Peu avant Noël, je rencontrais à Paris un chercheur d'origine iranienne exilé au Danemark à cause des islamistes, Mehdi Mozaffari. Nous échangions sur la difficulté grandissante de tenir un propos critique sur l'islam, en tant religion, sans être aussitôt perçu comme d'abominables racistes. Surtout à gauche. Il me montra une planche de douze dessins sur Mahomet, publiée le 30 septembre par le Jyllands-Posten, le principal journal Danois, en déplorant que seul un journal libéral Danois ait osé briser le tabou. Je jetais un oeil aux dessins, que je ne trouvais guère enthousiasmants. Celui montrant Mahomet avec une bombe dans le turban surtout... La planche à dessins a rejoint une pile de documents. Et elle n'en est ressortie qu'aujourd'hui. Car autant ces dessins ne constituent pas en soi une information digne de franchir les frontières, autant l'avalanche de réactions - toutes plus disproportionnées les unes que les autres - en passe de gagner le monde comme une fièvre en est une. Des plus inquiétantes. De celles qui confirment combien la liberté d'expression concernant la religion est dramatiquement en danger.

Le contexte danois

C'est justement pour tester cette liberté que le Jyllands-Posten a commandé 12 dessins sur Mahomet. Non pas provocation gratuite, comme on a pu le lire ici ou là, mais pour dénoncer, déjà, une forme de censure. Quelques mois plus tôt, un auteur Danois, Kaare Bluitgen, cherche à illustrer un album pour enfants sur la vie de Mahomet. Un simple album, pédago, pour faire connaître la vie du prophète aux plus jeunes, dans la grande tradition des albums illustrés, très courus au Danemark. L'auteur et l'éditeur essuient refus sur refus. Aucun dessinateur Danois ne veut prendre le risque de représenter Mahomet, alors même que cette interdiction ne s'applique en principe uniquement aux musulmans. Le meurtre de Théo Van Gogh est dans toutes les têtes, pèse sur les plumes, et aucun ne veut signer sous son nom.

L'affaire s'ébruite. Le principal journal danois cherche à tester l'omerta en proposant à douze dessinateurs de représenter Mahomet. Il ne s'agit nécessairement d'être drôle mais de laisser libre à court à son imagination. Le résultat est là, ni fantasque ni révulsant. Un dessinateur a contourné le problème en représentant un élève - Mohammed - qui se moque du journal. Un autre se moque de tous les prophètes et de l'auteur Danois cherchant à se faire de la pub. Certains peignent Mahomet de façon naïve, d'autre de façon plus guerrière. Un seul fait le lien entre la violence des attentats et le prophète de l'islam, dont se revendiquent de fait des poseurs de bombes... Ce dessins là soulève particulièrement l'émoi. Il est repris sur tous les sites internet islamistes, qui ne prennent jamais le temps de restituer le contexte. Mais au fond, l'amalgame terrorisme/islam n'est pas ce qui choque le plus les obscurantistes à la pointe de la contestation. Ceux-là reprochent tout simplement à des non musulmans d'avoir osé représenter Mahomet. Croyez-le ou non, de nos jours, cela suffit pour mettre le feu à la planète.

La surenchère

Il y a quelques années, il fallait frapper fort pour se voir coller une fatwa pour blasphème. Dans les Versets Satanniques, Salman Rushdie va jusqu'à décrire Mahomet sous les traits d'un obsédé sexuel mégalomane, totalement disjoncté. Fait aggravant, l'auteur était de culture musulmane donc apostat aux yeux des intégristes. Mais cette affaire ne pouvait, là aussi, se comprendre sans son contexte, mis en évidence par des chercheurs comme Gilles Képel. À l'époque en effet, le climat était à la surenchère entre sunnites et chiites, puisque les wahhabites d'Arabie Saoudite et l'imam Khomeyni se tiraient la bourre pour savoir qui aurait le leadership de l'islam politique. La fatwa de Khomeyni contre Rushdie n'était qu'un moyen, politique, de se poser en gardien de l'islam contre des ennemis... L'affaire des douze caricatures de Mahomet, elle, aussi ne peut se comprendre sans ce climat de surenchère entre groupes intégristes se tirant la bourre pour le leadership de l'islam politique. Publiés le 30 septembre, les dessins n'ont d'abord agité qu'une poignée d'intégristes Danois, emmené notamment par un certain Abou Laban, qui réclame notamment l'établissement de Tribunaux islamiques pour juger ce types d'affaires. Ce qui rappelle de cruels souvenirs à Mehdi Mozaffari, professeur de Sciences politiques d'origine iranienne exilé au Danemark : « Ils veulent tester les résistances démocratiques pour imposer une loi communautaire inspirée de la charia et ils ne s'arrêteront pas là. »

Le Premier ministre Danois, lui, invite les islamistes se saisir du droit Danois existant, notamment d'une vieille juridiction anti-blasphème toujours en vigueur et qui menace d'être réactivée par cette affaire... Mais cette guerre des nerfs nationale, alimentée tantôt par les intégristes tantôt par le parti populiste danois, n'a pris une dimension internationale que tout récemment. Après qu'un journal Norvégien, chrétien conservateur, Magazinet, ait republié les caricatures le 10 janvier.

Depuis quelques semaines, les enchères sont ouvertes. L'Arabie Saoudite, qui ne comprend décidément rien au concept de « presse libre », fait pression sur le gouvernement Danois en exigeant la tête du journal... Le secrétaire général de l'Organisation de la Conférence islamique, regroupant les pays musulmans représentés à l'ONU, « demande à l'assemblée générale de l'ONU d'adopter une résolution interdisant toute atteinte aux religions ». Toutes les religions. Ce qui est censé prouver leur ouverture d'esprit oecuménique...

Sur le terrain, ce sont toujours les mêmes qui se chargent de la besogne. Les Frères musulmans, en pleine phase ascendante, mobilisent leurs réseaux.

Des centaines de manifestations ont été organisées aux quatre coins du monde, à Gaza comme à Nouakchott en Mauritanie. À chaque fois, quelques milliers de fidèles, parfaitement ignorants des tenants et des aboutissants de cette affaire, se défoulent en brûlant des drapeaux Danois ou Norvégiens. Des ressortissants, des humanitaires, des diplomates Danois sont priés de regagner Copenhague. La Croix Rouge a dû rapatrier ses équipes à la suite de menaces directes à Gaza et au Yémen.

Les ministres et les ambassadeurs des pays scandinaves se font convoquer comme des petits garçons pour se faire passer un savon dans plusieurs pays musulmans, au Soudan et même en Irak, où l'ayatollah Sistani réclame des « mesures dissuasives » contre ceux qui ont « offensé » Mahomet.

Des groupes terroristes menacent de les enlever. Arla Foods, une compagnie laitière dano-suédoise, a dû fermer provisoirement sa laiterie à Ryad. Plus aucun produit ne se vendait à cause du boycott lancé notamment par le chef spirituel des Frères musulmans, Mohammad Mehdi Akef. Un boycott dont les effets se ressentent sur les ventes dans tout le Moyen-Orient et même et même au Maghreb.

De Rushdie à aujourd'hui

Ahmadinejad n'est pas Mollah, sinon ils auraient déjà émis une fatwa pour faire exécuter les dessinateurs incriminés. Mais d'autres s'en chargent pour lui. Notamment le secrétaire général du Hezbollah, Nasrallah, proche de l'Iran, qui réactive la fatwa contre Rushdie par cette déclaration : « S'il s'était trouvé un musulman pour exécuter la fatwa de l'imam Khomeyni contre le renégat Salman Rushdie, cette racaille qui insulte notre prophète Mahomet au Danemark, en Norvège et en France n'aurait pas osé le faire. »

Plus exactement, lorsque des groupes intégristes se sont saisis du prétexte de cette nouvelle publication pour alimenter leur campagne électorale en Palestine. Le Hamas, a notamment, fait campagne sur ce thème. Résultat, la brigade des martyrs d'Al-Aqsa, liée au Fatah, a fait savoir que « tout Norvégien, Danois ou Français présent sur notre terre est une cible. » Histoire de démontrer que le Hamas n'avait pas le monopole de la défense de l'islam. Une vingtaine d'hommes armés du Fatah et du Djihad islamique ont même tagué « fermé jusqu'à présentation d'excuses » sur la porte d'entrée du bâtiment de l'Union européenne à Gaza, lequel abrite pourtant des fonctionnaires chargés de financer l'aide aux Palestiniens ! Peu importe, dans un tract, les activistes menacent de « bombarder le siège de l'UE, les autres bureaux européens et les églises « si les « provocations » contre l'islam » se poursuivent.

On craint que le Danemark, dont des troupes sont présentes en Irak, ne soit sur la liste des prochains attentats. Un groupe armé irakien, Jaïch al-Moujahidine, a déjà appelé ses partisans à frapper ces pays pour « venger l'offense ».

Et pendant ce temps que font les démocrates ? Face à la déferlante, ils tremblent. Pas tous. Flemming Rose, chargé des pages culture du journal danois au coeur de la tempête est un ancien militant marxiste. Parti vivre son rêve comme journaliste en ex-Union Soviétique, il est revenu vacciné contre toute tentative d'intimidation de type totalitaire. C'est lui qui a signé l'éditorial accompagnant la première parution des dessins. Aujourd'hui, il persiste et signe. En revanche, sous pression diplomatique et économique, son rédacteur en chef a dû présenter des excuses : « Ces dessins ne violaient pas la législation danoise, mais ils ont offensé de manière irréfutable beaucoup de musulmans et nous nous en excusons ». Des excuses dont le Premier ministre Danois, Anders Fogh Rasmussen, s'est félicité. Pourtant 79 % des Danois estiment que leur gouvernement n'avait pas à s'excuser. La raison du plus fort a donc eu raison de la majorité citoyenne.

Menacé de mort, le rédacteur en chef du journal Norvégien ne s'excuse pas, mais exprime des « regrets » pour avoir « offensé les musulmans ».

En France

En France, les échos sont partagés. Le site islamiste Meijliss.com regorge de commentaires rageurs : « Qu'Allah maudisse les criminels » peut-on lire dans un billet qui résume bien l'avis général. Ailleurs, de nombreux musulmans - d'ordinaire nuancés - réagissent aussi en tant que croyants et se disent choqués ou « dubitatifs » face à ce qu'ils qualifient volontiers de « provocation ». Les religieux des autres communautés se montrent sans surprise solidaires cotre le blasphème. Le Grand rabbin de France, Joseph Sitruk, dit « partager » la colère des musulmans. Mouloud Aounit du MRAP, qui s'est décidément reconverti dans la lutte contre l' « islamophobie » façon anti-blasphème, exprime sa « consternation devant une inquiétante et piteuse provocation ».

Côté presse, on s'est tâté. Peu de dessinateurs, en dehors de Charlie, n'ont eu envie de se mouiller. Certains ont même parlé de dessins « malheureux ». D'autres journaux, comme Témoigne Chrétien, prennent position contre les menaces, bien sûr, mais parlent de caricature au « caractère outrancier ».

France Soir, enfin, fait du journalisme en publiant les dessins honnis. Parce que les lecteurs ont le droit de se faire une idée. Mais la sanction tombe dès le lendemain. Le directeur de la publication, Jacques Lefranc, a été limogé par le propriétaire du quotidien, en « signe fort de respect des croyances religieuses » par le propriétaire du journal. Raymond Lakah. Un homme d'affaire franco-égyptien. Chrétien. Ce détail a son importance quand on sait à quelle pression peuvent être soumis les chrétiens en Egypte de la part des islamistes...Des barrières de sécurité ont été dressées devant le journal.

Mais la mondialisation de la haine et de la lâcheté a un revers. Non négligeable. Celui de mondialiser les résistances et les solidarités. C'est pourquoi Charlie, comme d'autres journaux en France et en Europe (en Allemenagne, en Italie, en suisse, aux Pays-Bas, en République Tchèque et en Espagne mais pas en Angleterre), a décidé de publier ces dessins, par solidarité avec ses auteurs, pour montrer que l'Europe n'est pas un espace où la religion prime sur la liberté. Parce que cette liberté, la provocation et l'irrévérence sont les seuls moyens de faire reculer l'ignorance et la domination dont se nourrit l'obscurantisme. Parce que face aux bombes, la plume est notre seule arme. Et que nous refusons de la faire taire.

Caroline Fourest

Cet article est paru dans Charlie Hebdo au moment de la polémique pour accompagner la republication des 1é dessins danois.