certes, il fait partie de l'Union des Eglises évangéliques libres, un courant qui a même contribué à fonder la FPF il y a un siècle. Du coup, pour certains évangéliques, sa présidence est une fausse victoire. Mais le symbole reste révélateur : impossible pour la Fédération d'ignorer la flambée évangélique. Prudente, elle intègre ceux qui, à ses yeux, restent dans les clous : en 2005, elle avait fini par accueillir, après des années de négociations, cinq nouvelles fédérations issues de ce mouvement. Pas facile de s'entendre entre réformés progressistes et évangéliques à la fibre conservatrice. Avortement, homosexualité, islam... Des sujets qui fâchent. " Les réformés représentent encore deux tiers des membres de la FPF, se rassure le président actuel, Jean-Arnold de Clermont. Estimer que l'on pourrait à terme se faire bouffer par eux relève du polar. " N'empêche, les réformés surveillent dorénavant et de près ceux qui leur semblent suspects. Depuis septembre 2006, un pasteur est chargé d'identifier un maximum d'Eglises issues de l'immigration - africaines, coréennes, chinoises, roumaines... - les plus difficiles à repérer mais aussi celles qui progressent le plus en Ile-de-France. Ces Eglises appartiennent en majorité au mouvement pentecôtiste-charismatique, qui remporte globalement le plus de succès. Des ultra émotifs comparés aux piétistes-orthodoxes, évangéliques nettement moins spontanés.

Prosélytisme à la française " Une église évangélique de 50 fidèles équivaut en terme de force de frappe et d'activisme à une église catholique de 8.000 personnes ", soutient le sociologue Sébastien Fath. La preuve dans l'avalanche de ses médias. Le site du Top Chrétien recense 500.000 visiteurs chaque mois, se diversifie dans les DVD, CD, la radio et bientôt une télévision sur le web. " Devant la demande croissante des chrétiens franciliens ", paristoutestpossible.org vient d'ouvrir une école de guérison dans le 20e. Connaîtredieu.com permet de prier online. Il existe déjà 23 radios en France dont Radio Essentielle, Radio Impact ou encore Phare FM sur internet. Quant aux journaux, ils se multiplient : ceux d'Alliance Presse, " Amen Magazine de Paris " (magazine bimestriel diffusé à 13?000 exemplaires)... Et d'autres fronts s'ouvrent : une école d'évangélisation est née à Clamart (lire page 14). Un parti politique, le Parti républicain chrétien (PRC), s'est créé l'an dernier (lire page 17). Les sessions de formation s'enchaînent, comme celle sur le " leadership " organisée il y a deux mois dans une église de la rue de Charonne (11e). L'exposition de Lognes, le rendez-vous annuel des évangéliques, enregistre chaque année de nouveaux visiteurs... De plus en plus visibles, les évangéliques. Plus exposés aussi.

Miracles, émotion, pratiques exubérantes et militantisme acharné se retrouvent sous les projecteurs et suscitent la plus grande méfiance. Même les protestants installés et reconnus, qu'ils soient réformés ou évangéliques, redoutent parfois les dérives sectaires et autres dérapages. Pasteurs autoproclamés, appels aux dons trop récurrents, sermons controversés, théologie de la prospérité... Une image inquiétante qui rejaillit sur l'ensemble des évangéliques. Et confirme l'idée qu'on s'en était fait jusque-là, via les méthodes américaines, extravagantes voire franchement angoissantes. Avec leurs megachurches (églises géantes), leurs universités religieuses, leurs papes stars de l'évangélisation et leurs politiques acquis à la cause, ils passent pour une bande d'allumés illuminés qui veut imposer sa morale au monde (lire page 16).

A mi-chemin entre le conseil conjugal, le stage de développement personnel et les séances de coaching de vie, la pratique à la française ressemblerait plutôt à du piétisme thérapeutique. " C'est une sorte d'évangile de l'épanouissement personnel, explique le sociologue Sébastien Fath. Les évangéliques français ne sont pas des clones des anglo-saxons : impossible ici de prêcher l'abstinence sexuelle ou de réclamer des sous. " Des thèmes rédhibitoires de ce côté-ci de l'Atlantique. En tout cas pour l'instant.

Source : Nouvel Obs supplément