Suite à une charge de Pascal Boniface contre Caroline Fourest sur Facebook, nous avons choisi de republier ce texe de Caroline Fourest qui rendait compte de "Halte aux feux", un livre d'entretien entre Pascal Boniface et Elisabeth Schemla.

Halte aux feux, Editions Flammarion

"Halte au feux" est bien « le débat inespéré » promis par le bandeau rouge sur la couverture. Ce dialogue impossible et néanmoins passionnant entre Elisabeth Schemla et Pascal Boniface a le grand mérite de souligner, à chaque incompréhension mutuelle, combien certaines questions-clefs comme le conflit israélo-palestinien, l’antisémitisme ou l’"islamophobie", peuvent être analysées et donc vécues de façon totalement divergente selon son angle de vue. Tout oppose nos deux « dialoguistes ».

L’un, Pascal Boniface, intervenant souvent dans les médias à propos du conflit israélo-palestinien, défend un point de vue de chercheur de l’IRIS, froid et distancié. Même s’il apparaît parfois emmuré dans une posture de principe qui résiste à l’épreuve des faits. Très critique envers Israël, beaucoup moins envers les Palestiniens côté international. Ultra-sensible à l’"islamophobie" et moins vigilant face à l’islamisme ou l’antisémitisme côté français. Elisabeth Schemla, au contraire, est connue pour son tempérament journalistique passionné. Lequel se révèle finalement équilibré par son amour pour l’enquête de terrain. Idéologiquement et résolument convaincue que Sharon avait vu juste, pragmatiquement pour un État palestinien côté international.Très inquiète du retour de l’antisémitisme et de la menace représentée par l’islamisme au niveau mondial, plus sceptique face au concept confus d’"islamophobie" sur le plan français. Leurs positions se résument-elles à cela ? Pas du tout. À plusieurs reprises, souvent même, ils semblent flirter avec le même constat : celui d’une paix nécessaire et d’un « deux peuples, deux Etats » bien sûr, mais aussi celui de la montée de tous les extrémismes et de tous les fanatismes. Reste la question des priorités, qui divise inlassablement, même les personnes de bonne volonté. La menace prioritaire dans le monde, à combattre donc en premier lieu, est-elle d’ordre colonialiste, post-coloniale, ou intégriste ?

Chacun arbitre en fonction de ses priorités et de sa sensibilité, malgré le climat tendu et les procès d’intention. Pascal Boniface donne régulièrement l’impression d’avoir voulu ce livre pour dire à Elisabeth Schemla combien il a souffert d’avoir été soupçonné d’antisémitisme après sa note interne invitant le parti socialiste à se préoccuper davantage de l’électorat arabe que juif, en optant pour une position pro-palestinienne pour des raisons de principes, mais surtout de rentabilité électorale. Ce mémo rendu public en avait fait la cible d’un pugilat médiatique dont il dessine les contours avec une émotion à la limite du rationnel. Le tournant du livre se situe sans aucun doute au moment de la perception des médias comme étant plutôt « islamophobes » et enclins à soutenir Israël ou l’inverse. Même s’il s’en défend, Pascal Boniface en donne une vision essentialisée, obscure, comme si les médias formaient une police de la pensée entre les mains de nombreux journalistes juifs.

Elisabeth Schemla marque incontestablement un point lorsqu’elle souligne les accents complotistes d’une telle vision. Elle rappelle que bien que soupçonné de partialité dans le conflit israélo-palestinien, Pascal Boniface est toujours l’invité incontournable des médias, tandis que son attachement personnel au sionisme — au sens de vouloir défendre le droit d’Israël à exister— lui a coûté autrement plus cher. Journaliste connue et reconnue, elle a dû quitter la presse classique et créer un site, Procheorient.info, pour continuer à écrire. Elle ne trouvait tout simplement plus d’espace dans les médias pour défendre une autre lecture de ce conflit, ni même pour publier des confrères sur le retour de l’antisémitisme. Ces enquêtes, la veille des contenus des programmes de certaines chaînes arabes comme Al-Manar notamment, ont permis d’enrichir le débat public envers et contre les blocages idéologiques. Elles se sont imposées parce que fondées et parce que l’information manquait ailleurs. Mais au prix d’attaques continuelles, mettant en question la compétence et surtout l’indépendance de ses rédacteurs. Avec le recul, on mesure que le prix payé par l’un et l’autre au soupçon de partialité doit moins à l’orientation plutôt pro-israëlienne ou plutôt pro-palestienne des médias (divers par la force des choses), mais au statut de l’un et de l’autre. Pascal Boniface n’est ni arabe ni juif, mais chercheur à l’IRIS, un institut chargé d’analyser les relations internationales, ce qui lui confère une auréole de neutralité, malgré son évidente partialité. Elisabeth Schemla est juive et journaliste. Un statut beaucoup plus précaire, où l’on a vite fait, dans le climat actuel, d’opposer une origine à l’objectivité mythifiée du journalisme. Heureusement, il existe encore l’édition pour remettre certaines pendules à l’heure.

Ce livre permet de restaurer certaines nuances que la tension et la propagande tentent de pulvériser depuis 2000. Pascal Boniface n’est ni un affreux antisémite, ni un abominable islamiste. De même qu’Elisabeth Schemla n’est ni une abominable islamophobe, ni un agent du Mossad. Mais ils sont des observateurs engagés, aux sensibilités divergentes. Leurs analyses enrichissent un débat public qui doit être à la mesure de la complexité du monde. Toucher du doigt la complexité de ces sujets est sans aucun doute le grand mérite du livre. Ce ne fut pas chose facile. Les auteurs confient avoir souvent pensé à renoncer, tant la tension et l’incompréhension pouvaient générer une impatience et, finalement, un manque de sérénité rendant impossible l’entreprise. Ils ont pris sur eux et y sont arrivés. Merci à eux deux pour cette contribution. Elle nous permet d’espérer une aire de débat enfin débarrassée des procès d’intentions au profit d’une confrontation plus franche et plus saine.

Mais puisque nous souhaitons tous inaugurer une aire de débat le plus honnête possible, je me permets ici de rectifier un procès d’intention surgissant dans la bouche de Pascal Boniface à mon sujet (page 235). Pas à n’importe quel moment. Lorsque Elisabeth Schemla somme ce chercheur de donner des exemples montrant que les médias sont « islamophobes » et complotent pour laisser penser qu’il existe un intégriste derrière chaque musulman. Acculé, Pascal Boniface finit par expliquer que la remise du Prix du livre politique au livre de Fadéla Amara et à mon livre, La Tentation obscurantiste, atteste de ce climat empoisonné. Voire de ce projet caché.

« Avoir une jeune femme qui se dit de gauche, qui est animée par la défense des libertés et de la laïcité, qui a fait un livre à succès contre Tariq Ramadan, constitue un renfort de poids dans la bataille idéologique contre l’islamisme. Elle dénonce aussi, de façon exagérée selon moi, une alliance entre certains mouvements de gauche et l’islamisme. Une recrue qui mérite récompense. » Je ne suis pas sûre de décrypter tous les sous-entendus, soigneusement contrôlés, d’une telle phrase. Recrue de qui ? Pour quel obscur réseau suis-je censée travailler ? Dois-je mettre ces sous-entendus en parallèle avec les accusations de « sionisme » professées contre moi par Tariq Ramadan depuis que j’ai eu l’audace de m’attaquer aux islamistes et surtout à lui ? Une accusation facile et bien connue, mais qui appelle néanmoins une petite mise au point. En tant que journaliste spécialisée dans l’étude des intégrismes, je travaille sur tous les intégrismes, juif, chrétien et musulman. Le sionisme n’entre pas, en soi, dans mon champ d’application. En réalité, il ne fait pas vraiment partie, je le confesse de façon presque honteuse, de mes centres d’intérêts*. Le conflit au Soudan, par exemple, me semble autrement plus meurtrier à l’heure actuelle. Pour tout dire, je n’ai d’autre avis sur ce conflit que celui de l’immense majorité des citoyens. « Deux peuples, deux Etats », et vite. Mon journalisme engagé est effectivement guidé par la défense des libertés, en toute indépendance. Je ne me « dis » pas de gauche, je le suis (même si cela chagrine Pascal Boniface).

Quelques phrases plus loin, Pascal Boniface complète ses sous-entendus : « Fourest dénonce le terrorisme et le radical islamiste, moi aussi, mais elle ne dit pas un mot des raisons de cette montée. Et, bien sûr, à aucun moment, elle ne condamne, fût-ce à demi-mot, les occupations militaires israéliennes et américaines et leurs effets. Tant d’approximations et de simplisme méritent un prix ? Je ne le crois pas. » Visiblement, Pascal Boniface n’a pas jugé bon de me lire avant de dénigrer mon travail. Il ne sait pas, ou feint d’ignorer, que Tirs Croisés (co-écrit avec Fiammetta Venner) — et qui figurait en 2003 parmi les trois finalistes retenus par le jury du Prix du livre politique — analyse justement les facteurs géopolitiques et historiques expliquant la montée de l’islamisme pour mieux refuser une lecture visant à faire de l’Islam, en tant que religion, la source de ce fanatisme politique. Dans ce même livre, dans mes articles dans Charlie Hebdo, lors de mes interventions télévisées, je n’ai cessé de critiquer l’expansionnisme de type colonialiste des intégristes juifs et le messianisme dangereux guidant l’intervention américaine en Irak (contre laquelle j’ai manifesté et dont le bilan me paraît justifier toutes les craintes). Pascal Boniface est convaincant quand il met en garde contre les méfaits des procès d’intention. Beaucoup moins quand il se révèle incapable d’appliquer à lui-même cette rigueur qu’il attend uniquement des autres.

Caroline Fourest

  • Petite précision suit aux attaques qu'à pu générer cette phrase : Il ne s'agit pas du tout de laisser penser que ce conflit m'indiffère en tant qu'humaniste, mais simplement d'expliquer que je souhaite absolument dissocier la question intégriste de la question Israëlo-Palestinienne. Pour cette raison, j'ai tout fait pour me tenir à l'écart de ce sujet, afin de ne pas brouiller mon message, qui porte sur tous les intégrismes. Mais cette position a des limites. Quand je suis invitée à débattre sur des plateaux de télévision de l'actualité, notamment pendant le drame de Gaza en décembre, j'ai dénoncé la mort de civils palestiniens comme éloignant Israël de l'"humanité". Notamment face à l'avocat William Goldanel. Je tente de porter la parole d'associations pacifistes comme "La Paix maintenant", accusée d'être des "traitres" par les faucons Israéliens.

http://www.dailymotion.com/video/x852z8_gaza-le-courage-des-colombes_news