Star du Vatican, Tony Anatrella, prêtre et psychanalyste, bête noire des homosexuels, pris dans la tourmente d'une affaire de moeurs. Deux de ses anciens patients l'accusent d'abus sexuels

L'Eglise n'a jamais le temps de souffler. Une histoire de moeurs peu catholiques avec de jeunes garçons rattrape une fois encore un de ses représentants, et pas n'importe lequel : le célèbre Tony Anatrella. Nommé par Jean-Paul II au conseil pontifical pour la famille, Mgr Anatrella est devenu en quelques années la voix quasi officielle de l'Eglise sur la question gay. L'homme, prêtre et psychanalyste, spécialiste autoproclamé en « psychiatrie sociale », livre depuis plus de vingt ans ses expertises sur le monde moderne. Ses premiers travaux remarqués sur l'adolescence lui ont permis de diffuser peu à peu ses sermons contre le préservatif, la contraception, le divorce, l'avortement... Mais, depuis quelque temps, Anatrella concentre, de manière quasi obsessionnelle, son attention sur un seul sujet : l'homosexualité. Il l'attaque, à coups de références pseudo-freudiennes, dans ses ouvrages, ses conférences aux quatre coins de la France, dans les journaux comme « la Croix » et « le Figaro », qui publient régulièrement ses tribunes... L'homosexualité est « un inachèvement, une immaturité foncière de la sexualité humaine » qu'il faut soigner d'urgence. Halte au lobby gay « narcissique et manipulateur », la famille est en ruine, la civilisation au bord du suicide... Avec son ton péremptoire et ses formules chocs, l'abbé-psy joue à merveille son rôle d'affreux réac. Des prêtres et des familles catholiques lui adressent depuis des années des garçons en conflit avec leur identité sexuelle. Rien de plus efficace qu'une psychanalyse avec le père Tony Anatrella pour retrouver le droit chemin.

Rien de plus destructeur, disent aujourd'hui deux anciens patients. Ils ne se connaissent pas, vivent à des centaines de kilomètres l'un de l'autre et avouent, chacun de leur côté, avoir eu des relations sexuelles avec le célèbre prélat. Le plus âgé a tout raconté dans le dernier numéro de « Golias », la revue catholique contestataire, qui publie un dossier complet sur «les étranges méthodes du docteur Anatrella». Daniel vit avec son chat dans la campagne grenobloise. La quarantaine, beau regard, sourire inquiet sous la barbe noire. Il parle posément, sans manières. L'aide-soignant voulait être prêtre. En 1988, Daniel entre au séminaire de la mission de France, à Paris. 23 ans, une mère décédée d'un cancer, un père remarié trop vite, sa foi l'aide à s'accrocher. Mais il doute, se demande s'il pourra longtemps supporter le célibat ; les hommes l'attirent depuis l'adolescence. Daniel en parle à ses accompagnateurs spirituels. On lui conseille d'aller voir « le » spécialiste des âmes tourmentées, Tony Anatrella. On dit même qu'il fait des tarifs préférentiels pour ses frères d'Eglise. « C'était le must pour les cas religieux, se souvient l'ancien séminariste.Je ne pouvais pas être entre de meilleures mains. »A l'époque, le père Anatrella n'a pas encoreentamé son virage intégriste. L'auteur d'« Interminables Adolescences » est en vogue, Cyril Collard, l'ange maudit des « Nuits fauves », se lie d'amitié avec lui, les médias le sollicitent sans cesse pour parler de la jeunesse. Daniel ne le connaît pas mais ses camarades ont, durant les week-ends spirituels, le nez plongé dans les ouvrages de « Tony ». Il prend rendez-vous. Après quelques semaines d'entretiens, le psy diagnostique une « pseudo-homosexualité » et propose, pour évacuer les pulsions, des séances de thérapie corporelle. Les exercices ont lieu dans la petite salle attenante à son cabinet. «Il m'a demandé de me mettre nu, confie Daniel. Il a commencé par me toucher, puis me masturber. Au bout de quelques séances, lui aussi s'est déshabillé. » Même scénario tous les quinze jours, pendant quatre ans. «Ça peut paraître fou. J'étais majeur, apparemment consentant, mais j'étais sous emprise. Il présentait ces séances comme une thérapie. Tout était froid, codifié, très pro. Les exercices corporels duraient un temps précis puis on se rhabillait et on se retrouvait après en face à face pour débriefer sur mes émotions.»

En 1993, le Grenoblois quitte Paris et le séminaire pour suivre une formation de tailleur de pierre. Il va mal, consulte un psychiatre, auquel il raconte son étrange thérapie : «Il m'a regardé avec des yeux ronds. Comment avez-vous pu croire à une telle supercherie?» Daniel retourne voir Anatrella. Il veut comprendre : «Comment expliquez-vous qu'on ait eu des relations sexuelles?» Le père du diocèse de Paris assure qu'il s'agissait bien d'une thérapie importée d'Amérique. Daniel s'est longtemps senti coupable, indéfendable. Pourtant, en 2001, il prévient son ancien directeur de séminaire et écrit au cardinal Lustiger. Une lettre sobre : «Eminence, j'ai eu l'occasion de vivre une relation particulièrement dommageable avec un prêtre du diocèse de Paris... Cette personne continuerait à accompagner des jeunes fragiles ou en difficulté...» Le cardinal reçoit longuement Daniel, prie pour lui et promet d'agir... Rien ne se passe. Un autre jeune patient commence, au même moment, une thérapie avec Tony Anatrella. Jacques (1), 21 ans, parisien, fils de la bonne bourgeoisie catholique, a des doutes existentiels sur son identité sexuelle. Lui aussi est adressé à Tony par un prêtre. Lui aussi se voit proposer au bout de quelques mois des séances de thérapie corporelle. Le père-psy de 60 ans demande au garçon de se déshabiller. Et commence à le caresser pour le libérer de ses pulsions malsaines. Deux ans de thérapie, Jacques n'a jamais été aussi déprimé. Fin 2003, il dit au prêtre qu'il ne peut plus payer les 46 euros de séance hebdomadaire. Tony Anatrella propose de lui faire crédit. L'étudiant en histoire refuse. Comme Daniel, il ne dit rien à personne. Comme lui, il se sent coupable et démuni. Que faire ? Qui alerter ? Le psy Tony n'appartient à aucune société psychanalytique. Le père Anatrella, malgré les rumeurs persistantes sur ses penchants homosexuels, continue d'avoir ses entrées au Vatican. Ses deux anciens patients voudraient bien l'oublier mais sa voix grave résonne sur toutes les ondes, dans le moindre débat sur l'homoparentalité ou le mariage gay.

L'hiver dernier, l'homme commente même l'instruction du Saint-Siège interdisant la prêtrise aux homosexuels, texte qu'il a largement inspiré. «L'Eglise a rappelé que les candidats présentant des tendances homosexuelles, ayant eu des pratiques de ce type ou soutenant ce qu'on appelle la culture gay ne peuvent être admis aux ordres sacrés. Ceux qui se trouvent dans l'une de ces situations devront interrompre leur formation», écrit-il dans « la Croix », en janvier 2006, avant d'ajouter : «L'instruction ne concerne que les futurs candidats et non pas les prêtres, qui sont invités à poursuivre leur ministère.» Ulcéré, Daniel contacte Christian Terras, rédacteur en chef de la revue « Golias », le « Canard enchaîné » des cathos. De son côté, Jacques se confie à un prêtre dominicain Philippe Lefebvre, professeur de théologie à l'université de Fribourg, puis dépose plainte à Paris contre son ancien psy, le 30 octobre dernier. « Il a choisi la voie judiciaire plutôt que la voie médiatique, précise son conseil, Me Linda Arif. En ce qui le concerne les faits ne sont pas prescrits. » Depuis, Monseigneur se fait plus discret. Il laisse son avocat en première ligne. «Que voulez-vous que je vous dise, plaide Me Benoît Chabert. Mon client est abattu, il dément, ce sont des affabulations.» L'Eglise aussi joue silence radio. Tony Anatrella n'a même pas été convié à la conférence des évêques qui vient de s'achever à Lourdes. Il a été écarté du comité d'experts chargés de plancher sur la question homosexuelle. Daniel, l'ancien séminariste, a depuis longtemps perdu la foi. Mais il lui reste quelques souvenirs de l'Evangile : «Il n'y a rien de caché qui ne vienne, un jour, à la lumière.»

(1) Le prénom a été modifié.

Né en 1941, ce fils d'immigré italien est entré au séminaire à Paris avant de se former à la psychanalyse. Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages.   Sophie des Deserts

Source : Le Nouvel Observateur