Menacé de mort, accusé d’avoir mis le feu aux poudres en dessinant un Mahomet avec une bombe dans son turban, soupçonné d'"islamophobie" et de faire partie d'un complot sioniste, alors qu’il joue avec les symboles de toutes les religions, et peint volontiers des étoiles de David sur des bombes pour dénoncer la politique israélienne, Kurt Westergaard, 71 ans, anarchiste et libertaire, a accepté de rencontrer Charlie Hebdo dans sa maison au Danemark pour échanger sur la folie du monde.

S’il n’était pas blond-roux, Kurt Westergaard ressemblerait drôlement à son portrait de Mahomet. Sauf qu’il ne porte pas le turban, mais le bob, juché sur une barbe fourmillante de 71 ans. Al-Quaïda se verrait bien mettre une vraie bombe dans ce bob-là. La cellule dit avoir envoyé une équipe de sbires pour descendre les 12 dessinateurs danois. Mais c’est quand même lui, le dessinateur, qu’on accuse de mettre le feu aux poudres. Pourquoi diable avoir mis une bombe dans ce turban-là ? C’est la question que le monde se pose. Au risque d’oublier celle-là : peut-on représenter Mahomet sans évoquer ceux qui posent des bombes en son nom ? Au Danemark, un proverbe tiré du conte d’Aladin veut qu’une orange dans son turban porte bonheur. « Ce proverbe danois m’a beaucoup influencé » explique le dessinateur, qui a détourné la rondeur métaphorique de l’orange pour la transformer en bombe porte-malheur. Il ne pouvait pas deviner que son dessin ferait le tour du monde... D’ailleurs, il avait déjà dessiné un Mahomet avec une bombe dans son turban en 1994 (pour dénoncer les attentats commis par les islamistes contre les Algériens) et cela n’avait pas froissé l’aile d’une mouche. Tandis que cette fois, contexte international oblige, il revient de l’enfer.

Qui veut sa peau ?

Sa femme, directrice d’école, reste sur la défensive. Pendant l’affaire, des parents d’élèves ont voulu retirer leurs enfants de son école sous prétexte qu’elle les mettaient en danger. Son mari, lui, se veut philosophe : « J’ai 71 ans, si la mort vient, j’aurai bien vécu ». Sa petite maison, typique des classes moyennes danoise, a été sécurisée. Ainsi que les locaux du journal, le Jyllands-Posten, où beaucoup de dessinateurs ont le vague à l’âme. « Ils sont plus jeunes et ils ont un cas de conscience, beaucoup sont dégoûtés d’être associés à l’image donnée du Jyllands-Posten ». Car sur les douze dessinateurs, beaucoup ne sont pas des collaborateurs du journal mais de simples dessinateurs ayant répondu à la proposition de Flemming Rose, le directeur des pages culture. Depuis qu’il est rentré de Moscou, où il a été correspondant pendant des années, il ne supporte plus la censure. Lui aussi revient de l’enfer. Il a tout entendu sur lui et sur son journal : « Raciste », « islamophobe », « vendu aux Américain », « vendu au lobby sioniste »...

En réalité, le Jyllands-Posten n’est absolument pas l’équivalent de Minute mais du Figaro. Il n’est pas raciste mais plutôt libéral-conservateur, dans un pays certes marqué par une droite dure, mais où l’on ne peut pas transposer nos clivages droite-gauche. Le Danemark n’est pas un pays de conflit mais de consensus. Les différences politiques se font tout en nuances. A titre d’exemple, le Jyllands-posten a volontiers ouvert ses pages au rédacteur en chef de son concurrent de gauche pour faire la pub de son livre’ alors qu’il attaque le Jyllands-Posten et la politique du gouvernement de droite au pouvoir. Kurt Westergaard lui même a illustré cette tribune, par une caricature du Premier ministre danois, doté d’une bombe dans son turban ! Belle leçon d’ouverture d’esprit quand on sait que quelques semaines plus tôt, ledit rédacteur en chef du Politiken, Thøger Seidenfaden, accusait l’équipe du Jyllands-Posten de faire du « deux-poids deux mesures » et d’avoir refusé un dessin sur Jésus. Un « scoop » qui fait depuis le tour du monde arabe et alimente le moulin du complot « islamophobe ». Pourtant, il ne tient pas une seconde. Car si le Jyllands-Posten a effectivement refusé un dessin sur Jésus, qu’il ne trouvait pas bon, il a publié d’autres (souvent bien avant l’affaire des caricatures) contre le christianisme politique (comme un Jésus en Croix avec un bras armé très politique), et contre la politique Israélienne. Mieux, la plupart de ces dessins, dont les étoiles de David sur des bombes ou en forme de barbelés où pendent des Palestiniens sont signés Kurt Westergaard...

Mes amis de gauche iront cracher sur ma tombe

En réalité, s’il devait se définir, Kurt Westergaard se confesserait plutôt anarchiste. Tout en ayant toujours voté social-démocrate. Aux prochaines élections, il n’est plus sûr de rien : « Si demain je devais me faire assassiner, mes amis de gauche diraient que je l’ai bien cherché ». Une fascination pour le totalitarisme qui l’avait déjà dégoûté du temps du stalinisme. A l’époque, tous ses amis étaient Maos ou castristes. Lui était revenu plutôt septique de ses voyages à Moscou et à Cuba. « Je ne pouvais pas croire des régimes qui avaient tant de choses à dissimuler. »

Libertaire, c’est au fond ce qui lui correspond le mieux. Amoureux des libertés et donc un peu enragé à l’égard des religions. A commencer par le protestantisme réac’ qu’il vomissait déjà tout petit lorsqu’il étant enfant, dans son petit village natal, où ses parents épiciers l’envoyaient à l’école protestante tous les dimanches. « Je ne supportais pas». La pression du groupe, le fait de mettre sa langue ou son crayon dans sa poche pour ne pas choquer les fanatiques, c’est tout ce qu’il déteste depuis toujours. Il se sent mieux au Jyllands-Posten, où la défense des libertés individuelles passe avant tout, que dans un journal plus conforme à ses opinions de gauche, mais où il devrait sans cesse composer avec le politiquement correct. Même si son trait froisse régulièrement quelques lecteurs cathos du quotidien conservateur. Comme le jour où il s’est payé le business chrétien au nom de Jésus pour illustrer un dossier contre le « dessin intelligent » et les créationnistes de la droite religieuse américaine. « J’ai dessiné un Jésus en costume cravate avec une mallette descendant de sa croix et lançant à ses fidèles : ‘bon ben à dimanche prochain’ ! » Le journal a reçu des lettres d’insultes de lecteurs chrétiens se disant choqués. Mais le journal a tenu bon. Tandis qu’avec la tempête qu’il vient d’essuyer sur Mahomet, l’ambiance est plus frileuse. « Si c’était à refaire, je le referai » . Mais cette fois, il n’est pas sûr que le journal suivrait.

Caroline Fourest

Article paru dans le Hors-série "Charlie sur le blasphème'', mai 2006.