Paule-Henriette Lévy Que pensez-vous de l'article 4 de la loi du 23 février 2005 portant sur l'enseignement du « rôle positif » de la présence française outre-mer « notamment en Afrique du Nord » ? Jean-Claude Gayssot Accréditer l'idée que la colonisation, qui est quand même à la base d'une domination d'un pays sur un autre pays, a des côtés positifs, est tout à fait injustifié. Je suis avec mes amis députés de la Gauche, communistes, socialistes, radicaux, verts, absolument contre cet amendement.

P-H. Lévy Vous vous prononceriez pour son abrogation ou pour sa réécriture, comme le suggère Jacques Chirac ?

J-C. Gayssot Pour son abrogation pure et simple. Sans hésitation.

P-H. Lévy La polémique suscitée par le vote de cette loi a eu des répercussions directes sur la loi qui porte votre nom. Vous avez été surpris ?

J-C. Gayssot Oui et non... J'ai remarqué, et la presse n'a pas fait ce rapprochement, que durant cette « polémique », des condamnations ont été prononcées suite à des déclarations détestables du numéro 2 du FN, Bruno Gollnisch, de Georges Theil, l'ancien conseiller régional du FN. Or, c'est à ce moment précis que certains historiens ont dit : « Non seulement, il ne faut pas de cet article 4 sur la colonisation, mais il ne faut pas non plus de la loi Gayssot ». Mettre sur le même plan la loi Gayssot dans sa partie qui permet de condamner le négationnisme et le côté positif de la colonisation, c'est non seulement se tromper d'échelle mais c'est commettre une faute énorme.

P-H. Lévy Vous ne soupçonnez tout de même pas ces historiens de vouloir ménager « l'extrême droite » ?

J-C. Gayssot Je ne soupçonne, ni n'accuse personne. Je pense tout simplement qu'ils se trompent.

P-H. Lévy Parmi les 19 signataires de « Liberté pour l'Histoire », Jean-Pierre Azéma, Élisabeth Badinter, Alain Decaux, Jacques Julliard, Mona Ozouf. C'est surprenant tout de même...

J-C. Gayssot Non... Cette loi a été votée en 1990. Elle a donc aujourd'hui 16 ans. Une polémique, un peu semblable, s'était déclenchée quelques années après son vote par la gauche. Les uns disaient alors : « la loi Gayssot, c'est l'Histoire officielle », à quoi d'autres faisaient écho « Cette loi, c'est la vérité d'État »....Certains signataires d'aujourd'hui sont les mêmes qu'hier et je m'en étais expliqué avec plusieurs d'entres eux dont, pour ne citer que lui, Pierre Vidal-Naquet.

P-H. Lévy Comment aviez-vous réagi à l'époque ?

J-C. Gayssot Après avoir beaucoup insisté pour le faire passer, j'avais publié un article dans le « Monde ». Cet article, je l'avais signé avec Charles Lederman qui avait défendu ma loi au Sénat. J'y précisais que mon intention, avec cette loi, n'avait jamais été d'écrire l'Histoire officielle. Dans quel but, d'ailleurs ? Il s'agissait, il s'agit aujourd'hui plus que jamais de partir d'une vérité historique incontestée et incontestable pour fermer la porte à la haine et à l'antisémitisme qui s'expriment dans le négationnisme. Enfin quoi ? Nier la Shoah, nier l'existence de ce crime contre l'humanité, où des gens ont été assassinés parce qu'ils étaient nés, pas parce qu'ils étaient des ennemis politiques ou des adversaires de guerre, mais parce qu'ils étaient nés, mérite peut-être qu'on s'arrête sur les motivations de ceux qui font cela. À Drancy, des enfants de 2 et 3 ans sont partis. Ils ne sont jamais revenus. Nier cela, mais qu'est ce que c'est ? C'est de l'antisémitisme militant. Je parle de tout cela sans gêne, pas seulement parce que mes racines religieuses sont catholiques mais tout simplement en tant qu'homme civilisé. D'ailleurs, dans ma proposition de loi, ne figurait pas l'article 24 qui permet de juger et de condamner le négationnisme. C'est la commission des lois qui, comme cela se passe toujours, lorsqu'on élabore une loi, a fait cette proposition. Je l'ai non seulement acceptée, mais défendue parce que je considère que le négationnisme, est une forme insidieuse, dangereuse de l'antisémitisme au moment où les témoins vivants sont de moins en moins nombreux.

P-H. Lévy En quoi selon vous, cet article 4 de la loi du 23 février 2005 est différent des lois mémorielles ?

« Je mets quiconque au défi de me citer le nom d'un seul historien qui a été gêné dans ses travaux sur le nazisme, sur la Shoah par la loi Gayssot » J-C. Gayssot Il n'est pas seulement différent, il est fondamentalement différent. Cet article réécrit l'Histoire parce qu'il porte un jugement. Le législateur incite les enseignants à mettre l'accent sur le côté positif de la colonisation. Il décide arbitrairement de ce que les futures générations doivent retenir de l'Histoire, de ce que qu'elles devront apprendre, et de comment elles devront le faire. C'est à mon avis contraire à la vérité, une offense à l'Histoire et aux historiens. Qu'un jugement soit porté par un homme politique dans un débat d'idées sur le globalement positif, ou négatif de la présence française Outre mer, en Afrique du Nord, c'est une chose. Que, par la loi, on introduise l'idée qu'il y a un côté positif dans la colonisation, c'en est une autre...

En revanche, l'esclavage a existé. Le génocide des Arméniens a existé. La Shoah a existé... Je mets quiconque au défi de me citer le nom d'un seul historien qui a été gêné dans ses travaux sur le nazisme, sur la Shoah par la loi Gayssot. Ceux qui ont été condamnés ne sont pas des historiens, mais des négationnistes donc des antisémites !

P-H. Lévy Faurisson se présente comme un historien...

J-C. Gayssot Il fait, je le répète, de l'antisémitisme, pas un travail d'historien.

P-H. Lévy Le Président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, qui a été chargé le 9 décembre dernier par Jacques Chirac d'une mission pluraliste pour mettre fin à la polémique sur cet article 4 de la loi du 23 février, a déclaré, il y a quelques jours, son « intention de réunir un certain nombre de parlementaires pour regarder les autres lois » dont la loi Gayssot. Est ce que ça vous inquiète ?

« Si on supprimait la loi Gayssot, il y aurait des manifestations de liesse du FN »

J-C. Gayssot Non. Je n'ose même pas envisager l'hypothèse d'une abrogation, ou d'une réécriture de la loi Gayssot. Vous imaginez, le cadeau que ce serait faire aux antisémites. Cette loi va dans le sens des historiens dans la mesure où elle permet de condamner des individus qui nient la Shoah, donc l'Histoire, qui nient les chambres à gaz, donc l'Histoire, qui nient l'exécution de millions d'êtres humains, donc l'Histoire. L'antisémitisme est vivant, écoutez les propos à répétition du Président iranien. En France, aucun homme politique ne pourrait les tenir. C'est aussi cela la République, la protection de tous ses citoyens. Si on décidait aujourd'hui d'une suppression de cette loi, il y aurait des manifestations de liesse du Front National.

P-H. Lévy Vous avez été, Jean-Claude Gayssot, député de Seine-Saint-Denis. Quel regard portez-vous sur le malaise de cette jeunesse française qui s'est exprimée par le débordement de violence que l'on sait ?

»Dans nos conseils municipaux, à la tête de nos grandes entreprises... nous sommes tous « très blancs » J-C. Gayssot Avant de vous répondre, je tiens à préciser combien j'ai été concerné par les propos du Président de la République, parce qu'il se trouve que je suis à l'origine d'une autre loi, que certains appellent aussi la loi Gayssot, la loi SRU (Solidarité Renouvellement Urbain) qui prévoit de pénaliser les villes qui refusent la construction de logements sociaux. Quand j'ai fait voter cette loi, j'étais ministre et je me souviens d'un déchaînement de la droite. Il y avait, parmi les plus virulents, Eric Raoult et Nicolas Sarkozy... « Gayssot fait une loi totalitaire, c'est le goulag, on bafoue la démocratie... », disaient-ils. Dès qu'il y a eu changement de majorité en 2002, une des premières propositions faites par la droite a été de supprimer cette autre loi Gayssot. Xavier Emmanuelli, le créateur du le Samu Social, et l'Abbé Pierre ont demandé à Jacques Chirac de ne surtout pas la toucher. Il est normal que toutes les villes participent à un effort de solidarité et fassent en sorte qu'au moins 1/5e des logements proposés à la population soient des logements sociaux. L'embrassement des banlieues ne tient pas qu'à un problème de logement, mais repose pour beaucoup sur des politiques de la ville à oeillères. Et je sais de quoi je parle. J'ai vécu pendant 25 ans en région parisienne, à Bobigny, à Drancy. J'ai été député de Seine-Saint-Denis. Regardez ces jeunes dans les écoles de nos banlieues, ils sont de toutes les couleurs. Mais quand ils vont, après, chercher un boulot, la machine s'enraye. On les prend, on ne les prend pas en fonction de la couleur de leur peau, de la texture de leurs cheveux ou de la consonance leur nom. Ce n'est pas une question de nationalité car ils sont Français, comme vous et moi. Dans nos conseils municipaux, à la tête de nos grandes entreprises, aux plus hauts postes de responsabilités, nous sommes tous « très blancs ». Je le dis de manière un peu brutale pour dénoncer un véritable problème d'intégration, une maladie de notre République...

P-H. Lévy Une majorité de musulmans vivent dans ces banlieues. Les hommes politiques sont-ils passés à côté d'une réalité de terrain, qui fait que le communautarisme conduit à l'extrémisme ?

J-C. Gayssot Il faut en effet se méfier de toutes les décisions pouvant conduire au communautarisme. Je suis convaincu, justement, que la meilleure manière, est de jouer la carte de l'intégration, du respect de la diversité, des racines de chacun. Il faut s'appuyer sur le pacte républicain et la laïcité.

P-H. Lévy Ces jeunes dont nous parlons ont-ils la volonté, le désir de respecter les lois de la République. Nos banlieues, c'est aussi la drogue, les zones de non-droit, les femmes qu'on soumet à la loi des caïds...

Les politiques ont fermé les portes plutôt que de les ouvrir

J-C. Gayssot C'est une question complexe qui rejoint les précédentes. Si vous n'avez pas d'avenir à proposer aux jeunes, si vous les rejetez parce qu'ils ont un nom qui ne sonne pas comme le vôtre, si vous leur faites comprendre qu'ils sont les « indésirables de la République », ils se rebellent. Attention, je condamne très fermement la violence, toutes les violences. Je ne suis pas de ceux qui justifient les voitures brûlées et tout ça... Ce n'est pas en brûlant les bagnoles des familles qui sont aussi pauvres qu'eux, que ces jeunes ont fait avancer le « schmilblick ». Au contraire. Ils donnent des raisons à ceux qui veulent en découdre, qui font de l'anti-immigré et du racisme leur principal fond de commerce. Les politiques sont pour beaucoup responsables de la situation que vous décrivez, parce qu'au lieu d'ouvrir les portes, ils les ont fermées.

P-H. Lévy Vous étiez pour ou contre le couvre-feu ?

J-C. Gayssot Contre. Est-ce que l'instauration de ce couvre-feu a permis de calmer le jeu ? Je n'en suis pas certain. Et puis tout de même, cette « loi d'exception » qui n'avait pas été appliquée depuis la guerre d'Algérie...que c'est maladroit !

P-H. Lévy Que Dieudonné, qui annonce sa participation à la présidentielle de 2007, puisse incarner un espoir pour une certaine jeunesse, c'est inquiétant ?

J-C. Gayssot Non, dans la mesure où Dieudonné ne tient pas des propos qui pourraient être mal interprétés, ou marqués d'antisémitisme. Ce dont il s'est défendu à plusieurs reprises. Pour Dieudonné, pour tous les autres sans exception, il est normal qu'ils aient le droit d'être candidats.

P-H. Lévy Ce n'est pas l'objet de la question. Que Dieudonné fasse siffler par toute une salle les noms de Bernard-Henri Lévy, d'Alain Finkielkraut, de Patrick Bruel, ce n'est pas à vos yeux de l'antisémitisme déguisé ?

J-C. Gayssot Si ces propos avaient une connotation xénophobe, raciste ou antisémite et bien, ils tomberaient sous le coup de la loi. Par ailleurs, mon opinion et mon engagement pour le droit du peuple palestinien à avoir un État sont claires comme est claire le droit du peuple israélien, pour qui j'ai une pensée particulière, en ces moments douloureux, à disposer de sa sécurité.

P-H. Lévy Quel est le rapport ?

J-C. Gayssot Parce qu'il en parle aussi. J'ai été en Israël et en Palestine, aux côtés de Lionel Jospin lorsqu'il s'est fait caillasser. Ce peuple palestinien, dans quel état il a été mis, et ça dure depuis des décennies ! Je suis vraiment contre toutes les formes de racisme, d'exclusion, de haine, de discrimination, sans exception.

P-H. Lévy Politique fiction...Si le Parti communiste, lors d'élection faisait alliance avec Dieudonné, est-ce que ça vous gênerait ?

J-C. Gayssot Une alliance ? Bien sûr ça me gênerait, autre chose est le talent artistique...

Par Paule-Henriette Lévy, Proche-Orient.info