Il n'était pas vraiment content de me voir là, Frère Tariq. Et pourtant ? Entre un intégriste et une féministe qui a le plus sa place au Forum social européen ? C'est bien l'enjeu de nos débats actuels. Femmes solidaires, l'une des plus importantes coordinations féministes de l'altermondialisation, l'a bien compris. En apprenant que le Forum allait une fois de plus servir de tribune aux intégristes, elle a fait savoir qu'elle se retirait du FSE d'Athènes (4-7 mai 2006) pour dénoncer des « séminaires qui vont servir de tribune à des organisations ou des intervenants porteurs de valeurs contraires à la Charte de Porto Alègre et aux droits des femmes ».

En effet, une fois encore, plusieurs séminaires étaient organisés au profit des intégristes. Ne parlons même pas des ateliers sur la Palestine, privilégiant l'approche du Hamas à celle des démocrates palestiniens laïques. Parlons de ceux contre « l'islamophobie », organisés par les réseaux gauchistes pro-islamistes anglais ayant participé aux protestations contre les caricatures sur Mahomet, comme Stop the War et la NAAR (National Assembly Against Racism). Un débat, notamment a été imposé, au tout dernier moment : « Contre l'islamophobie et le choc des civilisations : le cas des dessins danois ». Un atelier comme toujours destiné à faire de Tariq Ramadan la vedette.

Il était un peu livide en nous voyant, moi et Fiammetta Venner, s'asseoir dans la salle, franchement clairsemée (environ 60 participants).Pour une fois, il n'était pas venu avec ses troupes (qui ne s'intéressent visiblement au FSE que sur commande). Un bon quart était composé de féministes et de militants anti-racistes français en désaccord avec cet atelier. Le reste semblait preneur de la moindre pensée simpliste prête à être avalée au nom de la lutte antiraciste. Et dans ce domaine, ils allaient être servis.

Le décor a tout de suite été planté par l'organisatrice, Milena Boyoum (NAAR): puisque l'extrême droite monte partout en Europe, notamment en Angleterre, tous ceux qui ont publié les dessins sur Mahomet sont des « islamophobes » faisant le jeu de l'extrême droite. Elle a précisé ne pas ignorer la polémique autour du mot « islamophobie », qu'elle maintient, mais dit entendre comme « racisme envers les musulmans ». La suite du débat nous a prouvé qu'il s'agissait pourtant bien de stigmatiser aussi tous les partisans de la liberté d'expression envers l'islam, qu'ils soient féministes ou laïques, et même s'ils sont opposés à l'extrême droite...

A la tribune, Jeanne Louise Andersen du Parti Socialiste Populaire Danois (extrême gauche) est venue nous expliquer, pleine de bonne volonté, le climat horriblement xénophobe sévissant au Danemark. Sans s'attarder toutefois sur la disproportion des actions anti-caricatures contre les Danois.Lesquelles sont allées jusqu'à menacer de mort tout un peuple. Tandis que la gauche danoise, dont son organisation, multipliait les sites internet « We are sorry ». Qui fait des amalgames ?

« Le professeur Tariq Ramadan », présenté comme une quasi rock star par l'organisatrice, n'a eu qu'à emprunter cette voie royale pour inviter les esprits libres au « respect » en jouant comme toujours sur les mots. Après une introduction parfaitement politiquement correcte nous faisant croire qu'il respectait, bien sûr, le droit de critiquer l'islam en tant que religion, il a très finement glissé vers une définition de l'islamophobie, où tout non respect des « valeurs musulmanes » constitue bel et ben une offense raciste. Tout en niant vouloir prôner la censure, il a plus intelligemment invité la salle à faire preuve d'autocensure. Et ce n'est pas l'ensemble des journalistes grecs ou le représentant de la Ligue des droits de l'homme de Grèce, présents à la tribune, qui allaient le démentir. Tous ont abondé dans son sens. Pour eux, accréditer l'idée qu'il existe un danger islamiste ou terroriste est un fantasme uniquement destiné à faire monter l' « islamophobie » !

Moralité, il valait mieux écouter le conseil de Tariq Ramadan et... se taire face à l'intégrisme. Qui n'existe pas. Le dernier intervenant a même été jusqu'à dire que la publication des caricatures sur Mahomet faisait le jeu de l'impérialisme et représenter une offense honteuse pour les familles en Palestine, qui « ont du sacrifier leur fils ».

Le tour de table bouclé, la possibilité d'avoir publié les dessins sur Mahomet pour maintenir l'esprit critique laïque, la nature même des dessins en question, n'avaient tout simplement pas été abordés. Une première féministe française a demandé la parole pour souligner la confusion de ce qui venait être dit, où la critique de la religion et des individus étaient confondues en permanence. Un membre du Conseil scientifique d'Attac est allé dans le même sens, en parlant d'un débat mélangeant en permanence ces deux niveaux. Henri, médiateur social et militant anti-raciste à Marseille, a également insisté sur ce point.

Personnellement, j'avais l'intention de ne pas intervenir. J'étais venue en observatrice mais une observatrice engagée. La mauvaise foi des intervenants, la façon dont ils étaient parvenus à tuer l'esprit critique, m'interdisait le silence. L'organisatrice m'a donné la parole, debout devant la tribune, dos à Frère Tariq, dont je n'ai pas parlé pour me concentrer sur le fond du débat. Je me suis d'abord présentée : militante anti-raciste mais aussi féministe, laïque et anti-intégriste. Ayant écrit contre Bush, mais aussi contre les islamistes. Appartenant à un journal de gauche qui a publié les dessins de Mahomet. Parce que nous publions aussi des dessins contre le pape et que nous voulons continuer à le faire. Au nom du droit à l'esprit critique envers les religions. J'ai aussi rappelé que le Jyllands-Posten, le journal danois, avait publié (contrairement à ce qui a été dit) des caricatures contre Jésus, ainsi qu'une bombe avec une étoile de David pour dénoncer la politique Israélienne (ce dessin est signé du même dessinateur ayant fait celui sur Mahomet avec une bombe dans son turban). Et pourtant, les Juifs sont aussi des minorités victimes de racisme en Europe, allons nous pour autant renoncer à dire que le judaïsme peut-être instrumentalisé pour tuer ou coloniser ? Et si non, pourquoi le faire pour l'islam ? Pourquoi ce deux poids deux mesures ?

Prenant également la parole, Fiammetta Venner a particulièrement mis mal à l'aise le dernier intervenant grec en posant, très naïvement cette question : si, comme il le soutenait, la publication des caricatures était l'instrument de la propagande impérialiste, pourquoi alors Bush était-il contre et les Anglais avait-ils refusé de les publier ?

La salle commençait à douter. Ou peut-être simplement à réfléchir. Lorsque les attaques personnelles se sont mises à pleuvoir. Une jeune femme est intervenue juste pour dire qu'elle était contre « Caroline Fourest, qui se présente comme une spécialiste de l'islam ». Ce que je n'ai jamais fait. En revanche, mes travaux sont effectivement spécialisés sur l'intégrisme...

Cachant de plus en plus mal sa colère, Tariq Ramadan a conclue la table ronde par un discours terriblement confus. Tout en me montrant du doigt, il m'a accusé à demi-mots de faire partie du lobby sioniste puisque, je cite, « on sait qui est derrière l'affaire des caricatures, c'est quelqu'un qui connaît Daniel Pipes, cet américain qui fait des listes d'intellectuels pro-Palestinien... qui connaît Bernard-Henri Lévy... qui vous soutient Caroline Fourest ! ». Quel raisonnement ! Et quelle leçon venant d'un prédicateur aussi prompt au mensonge, qui m'accuse de faire des raccourcis à son sujet, et ne se prive pas de faire des listes d'intellectuels pro-Israéliens, où il inclue volontiers les militants pour "deux peuples, deux Etats".

En écoutant mon adversaire, je n'ai pu m'empêché de penser qu'avec de telles méthodes d'analyse, et une millième de sa malhonnêteté intellectuelle, je n'aurais pas écrit 426 pages et 600 notes de bas de pages sur son compte, mais une encyclopédie en seize volumes où il aurait pu devenir le conseiller occulte de Ben Laden et de Bush à la fois ! A part ça, il a fini en m'accusant - moi - de complotisme... Mais le plus drôle fut quand même de l'entendre conclure qu'il était contre tous les dessin offensant les symboles religieux, dont celui du dessinateur Danois que j'avais défendu. Autrement dit, il m'accusait de faire partie d'un complot sioniste puisque je soutenais le droit des dessinateurs à faire des dessins critiquant... la politique d'Israël !

Et oui, c'est le problème des horlogeries Suisses. Un grain de sable et elles se dérèglent. Celle-là ne semblait même plus capable de donner l'heure grecque.

Atterrée et énervée, l'organisatrice a voulu venir à son secours, mais elle s'est enfoncée à son tour en criant sur les Français présents dans la salle, à qui elle a reprochés de faire monter le FN, de ne jamais le combattre (manque de bol, elle n'attaquait en l'occurence que des militants anti-FN), et surtout de défendre un modèle d'intégration raciste dont on avait vu ce qu'il donnait au moment des émeutes.

Les Français que nous étions subitement ont protesté depuis la salle en ironisant :« depuis quand l'Angleterre est un modèle social ? » N'est-ce pas un pays où, comme le disait l'organisatrice en commençant, le parti raciste est en pleine explosion. Elle a oublié de préciser que le taux d'exogamie est incroyablement bas, et que les immigrés y sont parqués dans des ghettos sociaux de générations en génération. Tariq Ramadan, intégriste différentialiste et conseiller islamiste de Tony Blair ne devrait pas être choqué... Mais une militante altermondialiste peut elle vraiment continuer à faire si ouvertement la propagande du modèle anglo-saxon au sein du FSE ? En tout cas, elle s'est dit résolue à continuer. Quelles que soient les protestations, elle nous a promis qu'elle continuerait de proposer des débats sur l' « islamophobie » autour de Tariq Ramadan.

Jusqu'à ce que l'altermondialisation se transforme en noce bienheureuse de l'islamisme et du blairisme ?

Caroline Fourest