L'Histoire me justifiera, en particulier parce que je l'écrirai moi-même. » Cette célèbre boutade de Churchill résume bien toutes les ambiguïtés des liens tissés par l'Histoire et la politique. L'écriture de l'Histoire, en particulier la plus récente, a trop souvent été un enjeu politique dans notre pays depuis deux siècles. À chaque changement de régime, le nouveau pouvoir s'est senti obligé d'enjoindre aux universitaires de dénoncer l'oeuvre de ses prédécesseurs.

Ce manichéisme n'a heureusement plus cours. L'histoire du second Empire ne s'écrit plus aujourd'hui telle qu'elle s'écrivait sous la IIIe République. De même, les travaux de François Furet, et d'autres, ont permis d'écrire une histoire de la Révolution française enfin dégagée des oeillères idéologiques prévalant encore dans les débats à la Chambre des députés, un siècle après les événements, quand Clemenceau proclamait : « La Révolution est un bloc. »

L'Histoire de France est ancienne, avec ses pages glorieuses et d'autres plus sombres. À nous de tout assumer, avec honnêteté intellectuelle, recul et impartialité, sans tomber dans les raccourcis ou les anachronismes trompeurs. Sans céder à ce terrorisme intellectuel qui veut réécrire notre histoire nationale en culpabilisant systématiquement la France, en la réduisant à un état de repentance permanent.

Si, comme l'a écrit Karl Marx, pour éviter d'être « condamné à la revivre », le politique ne peut conduire son action sans connaître l'Histoire, il ne doit pas chercher pour autant à imposer une vérité officielle. Ce n'est pas à la Loi d'écrire l'Histoire. C'est une dérive que l'on constate dans les États soumis à des tentations totalitaires. Notre Parlement a beaucoup légiféré en ce domaine depuis quelques années. Trop. Toujours, certes, avec une intention louable : la reconnaissance du génocide arménien, celle de la traite et de l'esclavage en tant que crimes contre l'humanité, ou celle des aspects positifs de la présence française outre-mer.

Devons-nous continuer à tenir dans l'hémicycle des débats qui relèvent plus de la controverse scientifique et historique que des missions fixées au législateur par la Constitution de 1958 ? Je ne le crois pas. Chacun avait reconnu, lors du débat de l'an dernier sur la colonisation, que ce n'est pas à la Loi d'écrire l'Histoire. Notre assemblée ne peut se tourner sans cesse vers notre passé. Elle doit regarder l'avenir et répondre aux préoccupations concrètes de nos compatriotes.

Pourtant, le Parti socialiste nous propose de légiférer une nouvelle fois sur le génocide arménien, pour en incriminer sa négation. Les paroles fortes du président de la République lors de son récent voyage en Arménie ont rappelé toute l'horreur de ce crime et des atrocités dont a été victime le peuple arménien. Mais la reconnaissance officielle du génocide étant acquise, devons-nous judiciariser davantage le champ de la recherche historique, voire celui de l'enseignement, et encadrer le débat scientifique en prescrivant aux historiens ce qu'ils ont le droit d'écrire ou de ne pas écrire sur le sujet ? Je ne le pense pas.

Faire l'apologie d'un génocide, appeler à la violence et à la haine envers une communauté par des manifestations de rue, est évidemment un délit, d'ores et déjà sanctionné par notre Code pénal. Commenter ces horreurs, discuter de leur signification et de leur portée, débattre de l'ampleur des crimes commis en 1915 ne doit pas conduire les historiens devant des tribunaux qui ne sont pas qualifiés pour délivrer des vérités historiques.

Le législateur et le juge ne peuvent et ne doivent pas se substituer aux historiens et aux chercheurs. Les inquiétudes manifestées par beaucoup d'historiens ne sont pas une réaction corporatiste. Alors que, selon Pierre Nora, « l'heure est à une dangereuse radicalisation de la mémoire et de son utilisation intéressée, abusive et perverse », notre responsabilité de parlementaires est de ne pas alimenter dans les hémicycles et les prétoires une guerre des mémoires déclenchée par des associations communautaristes qui se servent des lois mémorielles. Ce n'est pas en cherchant à légaliser la vérité historique, à encadrer les travaux et l'expression des historiens et des chercheurs, que l'on empêchera certains de les contester. Au moment où le dogmatisme et le fondamentalisme s'en prennent violemment à la liberté de penser, à la liberté de s'exprimer, faut-il que le Parlement français s'investisse dans une pénalisation supplémentaire de propos et d'attitudes déjà condamnables ?

Bernard Accoyer est le Président du groupe UMP à l'Assemblée nationale