La récente décision du Dakota du Sud d'interdire l'IVG même en cas de viol ou d'inceste et l'intérêt que portent dix autres États américains à ce revirement est-il le signe d'un retour en force des mouvements provie aux États-Unis ?

Fiammetta Venner. En réalité, peut-être pas. J'ai le sentiment que la loi du Dakota interdisant l'interruption volontaire de grossesse dans tous les cas, sauf quand la vie de la mère est en danger, sera un baroud d'honneur. À première vue, la situation est pourtant inquiétante. Depuis la fin des années soixante-dix, les « provie » (« prolife » - NDLR) ont tenté de remettre en cause l'arrêt de la Cour suprême de 1973, « Roe contre Wade », qui légalise l'avortement aux États-Unis. En vain, la Cour a toujours tranché en faveur du droit de choisir, mais à une ou deux voix près. Les deux juges qui viennent d'être nommés remettent en cause l'équilibre fragile de la Cour suprême. Dévoués à la famille Bush, soutenus par la droite religieuse, qui a réuni plus de 20 millions de dollars pour soutenir leur nomination, ils sont l'espoir des provie. C'est donc à George Bush que revient la décision. Mais en réussissant à faire interdire l'avortement, sauf quand la vie de la mère est en danger, les provie ont pris le risque de s'aliéner leur principal allié, George Bush, qui a déjà fait savoir qu'il était opposé à la loi du Dakota. Non pas qu'il ait changé d'opinion, mais il voudrait que l'avortement soit autorisé en cas de viol ou d'inceste. Le message que Bush envoie aux provie est une invitation à revoir leur copie. Mais aussi, une première forme d'opposition. S'ils le comprennent, ils reculeront. S'ils ne le comprennent pas, ils risquent de se marginaliser aux portes de la victoire.

Dans quels pays sont-ils aujourd'hui actifs et comment influent-ils ou pas sur les décisions politiques et juridiques ?

Fiammetta Venner. Il n'y a pas de corrélation entre l'activité des provie et leur efficacité. La France est le pays ou le mouvement provie est le plus important et le plus créatif. Il y a près de soixante associations. C'est la France qui a initié mondialement l'opposition à l'avortement avec le professeur Lejeune. C'est un autre médecin, le docteur Dor, qui a créé la méthode des opérations commandos. Et pourtant, en termes d'efficacité, les provie américains semblent avoir une longueur d'avance. Plus médiatiques, vivant dans une société qui, contrairement à la France, s'est bâtie sur une laïcité de compromis (entre toutes les religions), et non de séparation, ils ont su, en l'espace d'une trentaine d'années, saper considérablement le droit à l'avortement. Malgré tout, il ne faut pas oublier que les opposants à l'avortement en France sont plus radicaux qu'aux États-Unis dans la mesure où la majorité des provie américains s'opposent aux avortements au-delà de seize semaines et sont favorables à l'autoriser en cas de viol ou quand la vie de la mère est en danger, contrairement aux provie français qui s'y opposent par principe. Enfin, il ne faut pas oublier le cas de la Pologne, où les provie sont largement aux commandes et les « prochoix » quasi inexistants.

Qu'en est-il de la France ?

Fiammetta Venner. Au contraire de la situation nord-américaine, les provie français ont encaissé de nombreuses défaites. Très populaires au début des années soixante-dix, auprès des médecins (un médecin sur deux signe une pétition provie), ils sont petit à petit stigmatisés et considérés comme des extrémistes. Au niveau politique, leurs contacts vieillissent. Un espoir renaît lorsque Hervé Gaymard, beau-fils du professeur Lejeune, entre au gouvernement. Mais les militants seront vite déçus et ils se démobilisent.

Comment ont évolué leurs modes d'action et de communication ?

Fiammetta Venner. Le corpus idéologique provie est catholique intégriste. Si on se reporte aux fondements, le seul texte valide concernant l'avortement est celui de l'Exode qui dit que « si des hommes, en se battant, bousculent une femme enceinte et que celle-ci avorte mais sans autre accident, le coupable paiera l'indemnité imposée par le maître de la femme ». Tout l'enjeu du mouvement provie a été de se « déconfessionnaliser » - ne plus être que catholique - pour se politiser, se radicaliser, bref passer du cultuel au politique. Un premier temps a consisté à convaincre les protestants de se joindre au mouvement, puis aujourd'hui les juifs et les musulmans. Même s'il ne s'agit, pour l'instant, que de mouvements minoritaires, ils pèsent en revanche au niveau international. Car depuis le début des années quatre-vingt-dix, la diplomatie vaticane est quand même parvenue à bloquer un certain nombre de campagnes, sur le sida ou la santé des femmes, en collaboration avec les États-Unis, la Pologne et les pays de l'Organisation de la conférence islamique.

Entretien réalisé par Cyrille Poy