Lors du débat très houleux autour de la proposition socialiste visant à sanctionner la négation du génocide arménien - proposition soutenue par certains députés de la majorité -, le ministre des Affaires étrangères, Monsieur Douste Blazy, a cru pouvoir faire une déclaration mettant en avant les risques sur le plan commercial et économique que prendrait la France à adopter un tel texte. Il mécontente en effet nos « amis Â» turcs. Et nous ne devons pas les mettre en colère. Hélas pour Monsieur Douste Blazy, il invoquait depuis la tribune de l'assemblée de tels arguments au moment même où, en Turquie, des magistrats de la Cour de Cassation venaient d'être pris pour cibles par un islamiste armé, et l'un d'eux abattu, parce qu'ils ont refusé de porter atteinte à la laïcité en autorisant le port du foulard dans les institutions publiques. Sans que le gouvernement turc trouve vraiment et sincèrement à redire à cet attentat.

La question de la prise de position par le Parlement sur des faits historiques est sans aucun doute délicate. La France avait déjà franchi le pas de la reconnaissance du génocide arménien voici plusieurs années. La proposition socialiste réclamée par la communauté arménienne ne vient donc que renforcer, en la sanctionnant pénalement, la négation de ce fait incontestable.

Il n'en demeure pas moins que les récents débats autour du colonialisme et de la colonisation ont montré la difficulté pour le politique de s'immiscer dans l'Histoire et, sur ce terrain particulièrement sensible, une discussion s'imposait à l'Assemblée.

Or non seulement elle n'a pas eu lieu, mais, et c'est fort malheureux, la prise de position du ministre des Affaires étrangères n'a eu à voir ni avec les liens que l'Histoire et la politique peuvent ou doivent entretenir, ni même avec la morale.

La réalité politique dont Monsieur Douste Blazy s'est fait le héraut en s'opposant à la proposition sur le génocide arménien au motif que la Turquie est un des partenaires économiques les plus importants de la France, dévoile, s'il en était besoin, le réel levier de la diplomatie française contemporaine.

Bien entendu, il ne s'agit pas de faire preuve de la moindre naïveté : il est normal que les états accordent une grande importance à leurs intérêts économiques dans le cadre de leurs relations diplomatiques. Il n'en demeure pas moins qu'il est fréquent que les considérations éthiques, voire strictement politiques, soient passées par profits et pertes avec une étrange et scandaleuse facilité.

Hélas, la raison économique semble être devenue l'alpha et l'omega de notre politique étrangère, sans qu'elle génère d'ailleurs les succès commerciaux considérables attendus.

Mais est-ce pour des raisons économiques que nous ne sommes pas opposés à ce que la Libye prenne la présidence de la Commission des Droits de l'Homme des Nations-Unies ? Est-ce pour des raisons économiques également que nous avons trouvé tout naturel que le Président algérien Bouteflika, après s'être fait soigner en France, tienne les propos qu'il a tenus exigeant de la France qu'elle s'excuse, comme si elle avait commis un génocide ? Nous voyons que cette réalité politique qui s'accommode de toutes les lâchetés est bien éloignée des envolées lyriques que nous avons pu entendre, il n'y a guère, lorsqu'il était question de défendre le droit international et les droits de l'Homme que nous reprochions si aisément à d'autres de ne pas respecter.

S'agissant de la Turquie, l'ambiguïté française est plus que troublante.

Après avoir imposé de force à un pays dont l'immense majorité n'en voulait pas le principe de l'adhésion de cette Turquie à l'Europe, après avoir refusé, dans un esprit particulièrement antidémocratique, que le Parlement puisse s'exprimer sur ce sujet parce sa réponse négative était quasi connue d'avance, voilà que le gouvernement préfère sacrifier un débat hautement symbolique portant sur le génocide de millions d'êtres humains sur l'autel d'intérêts économiques qui, en réalité, pour d'obscures raisons, cachent la volonté de soutenir à tout prix l'entrée de la Turquie dans l'Europe.

On peut comprendre que, par les temps de crise, les intérêts économiques soient présents à l'esprit de nos dirigeants. Mais ils ne peuvent faire disparaître les valeurs qui sous-tendent nos sociétés.

Avec l'Iran ou avec l'Irak, du temps de Saddam Hussein, nous avons vu à quelles impasses la prééminence de nos intérêts économiques sur nos véritables intérêts stratégiques pouvait mener, dans un monde où les intégristes et les totalitarismes mènent de plus en plus de foules.

Mais il serait suicidaire de ne pas avoir à l'esprit que nos valeurs elles aussi mènent le monde. L'oublier nous conduit inexorablement à perdre à la fois sur le plan économique et sur le plan éthique. Donc politique.

Corinne Lepage