Un pari de fous, mais une vraie réussite

Nous ne parlerons pas, dans ce numéro, des derniers épisodes de la campagne présidentielle, sans négliger pour autant l'importance de l'intervention de Ségolène Royal, ce dimanche, à Villepinte, ni des dernières prestations des autres candidats. Nous en resterons à ce qui a mobilisé toute notre énergie, ces derniers jours, l'organisation des journées internationales laïques, leurs suites, et le procès de Charlie Hebdo.

C'était un " pari de fous ", mais Respublica aime la folie, et avait envie de contribuer, en faisant une large promotion, à la réussite de l'initiative de Montreuil.

Il y avait pourtant de gros risques de prendre un bouillon de première.

L'Union des Familles Laïques (Ufal) s'était sentie bien seule à répondre à l'appel du président d'Algérie Ensemble, Simon Blumental, pour organiser cette rencontre. Les aides financières promises ne venaient pas. L'angoisse montait chez les organisateurs.

Pourtant, dans un contexte marqué par l'offensive de l'intégrisme islamiste, le procès de Charlie Hebdo et le référendum portugais sur le droit à l'avortement (60 % de pour, donc le gouvernement va légiférer, c'est une victoire), chacun sentait bien qu'il ne fallait pas passer à côté de cette opportunité.

L'avenir a donné raison à l'audace des organisateurs. Quel plaisir de revoir tous ces visages d'amis, avec qui nous travaillons depuis des années. Quel plaisir, comme pour Jean-Paul, Teresa ou Maryam, de découvrir un visage, alors que nous connaissons le nom depuis longtemps. Il n'y avait pas que des Parisiens, loin de là. Ils étaient venus, à leurs frais, de partout, de Bretagne, de Flers, du Vendômois, de Villeurbanne, de Lyon, de l'Ariège, d'Aix-en-Provence, de Marseille, de Bourgogne, de Bordeaux, de Toulouse, de Montauban ou d'ailleurs. Certains militants algériens avaient réussi à obtenir un visa, et étaient présents, mais d'autres, comme Halim Akli, un des initiateurs de l'initiative, était resté bloqué par décision des sbires de Bouteflika.

Cinq tables rondes d'une grande qualité furent organisées. Des témoignages venus de la Pologne à l'Algérie, de l'Argentine à l'Inde, de l'Iran à la Grande-Bretagne, du Congo au Sénégal...

Des contacts dans quatre-vingts pays, avec des organisations ou des personnalités.

Des liens fraternels sont noués depuis un moment avec des associations, et se sont consolidées ce week-end. Des films militants seront disponibles, tout sera fait pour qu'il reste des traces d'images et de son de cet événement.

Il y eut surtout des interventions, et des présences, qui firent chaud au coeur aux organisateurs, et à tous les présents.

Jean-Pierre Brard, maire de Montreuil, dont personne n'oubliera, outre la qualité de l'accueil du personnel municipal, le discours d'ouverture du samedi matin.

Anne-Marie Lizin, présidente du Sénat belge, qui, en toute simplicité, avait décidé qu'elle se devait d'être au milieu de nous, toute la journée de dimanche.

Christiane Taubira, avec qui nous n'avons pas toujours été en accord, mais qui avait tenu à assister, depuis la salle, modestement, aux travaux de la journée de samedi.

Corinne Lepage, compagne de toujours des combats laïques, qui avait tenu à saluer, par un mot chaleureux, l'assistance.

Marc Dolez, député du Nord, remarquable tribun, qui appela de ses voeux, sous forme d'un rêve qu'il espère voir se concrétiser, la naissance d'une internationale laïque disposant des moyens de travailler, partout dans le monde.

Pierre Carassus, maire de Vaulx-le-Pénil, ou Lucien Ferrier, élu régional Verts, modestement, avaient tenu à venir saluer les organisateurs, en toute discrétion, de même que Nicolas Voisin, maire adjoint socialiste de Montreuil.

Les organisateurs avaient fait le pari d'inviter à intervenir, autour de cinq tables rondes, une trentaine d'intervenants. Chaque orateur fut remarquable par sa particularité, son apport spécifique au combat contre l'obscurantisme, contre l'intégrisme, contre tous les totalitarismes religieux.

Pourtant, personne n'oubliera l'intervention de Caroline Fourest, ce samedi matin. Bien que submergée de travail et très fatiguée, elle tint quand même à venir faire un compte rendu du procès de Charlie Hebdo, et fut applaudie debout par l'ensemble des participants.

Michèle Dessenne et Jocelyne Clarke animèrent, le samedi après-midi, des tables rondes sur la liberté de conscience et l'égalité hommes-femmes, rien que des gros mots pour tous les intégristes. Leurs tables rondes permirent, outre les débats qu'elles suscitèrent, d'approfondir quelques questions, notamment sur l'intégrisme catholique et l'intégrisme islamiste, et sur la différence entre le combat laïque et le combat antireligieux (vieux débat).

Mohamed Sifaoui, qui vit depuis quatre ans menacé de mort, sous protection policière vingt-quatre heures sur vingt-quatre, terminera la journée de samedi par un long discours très émouvant, plein de dignité et de courage.

Anne Zélensky saura animer de main de maîtresse (féminisme oblige !) une table ronde très internationaliste, ce dimanche matin.

Les organisateurs, qui n'ont jamais de mots trop forts contre l'aveuglement, voire parfois la complicité devant l'islamisme d'organisations comme le Mrap, la LDH, une partie d'Attac ou les Verts, se réjouissent d'avoir vu dans la salle des membres de ces organisations, qui y défendent les principes laïques, et se félicitent des interventions d'Alain Callès, ancien dirigeant du Mrap, d'Antoine Spire, ancien membre du comité central de la LDH, Michelle Dessenne, membre d'Avenir d'Attac, ou de Philippe Namias, animateur du groupe laïque Vert " Lea ".

Les trois tables rondes où des débats furent organisés virent des témoignages passionnants, et des interventions nombreuses depuis la salle. Il y en eut pour tous les genres, de ce militant qui expliqua qu'il avait déposé plainte contre les éditeurs du Coran et de la Bible, pour incitation à la violence, à ces Algériens et Algériennes qui crièrent leur rage contre l'extrême droite islamiste et la tolérance qu'elle rencontrait en France, notamment de la part de franges de la gauche et de l'extrême gauche, en passant par ce militant de PRS qui expliqua la nécessité, pour les laïques, de défendre le service public.

La dernière table ronde était porteuse de tous les espoirs. Chacun espérait une conclusion forte, et des perspectives, car de nombreux intervenants avaient exprimé une attente : ne pas avoir fait cela sans lendemain.

Dans leur registre, Philippe Val, Mohamed Sifaoui, Marc Dolez et Jean-François Kahn, dans une conclusion passionnée comme seul cet homme libre sait en faire, surent répondre aux attentes.

Quant à Bernard Teper, président de l'Ufal, il proposa à l'assemblée un texte fondateur, qui donnerait naissance, de manière souple, à un bureau international laïque, premier pas pour que le rêve de Marc Dolez devienne réalité un jour.

Chacun sait que cela ne se construit pas d'un coup de baguette magique, mais comme disait un ancien président de la République, " Là où il y a la volonté, il y a un chemin ".

La presse n'a pas couvert l'événement, mais Caroline Fourest, Martine Gozlan, Philippe Val et Jean-François Kahn, symboles des esprits libres qui permettent à Charlie Hebdo et à Marianne d'exister, étaient là, ainsi que près d'un millier de visiteurs qui passèrent durant les deux jours !

Il fut réconfortant pour la rédaction de Respublica, dont la majorité des collaborateurs était présente, de s'entendre confirmer l'importance de notre support, et l'appui qu'il constitue pour beaucoup de militants, en France et dans le monde. Nous, on aime les compliments des amis, et les injures des adversaires.

Mais ce qui fit chaud au coeur des organisateurs fut d'entendre ces dizaines d'hommes et de femmes, venus souvent de loin, leur dire, en partant, les yeux brillants d'émotion et d'espoir : " Merci pour ce que vous avez fait, il fallait vraiment le faire, cela nous a fait vraiment du bien, vous nous avez redonné de l'espoir, bravo à vous ".

Un hommage qui ira droit au coeur de tous ces militants qui, derrière des tables, derrière un bar, consacrèrent leur week-end, et parfois bien plus, à assurer la réussite d'un pari fou.

Mais comme on dit au rugby, il faut maintenant transformer l'essai !

Évariste