Mohamed Sifaoui s'oppose à l'islamisme depuis l'époque où il était étudiant en Algérie. Il se souvient des voisins qui se sont laissés pousser la barbe dans son quartier natal, Kouba, sur les hauteurs d'Alger. Et des leçons de morale qui ont commencé de la part de ces voisins, devenus soudainement religieux. Les repproches adressés à lui et ses copains, parce qu'ils jouaient au Foot en short, parce qu'ils fumaient et buvaient comme tous les jeunes de leur âge. Puis vint le temps du combat à l'université, aux côtés des marxistes clandestins, face aux anciens camarades devenus intégristes. « Je n'étais ni marxiste ni athée, mais je ne me sentais bien qu'avec eux. Nous avions en commun de ne pas supporter le fanatisme. Â»

Un engagement qu'il poursuit comme journaliste. Au risque de sa vie. Le 11 février 1996, un attentat ravage le siège du « Soir d'Algérie Â», le journal qui l'employait à l'époque, ainsi qu'une partie de la Maison de la presse, le site qui abrite la presse indépendante en Algérie. Sain et sauf de justesse, il ramasse les restes les restes de ses collègues. L'attentat est revendiqué le 16 février 1996, par les terroristes du GIA sur les colonnes de la revue islamiste Al-Ansar publiée alors à Londres.

Sifaoui, lui, est plus que jamais décidé à combattre avec les armes du journalisme : l'enquête. En Algérie comme en France. Infiltration d'une cellule d'Al-Qaïda en France, enquête sur une mosquée à Clamart, portrait de Tariq Ramadan, caméra cachée pour confondre les intégristes à l'origine de la polémique sur les caricatures au Danemark...

Rumeurs et intimidations

Son travail dérange incontestablement. Tout a été écrit ou presque contre lui pour le discréditer : « pédophile Â», « assassin Â» « mythomane Â» et bien sûr « vendu aux services secrets algériens Â». Cette propagande, tantôt distillée par les islamistes tantôt par le gouvernement algérien lui-même pour discréditer ses opposants, fonctionne à tous les coups et a déjà tué. Victime du même procès d'intention, un journaliste qui s'intéressait de trop près aux meurtres des moines de Thibérine, Didier Contant, s'est suicidé. Il ne supportait plus d'être calomnié par certains confrères se répandant dans Tout Paris sur le fait qu'il avait bénéficié d'une escorte pendant son enquête (ce dont malheureusement peu de journalistes peuvent se passer) sur les moines et donc qu'il était - bien entendu - un agent de la sécurité algérienne !

Une certaine folie règne au sein de la presse parisienne à propos du drame algérien. Ceux qui enquêtent sur les crimes islamistes sont automatiquement suspectés d'être des agents de la sécurité algérienne. Et ceux qui enquêtent sur les manoeuvres (nombreuses) de la Sécurité Algérienne sont automatiquement suspectés d'être des agents des islamistes. La vérité, c'est que chacun choisit, en fonction de ses priorités et de sa sensibilité, de combattre en priorité le danger qui lui paraît le plus grand. Et que la différence se fait entre ceux qui refusent de manipuler les faits au service de leurs convictions et les autres. Or contrairement à certains journalistes français, Mohamed Sifaoui fait partie de ces journalistes algériens ayant souffert à cause du régime. Reporters Sans Frontières a même condamné les harcèlements policiers et judiciaires subis par Sifaoui dès 1999, lorsqu'il s'est mis à critiquer la politique de Bouteflika visant à amnistier les terroristes. Il ne peut plus, pour l'instant, retourner en Algérie à cause de ses positions contre Bouteflika et contre les islamistes. Ce qui lui a valu d'obtenir le statut de réfugié politique en France, où il refuse de voir les islamistes lavés de leurs crimes pour les besoins de la propagande anti-régime.

C'est cette position qui l'a amené à entrer en conflit avec les éditions La Découverte, un conflit à l'origine de la rumeur sur son « appartenance supposée Â» à la sécurité algérienne.

A propos du témoignage au procès Nezzar

L'affaire commence en avril 2000, lorsque Mohamed Sifaoui fait la connaissance d'un certain Habib Souaïdia dans les locaux de l'association Reporters Sans Frontières. Souaïdia, un ancien lieutenant dans l'armée Algérienne, a beaucoup a dire sur les dérives meurtrières de l'armée faisant la guerre aux islamistes. Sifaoui accepte de l'aider. « Son témoignage était intéressant, confus parfois, mais il avait le mérite de dénoncer certaines manoeuvres auxquelles avait eu recours la sécurité algérienne pendant la guerre avec les islamistes Â» explique Sifaoui. Il lui présente plusieurs journalistes français (Patricia Allémoniaire, José Garçon, Jean-Baptiste Rivoire, Christian Hoche, etc) et lui propose de l'aider à écrire un livre comme coauteur. Sifaoui prend contact avec François Gèze, patron des éditions de La Découverte, et lui propose le projet. Accepté avec enthousiasme.

Un contrat d'auteur est établi entre la maison d'édition la Découverte et les deux co-auteurs. Aujourd'hui encore, les éditions La Découverte et Mohamed Sifaoui sont en désaccords pour savoir si le journaliste devait apparaître comme co-auteur ou s'il devait rester nègre anonyme. Mais Sifaoui a gagné son procès contre La Découverte et le tribunal a reconnu la participation de Sifaoui au manuscrit original. Car Mohamed Sifaoui a tout simplement été débarqué par François Gèze du manuscrit final. Pourquoi ?

Le principal point de discorde est politique. A la remise du manuscrit, en novembre 2000, François Gèze est furieux. En effet, Mohamed Sifaoui a bel et bien retranscrit la dénonciation des manoeuvres de l'armée algérienne mais il a également invoqué la part de responsabilité des islamistes. Ce que Gèze voudrait gommer. Ce que Sifaouui ne peut accepter : « J'ai vécu en Algérie pendant les attentats, des amis à moi sont morts à cause des islamistes... Je n'ai aucun problème à dénoncer les pratiques de l'armée pour y faire face mais je ne pouvais pas laisser écrire, sans preuves, que les islamistes n'ont commis aucun crime ! Â» François Gèze le débarque purement et simplement du projet. Il fait réécrire La Sale Guerre de façon à ne retenir qu'une seule thèse manichéene : l'Armée est responsable des massacres. Moahmed Sifaoui doit le traîner en justice pour récupérer une partie de ses droits sur le manuscrit original (6 000 euros à titre de dommages et intérêts et 2 800 euros au titre des frais d'avocat). Mais l'affaire rebondit lors de la médiatisation du livre.

Habib SOUAÏDIA, présenté comme l'unique auteur, est invité sur tous les plateaux de télévision, où il défend la thèse du complot militaire et dédouane entièrement les islamistes de leurs crimes. Notamment le ce 27 mai 2001, dans le cadre de l'émission « Droit d'auteurs Â» sur France 5 : « Chez nous, ... les hommes politiques sont des généraux, c'est eux qui décident. Il n'y a pas de président. Cela fait dix années qu'il n'y a pas de président, plus même. Il y avait des généraux, ce sont eux les politiciens, c'est eux les décideurs, c'est eux qui ont fait cette guerre. C'est eux qui ont tué des milliers de gens pour rien du tout. C'est eux qui ont décidé d'arrêter le processus électoral, c'est eux les vrais responsables. ... Je ne peux pas pardonner au général Massu et au général Aussaresses les crimes qu'ils ont commis, comme je ne peux pas pardonner au général Nezzar, ex-ministre de la Défense. Il faut qu'on juge les coupables. Â»

Le général Nezzar porte plainte en diffamation. Chacun fait appel à des témoins. L'auteur de La Sale Guerre, par exemple, s'appuie sur le témoignage d'un ancien militaire converti à l'islam radical (qui fut son instructeur au sein de l'armée) : le capitaine Ahmed Chouchane. Mohamed Sifaoui, quant à lui, accepte de témoigner pour le Général contre SOUAÏDIA : « j'ai commencé mon témoignage par me tourner vers Nezzar et je lui ais dis : « Beaucoup de gens ici présents savent que je suis un réfugié politique et beaucoup de gens se sont étonnés du fait qu'un réfugié politique puisse témoigner en faveur d'un général algérien. (...) D'une manière la plus solennelle qui soit, je peux dire à M. Nezzar, en le regardant dans les yeux, que je ne suis pas du tout et que je n'ai pas été d'accord avec les politiques qui ont été suivies depuis l'indépendance en Algérie. Toutefois, je tiens, et j'assumerai toujours ces propos devant l'histoire et devant ma conscience, à vous rendre hommage, à vous et à vos collègues, pour avoir arrêté le processus électoral et avoir empêché des islamistes intégristes de faire de l'Algérie un autre Afghanistan. Rien que pour cela, je tiens à vous rendre hommage. Â» s'explique Mohamed Sifaoui.

On a le droit de penser que ce témoignage, même bien intentionné, était une erreur. Mais il n'est pas acceptable de voir des journalistes (Jean-Batiste Rivoire) ou des chercheurs au CNRS (Vincent Geisser) tenter de salir la réputation de ce journaliste en relayant une rumeur visant à le présenter comme un agent de la sécurité algérienne. A moins de considérer qu'eux-mêmes sont islamistes parce qu'ils ont témoignés aux côtés de Souaïdia et de ses alliés en faveur d'une thèse qui sert la propagande intégriste Le raccourci est tentant mais dangereux. Car que faut-il alors penser de la situation actuelle ? En effet, se sentant mourir, Bouteflika s'est découvert mystique. Non content de faire laisser son pays crever en s'asseyant sur le tas d'or que représente la rentre pétrolière, il concentre le poison en pactisant avec les islamistes, plus puissants que jamais au sein du gouvernement algérien. Le Premier ministre, Abdelaziz Belkhadem, est islamiste.

Autrement dit, si l'on devait suivre ce raisonnement, ceux qui soutiennent aujourd'hui encore les islamistes sont donc les alliés de leurs alliés, c'est à dire du gouvernement algérien. Tandis que Mohamed Sifaoui, plus que jamais enragé contre les intégristes et leurs alliés, s'oppose vigoureusement au régime algérien et à ses choix... Quitte à prendre des coups de partout. De la part d'une certaine gauche qui relaie la rumeur. Et de la part des intégristes qui viennent régulièrement lui cracher dessus et menacent de lui couper la tête. Dire que les gens se demande pourquoi il n'existe pas plus de démocrates d'origine algérienne qui osent prendre position contre les intégristes...

Caroline Fourest