La poussière est retombée sur l'affaire des caricatures de Mahomet. Le bruit médiatique a cessé. On a désormais du mal à imaginer que le monde musulman s'est embrasé en janvier parce qu'un journal danois, le Jyllands-Posten, avait publié, quatre mois plus tôt, le 30 septembre 2005 très exactement, douze dessins satiriques représentant le Prophète.

Mais pourquoi diable, si on ose le mot, s'est-il écoulé tant de temps entre la publication et l'explosion ? Les dessins ont été diffusés, dès octobre, par un journal égyptien, sans faire de grands remous. Pourquoi ce qui était inoffensif en octobre est-il devenu criminel en janvier ? France 2 levait le voile, jeudi 23 mars, sur cette étrange affaire. L'enquête, menée au Danemark par Mohamed Sifaoui pour le magazine "Envoyé spécial", est remarquable à tous égards.

Elle montre des imams danois menteurs et manipulateurs d'opinion. Elle prouve que l'embrasement a été provoqué, volontairement, sur la base de documents mensongers. On raconte ? Une délégation d'imams danois se rend, en décembre, dans plusieurs pays musulmans munie d'un dossier accablant. Celui-ci comprend non seulement les douze caricatures incriminées, mais aussi, et surtout, des dessins et des photos beaucoup plus offensants. Une des photos montre un homme barbu affublé d'un nez de cochon en carton-pâte retenu par un élastique.

On peut lire en bas de la photo, en arabe et en danois, "ceci est la véritable image de Mahomet". Elle a été prise lors d'une "fête du cochon" dans un village du sud-ouest de la France. Comment s'est-elle retrouvée dans le dossier ? C'est là qu'intervient le doux, le pieux, l'admirable imam Ahmed Abou Labane. C'est un Palestinien qui vit à Copenhague depuis plus de vingt ans. C'est lui qui, par ses prêches en danois et en anglais, a enflammé les esprits. C'est lui aussi qui est à l'origine du dossier, qu'il montre volontiers. Il affirme à l'équipe d'"Envoyé spécial" que le dessin et les deux clichés injurieux ont été joints au dossier parce qu'ils illustrent la persécution dont sont victimes, selon lui, les musulmans danois.

Ils auraient été adressés anonymement, agrémentés de menaces, à des musulmans danois. Mohamed Sifaoui ne distingue aucun texte de menace accompagnant ces documents. En fait de menace, elle lui est adressée directement à lui et au reste de l'équipe, par un proche du sympathique imam, filmé en caméra cachée : gare à eux si leur reportage n'est pas favorable à leur petit groupe d'intégristes passablement allumés. Au moins, c'est clair.

par Dominique Dhombres Article paru dans l'édition DU Monde du 25.03.06