En 1994, Alain Madelin, alors membre de feu « Démocratie Libérale », proclamait : « Le contrat qui lie un salarié à une entreprise doit devenir une exception ». Il développait la société de ses rêves : transformer les salariés en artisans, signant des contrats de travail ponctuels avec des entreprises.

La conception de « liberté » de l'entrepreneur, version Madelin, était fort simple. Il faisait travailler un salarié, devenu artisan, le temps jugé nécessaire pour effectuer un travail, et le payait en brut. Charge au salarié, ensuite, de financer avec ce salaire son assurance-maladie, sa retraite, ses vacances et l'ensemble de ce que les libéraux (de droite comme de gauche) appellent les charges sociales, et que nous devons appeler le salaire différé, ou bien les cotisations sociales. A lui, ensuite, de démarcher pour trouver du travail, pour qu'on en finisse avec les salariés rentiers qui touchent leur chèque de fin de mois quoi qu'il arrive ! Pas de travail, pas de sous !

Le discours de Madelin, dont la cote n'a jamais dépassé les 3 à 4 % dans les sondages, preuve du refus des Français du modèle économique anglo-saxon, ne doit jamais être oublié, même si il n'a jamais été encore appliqué en France.

La cible était déjà, il y a douze ans, le contrat de travail à durée indéterminée (CDI), jugé comme un obstacle à l'embauche par l'aile la plus libérale du patronat, les mêmes qui, en 1986, nous avaient dit que si on supprimait l'autorisation préalable de l'inspecteur du travail, en cas de licenciement, on créerait 600.000 emplois. On a supprimé l'autorisation, et on n'a pas créé un emploi supplémentaire.

En 1994, ils ont donc essayé le Smic jeunes. On embauchait des jeunes en entreprises, à 80 % du salaire minimal conventionnel. La mobilisation de la jeunesse, et du mouvement social, et la peur de Balladur, alors grand favori dans les sondages pour la présidentielle de 1995, d'aller à l'affrontement, ont fait que le gouvernement a reculé, sur ce projet.

Douze années plus tard, Villepin remet le couvert, toujours avec les mêmes arguments, empruntés au discours du Medef : « Trop de code du Travail, trop de contraintes, trop de lourdeurs, on vaincra le chômage en pouvant mieux licencier ».

Première étape : il se fait la main sur le Contrat Nouvelle Embauche (CNE) qui ne devait concerner que les entreprises de moins de vingt salariés.

Deuxième étape : puisque cela passe, pourquoi ne pas élargir, et transformer le CNE en CPE, sur l'ensemble des entreprises, pour les moins de 26 ans.

Troisième étape : si cela marche, pourquoi ne pas élargir encore, à l'ensemble du salariat qui postule à un nouveau travail, quelque soit son âge.

Les employeurs seraient, bien sûr, les grands gagnants d'une telle opération. Déjà, dans les entreprises, la cohabitation de plus en plus fréquente de CDI avec des salariés d'entreprises sous-traitantes, ou des CDD, rend très difficile la solidarité des luttes.

Si Villepin en reste à sa deuxième étape, la solidarité intergénérationnelle, et l'adage républicain du monde du travail « A salaire égal salarié égal » sera mis à mal. Comment convaincre un jeune qui peut se faire éjecter sans motif, du jour au lendemain, de se syndiquer, et d'être solidaire d'une action des autres salariés de l'entreprise ?

Surtout, comment, avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête, demander une augmentation de salaire, le paiement d'heures supplémentaires à un employeur peu scrupuleux, une journée de vacances, le droit de partir plus tôt un jour, ou simplement d'être malade ? Comment, pour une jeune femme, refuser de se faire raccompagner chez elle par un chef de service libidineux ? Les premiers témoignages commencent à arriver au Conseils des prudhommes.

Mais si Villepin gagne la bataille, et applique la troisième étape, il convient de réfléchir à ce que deviendrait la vie des salariés, au sein des entreprises. On gèrera les « dinosaures », les « archéos » qui ont un CDI, et on ne fonctionnera plus qu'avec des CPE, dispensés de cotisations patronales (comme pousse-au-crime anti-CDI, on ne fait guère mieux). Très rapidement, avec la multiplication des départs en retraite de la génération de l'après-guerre, fort nombreuse, les salariés avec un CDI seront minoritaires, et leur départ sera remplacé par des CPEE, qui seront le contrat premier emploi... dans l'entreprise.

Bien évidemment, on montera les nouveaux arrivants contre les privilégiés qui s'accrochent à leurs privilèges, qui empêchent l'entreprise d'acquérir de nouveaux marchés, etc. Le patronat aura là les outils pour souffler sur les braises de la division du salariat, et jouer, en période de crise sociale, sur les plus vulnérables pour affaiblir les travailleurs les mieux organisés.

Pour le patronat, il est d'autant plus nécessaire de jouer sur la précarisation des futurs salariés que le départ massif à la retraite des anciens va créer un appel d'air, et des espaces professionnels pour les jeunes, pour la première fois depuis les années de chômage de masse.. La possibilité pour l'ensemble du salariat de récupérer une partie des 10 points du PIB qui ont disparu de ses poches en quinze ans pour aller dans celles des actionnaires inquiète bien évidemment ceux qui sont payés pour réfléchir et anticiper les « problèmes sociaux ».

D'où l'absolue nécessité de mettre en place un système qui, avec des alibis bidon sur l'employabilité facilitée des jeunes, vise surtout à fragiliser l'ensemble du salariat, à briser les solidarités et à décourager toute action revendicative.

Mais le patronat, au-delà du CPE, aura, demain, la possibilité d'utiliser deux autres mécanismes pour casser les solidarités. Le cas que la CGT vient de signaler, dans le Mantois, avec l'utilisation, à Porcheville, dans une centrale électrique, de salariés polonais travaillant pour 400 euros par mois est une autre arme redoutable. En ce sens, le Medef se satisfait totalement du discours - que tenait d'ailleurs Madelin - sur la liberté de l'immigration, et la possibilité qu'elle offre, même en période de chômage de masse, de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas. La politique de Nicolas Sarkozy, sur l'immigration choisie, ne dérange pas davantage le Medef, puisque, loin de contraindre les employeurs à rendre leurs conditions de travail compatibles avec le niveau de vie justement revendiqué par les salariés de France, il fait passer un autre message : adaptez-vous aux conditions actuelles, ou bien on fait venir de la main-d'oeuvre étrangère pour travailler à votre place.

Un autre mécanisme serait une aubaine pour le patronat. Suite aux violences des quartiers de novembre-décembre dernier, le chef de l'Etat a relayé les discours communautaristes de Nicolas Sarkozy et d'Azouz Begag, sur la discrimination positive, et a envisagé de contraindre les entreprises à se plier à ces nouvelles règles. Imaginez des employeurs contraints d'embaucher, par la loi, des quotas, des salariés, en fonction de leurs origines supposées, voire de leurs pratiques sexuelles.

La réaction de soutien au CPE de Villepin d'une association communautariste comme l'Union Française de la Cohésion Nationale (UFCN), animée par le nommé Mustapha Lounès, devrait interpeller tous les militants qui mènent le combat social, en oubliant de mener le combat laïque. L'UFCN soutient le projet de Villepin, et calomnie les militants qui le combattent. Ce groupuscule présente régulièrement une militante voilée dans les élections locales, a multiplié les recours contre la loi contre les signes religieux à l'école du 15 mars 2004, et entend imposer les règles de l'islam à la République. Il fait passer un message limpide au patronat : embauchez les salariés de notre communauté, et vous n'aurez pas de problèmes sociaux avec nous.

Les possibilités données, pour les employeurs, de miser sur une division communautariste, ethnique, religieuse ou autre, au sein de l'entreprise, bouleverserait les règles sociales actuelles, au détriment du salariat.

Encore aujourd'hui, la solidarité de classe sociale prend encore le pas, malgré des discours style « Indigènes de la République », sur la solidarité communautariste dans les lieux de travail.

Rappelons-nous les propos de Madelin en 1994. On n'en est pas à cette étape.

Mais le CPE de Villepin, et la division communautariste du monde du travail, serait une bonne transition pour y parvenir. Il n'en demeure pas moins que la droite a souvent cru, par le passé, que le rapport de forces lui était favorable, suite à une première victoire, pour aller plus loin, que cela soit sur le combat laïque ou le combat social.

Elle a cru que les accord Lang-Cloupet de 1992 lui permettait, un an plus tard, de remettre en cause les limites de financement des écoles privées..

Il y a eu le 16 janvier 1994.

Elle a cru que sa victoire de 1995 lui permettait d'attaquer de front la sécurité sociale solidaire, les retraites et les services publics, il y a eu le mouvement de décembre 1995.

La droite a attaqué de nouveau sur les retraites, en 2003, et là, a tenu bon, malgré six journées de grève, et onze dans l'Education nationale.

Faire reculer Villepin, en campagne électorale, et infliger une défaite à ce gouvernement ne règlera pas tout, chacun en est conscient, les risques cités plus haut demeureront. Mais si Villepin gagne, l'accélération d'une mise en place d'une machine de guerre contre le salariat va se mettre en place très vite.

Les enjeux de la bataille du CPE sont à ce niveau. Les jeunes commencent à s'organiser dans les lycées et dans les universités. De la jonction du mouvement de jeunes et du mouvement syndical, et de l'ampleur des mobilisations dépendra durablement le rapport de forces entre le salariat et les employeurs, au sein des entreprises.

Conclusion : il faut gagner, et infliger une défaite au gouvernement Villepin-Sarkozy sur ce terrain là.

Première étape : réussir la mobilisation du 7 mars, dans la rue, partout en France.

par Pierre Cassen