Dans l'ensemble des débats que suscite en France depuis une quarantaine d'années la poussée des identités culturelles et des demandes mémorielles, la revendication arménienne présente des caractéristiques singulières. Elle est portée par un ensemble de communautés qui relèvent d'une diaspora elle-même en relation avec un pays indépendant aujourd'hui, l'Arménie, et avec divers pôles, y compris en Turquie, pays où eut lieu le génocide. Cela pourrait autoriser une comparaison avec les revendications juives de France, qui ont abouti en leur temps à ce que notre pays reconnaisse son rôle dans la destruction des juifs d'Europe par les nazis.

Mais ce que veulent les associations arméniennes de France ne met pas en cause le récit national français, et si elles interpellent notre nation et son Etat, c'est pour lui demander de reconnaître les torts historiques d'une autre nation, d'un autre Etat - et ici, la comparaison avec la question juive perd tout son sens.

La demande arménienne s'inscrit dans un climat général où tout ce qui touche au racisme et aux discriminations est particulièrement sensible, mais sans que l'on puisse dire qu'il existe en France, même de la part de Français, de manifestations significatives d'un racisme antiarménien - tout au plus peut-on évoquer quelques épisodes relevant de l'importation sur notre sol du différend turco-arménien. Sur ce point, l'expérience arménienne en France diffère de celle, par exemple, des acteurs qui réclament qu'on reconnaisse les crimes esclavagistes ou coloniaux du passé, tout en dénonçant le racisme anti-Maghrébins ou anti-Noirs des temps actuels. Il n'y a pas de continuité entre la blessure historique, et une haine dont pâtiraient les Arméniens de la part de leurs concitoyens dans la France contemporaine.

En s'étant mis d'accord avec Patrick Devedjian pour faire voter une loi rendant passible de prison quiconque nie le génocide arménien, François Hollande encourt trois reproches. Le premier est de sembler dire que le dispositif législatif actuel est inopérant face à la montée d'un problème crucial. Or ce dispositif avait notamment permis de faire condamner en 1995 l'historien Bernard Lewis à verser 1 franc de dommages et intérêts pour sa récusation, dans les colonnes du Monde, de l'usage du terme « génocide » pour qualifier les massacres de 1915. Le traitement juridique, à l'aide des textes existants, des quelques manifestations où des slogans négationnistes ont été entendus ne pose pas de difficultés insurmontables, et notre pays n'est pas soulevé par de puissantes campagnes de presse ou de vastes mouvements d'opinion porteurs d'un quelconque « négationnisme ».

La prise de position la plus contestée a été celle de Gilles Veinstein, un historien s'étant présenté en 1995 dans le débat public comme proche intellectuellement de Bernard Lewis. Il intervenait sans relais politique, et jamais porté par la moindre haine raciale ou xénophobe.

Ajoutons que la pratique, qui consiste à donner suite aux pressions d'un groupe se présentant sous l'aspect de la communauté, en dit long sur l'incohérence de certains acteurs politiques. Notamment ceux qui n'acceptent, en principe, d'envisager dans l'espace public que des individus libres et égaux en droit, et qui rejettent en théorie toute tentation multiculturaliste - sauf bien sûr s'il s'agit de leur propre communauté ou de leurs intérêts électoraux. C'est pourquoi la reconnaissance parlementaire d'autres génocides, qui d'ailleurs pourraient concerner la France plus directement (Grands Lacs africains), n'est pas à l'ordre du jour, tout simplement faute de communautés suffisamment puissantes pour tenter de l'obtenir.

Deuxième faute : alors que, dans leur grande majorité, les historiens demandent qu'il soit mis fin sinon aux lois mémorielles actuellement en vigueur (lois Gayssot, Taubira, etc.), du moins aux tendances à les démultiplier, une partie de la classe politique, annulant au passage le clivage droite-gauche, prétend dire le vrai en matière historique, et en l'occurrence sans grande compétence, et s'arroge une responsabilité qui ne devrait pas être la sienne. La loi est de ce fait une insulte aux historiens, et à tous ceux qui considèrent que c'est à l'histoire d'établir les faits. De plus, elle paralysera la recherche : quel est le chercheur qui serait assez fou pour lancer des travaux dans un domaine sous si haute surveillance, quel est le professeur qui encouragera ses étudiants à défricher les pages obscures d'un passé devenu lumineux de par la loi ?

La démarche de François Hollande vise d'une part à flatter de façon démagogique l'électorat arménien, et d'autre part à caresser dans le sens du poil l'électorat, beaucoup plus large, qui veut tenir la Turquie à distance de l'Europe. Ce faisant, et quel que soit le jugement que l'on porte sur l'éventuelle entrée de ce pays dans l'Union européenne, elle ignore, troisième faute, le travail de la société turque sur elle-même : les positions des Arméniens de ce pays, qui ne sont pas demandeurs d'une telle loi en France, ou la poussée du nationalisme turc, qui trouve en cette loi un aliment supplémentaire pour prospérer dans ses appels à la radicalité souverainiste et à l'autoritarisme. Elle ignore, tout aussi bien, la situation géopolitique au Moyen-Orient, et notamment la délicate question des relations entre l'Arménie et la Turquie.

Elle affaiblit tous ceux qui, en Turquie comme ailleurs, s'efforcent de transformer la question arménienne en un débat démocratique reposant sur un ensemble d'échanges sérieux où des historiens compétents confrontent leurs travaux.

Michel Wieviorka