On le redoutait depuis l?été. La confirmation vient de tomber. Tariq Ramadan va faire partie des conseillers de Tony Blair pour lutter contre l'extrémisme islamique.

Selon The Guardian, il fera partie des treize sages sollicités pour faire des propositions afin d'empêcher les musulmans de Grande-Bretagne de sombrer dans l'extrémisme. Ce n'est même pas une plaisanterie. C'est beaucoup grave que ça. C'est un symptôme. Celui d'un gouvernement qui croit sincèrement tenir une idée géniale pour lutter contre l'intégrisme en s?évitant une sérieuse autocritique en matière de politique étrangère (la guerre en Irak était elle une bonne idée ?) et en matière de politique intérieure (le modèle communautariste facilite-t-il vraiment le bien vivre ensemble ? ).

Sur ces deux points, la gauche anglaise a tout faux. La guerre en Irak fait pousser les jihadistes comme des champignons. Quant au modèle communautariste, à force de considérer les descendants d'immigrés comme une « communauté Â» devant être réguler en fonction de l'appartenance religieuse, il ne fait que pousser des jeunes anglais dans les bras de l'islamisme. Même le cricket ? un sport pourtant national ! ? ne peut plus contenir les envies suicidaires des classes moyennes d'origine pakistanaise. On espérait que les attentats de Londres permettraient une prise de conscience. Perdu. Vous connaissez la règle : jamais deux sans trois. Et bien le gouvernement anglais s'apprête à faire le troisième grosse erreur de l'histoire de la lutte contre l'extrémisme islamique. Miser sur les Frères musulmans pour lutter contre les salafistes jihadistes. C'est à peu près aussi intelligent qu?équiper les pompiers de jets à essence pour éteindre un incendie? Et pourtant, c'est le genre de stratégie que les hommes au pouvoir vous expliquent avec les yeux qui brillent, tels des demi-dieux venant de percer le mystère de la géopolitique. C'est ainsi que Nicolas Sarkozy justifie d'avoir institutionnalisé l'uOIF au sein du Conseil Français du culte musulman. Mais l'idée fait aussi son chemin outre-atlantique. Depuis les GI?s s'embourbent en Irak, les faucons cherchent désespérément une solution alternative, si possible moins coûteuse, en vie et en dollars. Pourquoi ne pas réactiver les bons vieux contacts qu'entretenaient Washington avec les Frères musulmans du temps de la guerre commune contre le communisme ?

Peu d'amis marxistes de Tariq Ramadan le savent, mais Saïd Ramadan ? son père et surtout son modèle politique ? a été l'une des chevilles ouvrières de l'alliance entre les Américains et les islamistes au sein de la Ligue islamique mondiale mise en place par les Saoudiens pour lutter contre le nationalisme arabe et le communisme. Ramadan fils serait-il prêt à prendre la relève ? Cela ne devrait pas trop choquer ses amis du Monde diplomatique. En 1999, à l'occasion d'un numéro intitulé Islam contre Islam, le journal publiait volontiers un texte de Graham Fuller, l'ancien vice-président de la CIA, justifiant l'alliance entre Américains et islamistes : "Il ne fait aucun doute que certains mouvements islamistes comptent de nombreux éléments réactionnaires et violents dans leurs rangs, mais les stéréotypes ne doivent pas empêcher de voir qu'il existe de puissantes forces modernisatrices en leur sein. Parce qu'il est tout entier consacré au changement, l'islam politique est moderne. Il peut être le vecteur principal de la dislocation de régimes antédiluviens et du changement dans le monde arabe". Nous étions deux ans avant le 11 septembre, qui a bien sûr légèrement perturber cet enthousiasme. Mais depuis quelques mois, ce plan ressort des tiroirs. Il n'est pas rare d'entendre des think tank néo-conservateurs ? qui n'ont rien contre les intégristes ? vanter les mérites d'un mouvement comme les Frères musulmans, seul capable de changer les régimes de plusieurs pays arabes comme l'egypte et la Syrie. Dans son édition du 8 juin 2005, Tunis Hebdo dit s'être procuré un document confidentiel qui confirme cette tentation. D'après ce rapport, Gary Schmitt, chef du « Projet du Nouveau siècle américain Â» , l'un des centres d'études les plus influents des né-conservateurs conseille aux sphères exécutives de la Maison-Blanche et du Département d'Etat d'établir des « liens directs avec les divers mouvements apparus sur la scène politique égyptienne Â» dont, en particulier, les « Frères Musulmans Â». Histoire de « prendre les devants pour ne pas se trouver face à un pouvoir hostile Â». Certains Faucons seraient-ils prêts à aller plus loin en proposant une sorte de pacte aux Frères musulmans ? Une chose est sûre : les Frères échangeraient volontiers quelques concessions communautaristes propres à fortifier leur implantation dans certains pays ? puisqu'ils privilégient l'islamisation culturelle et politique ? contre le fait de donner un coup de main pour obtenir une trêve sur le front du terrorisme ; où ils ont certains contacts puisque Aymen al-Zawahiri et plusieurs cadres d'al-Qaïda ont été formés par les Frères ?

Cette hypothèse est tout sauf farfelue. Des contacts officiels ont même été pris avec Youssef al-Qaradhawi, le mentor des Frères musulmans en Europe et le grand ami de Ken Livingston, le maire de Londres. Qaradhawi mise sur les « enseignants Â» et les « prédicateurs Â» pour conquérir l'europe « par l'idéologie Â». Bien entendu, l'enseignant-prédicateur Tariq Ramadan incarne tous ses espoirs. Il y a un an, les deux hommes se sont retrouvés à Londres pour inaugurer le premier meeting de Pro-hijab ? une coalition initiée par les Frères pour faire pression en faveur du voile ? en présence de Ken Livingston. Le 24 juillet dernier, quelques jours après les attentats, Tariq Ramadan était invité par la police métropolitaine de Londres à donner un cours sur l'islam. Le journal The Sun a hurlé. Comme il s'agit d'un journal ultra-droitier, toute la presse anglaise de gauche a cru à une campagne raciste. Bilan, Tariq Ramadan, qui connaît ce sport par c'ur pour l'avoir pratiqué mille fois dans plusieurs pays, s'en est tiré en se présentant comme la crème des réformistes souhaitant moderniser l'islam. Une image que le titre de professeur au sein du prestigieux College Saint Antony d'Oxford va lui permettre de polisser. Et qui vaut bien d'accepter un poste non rémunéré. Ramadan n'y sera en effet qu'universitaire « invité Â». Mais il fallait bien ça pour faire figure de sage, devenir le conseiller de Tony Blair et, pourquoi pas, rêver que son interdiction de travail aux Etats-Unis soit enfin levée?

Caroline Fourest