Il y a cinq ans, les attentats du 11 Septembre révélait à l'opinion publique l'existence de mouvements terroristes se revendiquant de l'islam et affirmant vouloir détruire la civilisation occidentale. Faut-il craindre l'islamisme ? S'agit-il d'une idéologie totalitaire ? Nos sociétés - et en particulier, les communautés musulmanes d'Europe - sont-elles à l'abri de la contagion ? Entretien avec Caroline Fourest, journaliste française qui a bâti sa réputation sur l'étude des mouvements religieux intégristes et qui, dans un essai brûlant, dénonce « la tentation obscurantiste » d'une certaine gauche qu'elle juge aveugle aux véritables objectifs des islamistes, voire fascinée par l'islamisme. Son « cri d'alarme », publié chez Grasset, a obtenu, en 2006, le Prix du lire politique, décerné par l'association Lire la politique (www.lirelapolitique.com).

« L'attaque du 11 septembre, écrivez-vous, était une déclaration de guerre non pas à l'administration Bush mais aux démocraties laïques du monde entier ». Pourquoi ?

CF : Ce qui pouvait apparaître comme un acte totalement fou et irrationnel s'avère avoir été un formidable pari de la part des djihadistes. Le 11 Septembre est intervenu à un moment où les mouvements islamistes, politiques ou terroristes, qui avaient tout essayé pour prendre le pouvoir au Maghreb et au Machrek (NDLR : l'Orient arabe, de l'Égypte à l'Irak et à la péninsule arabique), étaient dans l'impasse : réprimés en Egypte, contenus en Jordanie et en Syrie, ils avaient perdu la bataille en Algérie. En semant la peur au coeur des Etats-Unis et au coeur de l'Occident, la branche extrémiste des islamistes a fait le pari que cela forcerait les gens, y compris aux Etats-Unis et en Europe, à se déterminer sur la base de leur identité confessionnelle. C'est exactement ce qui se passe. Le 11 Septembre a créé la peur de par et d'autres. D'un côté, la peur irrationelle de l'islam et de l'autre la peur des amalgames et du racisme. Cette peur ne peut que renforcer la propagande islamiste. Or, l'idéologie politique liberticide et réactionnaire qu'est l'islamisme, n'est pas dangereuse seulement lorsqu'elle pose des bombes ; elle l'est aussi quand elle contribue à durcir des identités, à faire reculer le droit des femmes, à restreindre le débat public.

Est-ce vraiment le cas en Europe ?

CF : Des gouvernements occidentaux ont composé avec des mouvements musulmans radicaux - notamment les Frères musulmans, qui se présentent comme non terroristes et qui désapprouve officiellement des actions comme celle du 11 Septembre - sous prétexte que c'était la seule manière d'apaiser les terroristes. A Londres, jusqu'aux attentats du 7 juillet 2005, la mosquée de Finsbury était aux mains de la tendance salafiste, pro-Ben Laden ; c'était un repaire de terroristes. Après les attentats, le gouvernement de Tony Blair a fait le ménage. Mais il a remplacé les djihadistes par les Frères musulmans, qui partagent les mêmes racines idéologiques. Du coup, la communauté musulmane anglaise est plus que jamais sous la tutelle des islamistes. En France, Nicolas Sarkozy a fait la même chose. Jusqu'au 11 Septembre, qui incarnait l'islam de France ? Principalement la Mosquée de Paris, qui défendait un islam conservateur, mais serein et laïque. Puis, il a fallu trouver des relais plus politiques, plus ancrés dans le terrain, notamment dans les banlieues jugées « à risque » vis-à-vis de la propagation de l'islamisme. Le ministère de l'Intérieur a fait entrer l'UOIF, l'Union des organisations islamistes de France, proche des Frères musulmans, au Conseil français du culte musulman. L'UOIF représente aujourd'hui un tiers de l'islam de France. Les radicaux d'hier sont devenus le centre de l'islam européen d'aujourd'hui.

En parlant d'une « menace islamiste », ne cautionnez-vous pas les fantasmes de l'extrême droite et des racistes anti-arabes ?

CF : Je ne parle pas d'une menace arabe ni musulmane; et je fais bien la distinction entre la question de l'immigration et celle de l'intégrisme. C'est pourquoi je combat l'approche de Le Pen et de Villiers, mais aussi celle de Nicolas Sarkozy, qui mélangent systématiquement ces deux dossiers. Je suis laïque et féministe, et je vois grandir les tensions confessionnelles ; je vois des identités devenir de plus en plus religieuses, dans un sens intégriste. Je vois grandir le sexisme, l'intolérance vis-à-vis des minorités sexuelles et de la laïcité. A mes yeux, c'est aussi dangereux qu'un attentat. Pendant des années, l'islamisme n'a fait souffrir que des musulmans. Il est temps de prendre conscience que la montée de l'intégrisme est un danger qui nous concerne tous, et pas seulement les populations musulmanes du Maghreb, du Machrek et, aujourd'hui, d'Europe. Il est intolérable de constater que certains tolèrent qu'un citoyen européen soit exempté du devoir de respecter l'égalité entre hommes et femmes, sous prétexte qu'il est de culture musulmane. Ce relativisme culturel se développe. Pire, il est partagé par des gens de bonne volonté, progressistes, mais qui, par peur de l'amalgame et du racisme, tombent dans une forme de racisme inversée. On l'a vu lors du débat sur le port du voile à l'école...

S'opposer à l'interdiction du port du voile à l'école, ce serait donc être raciste ? L'enjeu n'est-il pas, au contraire, la liberté des musulmanes de porter le voile, dans le respect de leur conviction religieuse ?

CF : L'école doit-elle promouvoir la laïcité au détriment des particularismes religieux ? Ou bien, doit-elle favoriser les particularismes religieux au détriment de ce qui nous réuni et permet le « vivre-ensemble » ? Je ne stigmatise pas ceux qui, en toute bonne foi, ont dit : pouvoir porter le voile à l'école est une question de liberté. Mais dans le contexte actuel, je crois qu'il est important d'isoler certains espaces, comme l'école, des pressions religieuses. C'est ce qu'ont dit de nombreuses jeunes femmes : si l'école laïque, en France, autorise le port du foulard, nous n'avons plus aucun prétexte pour refuser de le porter.

Autoriser le port du voile se serait alors céder à ce que vous nommez la « tentation obscurantiste » ?

CF : On a le droit d'être pour ou contre l'interdiction des signes religieux à l'école. La tentation obscurantiste se manifeste quand une certaine gauche, plutôt tiers-mondistes et pro-palestinienne - ce sont des combats que je peux partager -, s'allie avec des intégristes. J'ai été choqué de voir des gens de gauche manifester et mettre sur pieds des collectifs avec des prédicateurs issus des Frères musulmans. Vouloir voiler les femmes, condamner l'homosexualité, promulguer la chasteté avant le mariage et la séparation des communautés, ce n'est pas du progressisme, mais un nouveau totalitarisme. Ce totalitarisme a fait des dégâts dans plusieurs pays ; aujourd'hui, chez nous, il contribue au recul des libertés individuelles, notamment celles des femmes, dans certains milieux.

Parler de « totalitarisme islamiste », n'est-ce pas stigmatiser l'islam, qui n'est pas, au fond, une religion nécessairement plus intégriste qu'une autre ?

CF : Ai-je parlé de totalitarisme musulman ? A aucun moment ! Ai-je dit que l'islam avait le monopole du fanatisme ? Je combat tous les intégrismes et l'islam n'a pas, loin de là, le monopole du fanatisme. Simplement, aujourd'hui, la dérive fanatique se revendiquant de l'islam présente en prime un risque politique mondial qui est de l'ordre du totalitarisme, au sens où l'entendait Hannah Arendt : d'une internationale liberticide en passe soit de prendre le pouvoir, soit de faire reculer des libertés dans plusieurs pays, et qui risque de se révéler anti-démocratique une fois ce pouvoir conquis. Ils ont failli prendre le pouvoir en Algérie ; ils sont présents au parlement en Egypte ; ils sont au pouvoir en Palestine ; et qui sait ce qui se passera en Syrie ? Dans un certains nombre de pays, les mouvements islamistes représentent l'alternative politique. Il suffit de lire les textes qui les inspirent depuis les années 30 pour savoir quel est leur modèle de société : la théocratie, le voile obligatoire pour les femmes, la non-mixité dans les campus, l'interdiction de la musique, etc. Et des prédicateurs qui ont l'air aussi sympathiques et modérés que Tariq Ramadan, enseignent Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, aux jeunes musulmans d'Europe !

On vous accordera qu'Al-Qaïda désire réinstaurer le califat. Mais faut-il mettre dans le même sac des mouvements qui, s'ils empruntent le langage islamiste, sont engagés prioritairement dans des luttes de libération, comme en Palestine, ou dans un combat d'opposition à des régimes politiques inefficaces et corrompus, comme en Algérie ?

CF : C'est le coeur du débat. Il divise les islamologues. Certains, comme Gilles Kepel, partagent mon analyse, estimant que les Frères musulmans visent aussi à rétablir le califat. Rappellons que leur fondateur Hassan al-Banna a eu comme disciple Sayd Qutb qui a influencé Ben Laden. Certes, Al-Quaïda a choisi une forme d'action directe que certains stratèges des Frères musulmans désapprouvent, mais c'est une question de tactique, pas d'objectif. Je fais confiance aux acteurs pour mettre en oeuvre ce qui est écrit explicitement dans leur programme. Or les Frères musulmans sont assez clairs quand on étudie leurs discours internes et non ceux qu'ils tiennent devant les médias. Ils peuvent composer avec le contexte démocratique, utiliser un mode démocratique, mais leur objectif reste incontestablement théocratique. Et là, la question des contre-pouvoirs est centrale : si un islamiste ne peut pas avoir le même impact en France qu'en Egypte, ce n'est pas le fait de l'islamiste, mais de la résistance qu'il rencontre et de notre culture laïque et démocratique.

Donc, si nous ne faisons pas barrage à l'islamisme, nous devrons nous préparer à des lendemains qui déchantent...

CF : Avons-nous des yeux pour voir ? Depuis le 11 Septembre, on ne parle plus que de religion. En France, des citoyens qui jusque là se définissaient comme d'origine maghrébine - ce qui revenait à mettre en valeur une richesse culturelle -, se définissent aujourd'hui comme musulmans. Et cela, c'est la responsabilité directe du ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui, depuis le 11 Septembre, s'adresse aux populations immigrés et aux enfants d'immigrés comme à des musulmans, en présupposant qu'ils sont tous musulmans et tous pratiquants et que la solution à leurs problèmes de chômage, d'exclusion et de racisme, c'est de leur donner un Conseil français du culte musulman et de construire des mosquées. Or, selon une enquête du Centre de Recherches Politiques de Sciences-Po (Cevipof), 80% des Français de culture maghrébine sont attachés au principe de laïcité ; la majorité d'entre eux n'apprécie pas la façon dont M. Sarkozy s'adresse à eux au travers du prisme de la religion ; et leur préoccupation principale, c'est le chômage. Ce sont des Français comme les autres et ils veulent le rester. Ils ne souhaitent pas qu'on les sépare du reste de la population. Couper le lien social, c'est faire le jeu des islamistes.

Faut-il craindre une reconquête musulmane de l'Europe par la prédication et l'idéologie, qu'annoncent certains prédicateurs islamistes ?

CF : Je ne crois pas à une déferlante de masse qui va renverser nos structures politiques. Je crains, en revanche, une succession de renoncements à nos valeurs. L'universalisme et la laïcité, loin d'avoir été renforcés après le 11 Septembre, sont aujourd'hui menacés. D'un autre côté, des passerelles de solidarité se sont créées entre les mondes arabe et européen. Les démocrates algériens, qui résistent depuis des années simultanément à un pouvoir dictatorial et aux intégristes, sont un peu soulagés de voir que certains intellectuels européens comprennent enfin leur combat sur deux fronts. A l'échelle de l'Europe, le double front, c'est de lutter à la fois contre les racistes et contre les intégristes. Si on ne lutte que contre les racistes, on risque de laisser s'installer une forme de tolérance pour des principes intégristes. Et si on ne lutte que contre les intégristes, on fait le jeu des racistes. L'option sécuritaire, qui, pour beaucoup, semble être la solution, n'en est pas une. En tant que démocrate et laïque, je ne veux pas être contrainte de choisir un mal plutôt qu'un autre.

Propos recueillis par Dominique Berns