La victoire à l'élection présidentielle iranienne du candidat " fidèle à la ligne de l'imam Khomeiny " nous confronte, qu'on le veuille ou non, à la réalité de la défaite des réformistes, qui promettaient des changements tout en acceptant le cadre idéologique du régime. Au cours de ces dernières années, en France, une armée d'intellectuels, de chercheurs et de penseurs, occidentaux comme iraniens, accueillis généreusement par les médias, ont exprimé leur émerveillement face à l'évolution " positive " de la société iranienne sous le régime islamique. La mise en spectacle des contradictions de la société iranienne servait à nuancer le caractère totalitaire du régime islamiste et faisait croire à la possibilité d'une évolution tranquille vers la démocratie. La situation des femmes iraniennes servait toujours d'exemple significatif pour propager ce type de vision. On répétait, à loisir, qu'elles avaient les moyens d'exister et de se battre en dépit de leur minorisation inscrite dans la Loi islamique - une vision largement alimentée par les exploits des Iraniennes contre le voile obligatoire, leur réussite à l'Université, leur présence visible au sein de la société et leurs activités créatrices en tant qu'écrivaines, peintres, cinéastes. Mais, d'une part, on oubliait de rappeler que la présence des femmes sur la scène sociale, notamment leur accès à l'Université, faisait partie de la réalité iranienne depuis des décennies (au seuil de la révolution de 1979, les femmes constituaient 30 % des étudiants à l'Université). D'autre part, on omettait de dire que, malgré la croissance du nombre de femmes à l'Université, qui atteint maintenant 50 % des effectifs, le chiffre concernant leur taux d'emploi ne marquait aucun changement significatif, puis qu'il tourne toujours, comme avant la révolution, autour de 11 à 13 %. Par ailleurs, on n'entendait guère parler du fait que les femmes étaient les premières victimes de l'échec flagrant du projet social des islamistes, car leur misère grandissante et le développement de maux sociaux tels que la prostitution et la toxicomanie en étaient les résultats visibles. Selon les données officielles en 1998, l'âge moyen des toxicomanes a diminué à moins de 18 ans et le nombre de femmes toxicomanes a augmenté de 31 % par rapport à l'année précédente. De même, on ne revenait pas sur les écarts entre la capitale et les régions, qui font que dans certaines villes le taux de gens vivant en dessous du seuil de pauvreté dépasse 50 % et qu'une grande partie de la population des régions pauvres souffre du manque d'accès à l'éducation, à la santé et aux loisirs. Enfin, l'étroitesse de la marge de manoeuvre laissée à l'expression de la société civile, due aux conflits entre les réformistes et les conservateurs, était très rarement soulignée. On n'informait pas suffisamment sur la répression et la censure qui régnaient en Iran. Or, la présente élection est marquée par la large abstention de cette société civile. Désenchantée par le bilan nul des réformistes, une partie importante de ses représentants, à savoir les leaders de mouvements étudiants, des féministes et des défenseurs des droits de l'homme dont Shirine Ebbadi, la lauréate du prix Nobel, avaient annoncé qu'ils s'abstiendraient de participer au jeu électoral non démocratique, où les gens devraient choisir entre des candidats déjà sélectionnés par les instances idéologiques au pouvoir. Face à cette résistance, le guide suprême (wali faghih) avait appelé au devoir de voter, présentant l'élection comme un soutien au régime. Ainsi, tant les gouvernants que l'opposition, qui comptait sur le mécontentement massif des populations, ont présenté cette élection comme une sorte de référendum sur la légitimité du régime. Mais on sait bien qu'ils disposaient pas des mêmes moyens pour atteindre leur objectif. Les résultats de l'élection montrent clairement l'état des rapports des forces. Les vaines protestations, concernant des fraudes, des candidats vaincus, Rafsandjani et Karroubi, ayatollahs influents et cofondateurs du pouvoir islamiste, témoignent du potentiel de mobilisation des islamistes purs et durs. Les réseaux des mosquées, des organisations militaires et paramilitaires des pasdarans (gardiens de la révolution) et des bassistes (les gens mobilisés) se sont montrés particulièrement efficaces en matière de propagande et de mobilisation en faveur de Ahmadinejad. Dans sa lettre ouverte, Rafsandjani, en dénonçant l'utilisation des organisations étatiques et des milliards provenant des fonds publics pour détruire sa carrière électorale, annonce qu'il s'en remet à la justice divine. Il semble oublier que le régime en place, qu'il a contribué à fonder, est sensé représenter l'ordre divin sur terre. Mais Ahmadinejad, le gagnant du jeu, ne l'oublie pas du tout. Si dans son discours électoral il a fait constamment allusion à l'implication de ses rivaux dans la corruption dominante, dans sa première conférence de presse en tant que président il les remercie vivement d'avoir participé au jeu électoral et les invite à continuer leur importante contribution à la préservation de la démocratie islamique. Il défend ardemment le régime islamiste en Iran, le présentant comme un modèle idéal de gouvernance, et parle seulement de la nécessité de corriger certaines erreurs pour atteindre les idéaux de justice et de constitution d'une société saine. Par ailleurs, il insiste beaucoup sur le caractère modéré de son programme futur, rappelle que la liberté fait partie des valeurs de l'islam, et que le régime islamiste doit la développer en acceptant la diversité ethnique et les différences d'opinions et de goûts des Iraniens, peuple digne et méritant, mettant ainsi en avant l'identité iranienne au regard des enjeux géopolitiques actuels. Enfin, Il promet aux Iraniens une juste distribution des richesses et la lutte pour l'égalité des chances. Les slogans d'Ahamdinejad sont fondés sur les mêmes notions qui ont composé, il y a vingt-six ans, le discours de Khomeiny : lutte contre la corruption, pour la défense des déshérités, et pour le retour de la dignité perdue du peuple musulman face à la domination de l'Occident. La seule différence est que le discours de Khomeiny, à cette époque, avait l'avantage d'être cohérent, car il faisait la promotion d'un futur en rupture avec le passé, à savoir le pouvoir corrompu du shah, " allié du diable ". Alors que les slogans d'Ahmadinejad, fils fidèle de la révolution, ne prônent aucune rupture, mais s'inscrivent au contraire dans la continuité d'une vision politique responsable de l'anomie sociale régnant dans le pays actuellement. Le pouvoir politique, les moyens institutionnels et la fortune nationale ont été dans les mains des islamistes, et c'est leur gouvernance qui a produit la pauvreté et la corruption, qui a conduit à l'écart grandissant entre les riches et les déshérités, qui a renforcé et soutenu les discriminations entre les Iraniens selon leur religion, leur sexe, et leur degré d'obéissance aux instances idéologiques dominantes. Au sein de l'État fondé sur l'idéologisation de l'islam, l'élection n'est qu'un moyen de pratiquer la fusion sacrée de la volonté de Dieu et du peuple " musulman ". Pour ce faire, la République islamique a créé les mécanismes d'un pouvoir qui articule le droit de vote du peuple et le droit de veto de l'instance religieuse. Les huit années de gouvernement de Khatami ont mis en plein jour le vrai pouvoir de ces instances et conduit à l'échec total des réformistes islamistes. Leurs minimes avancées et la progression constante des maux sociaux ont conduit à la perversion des thématiques de la démocratie et de la liberté, les transformant en revendications de luxe, coupées de la réalité sociale marquée par une vie quotidienne de plus en plus difficile, surtout pour les couches défavorisées. La propagande d'Ahmadinejad a pu séduire une partie de ces dernières, alors que les populations les plus conscientes, lassées du jeu électoral, ont opté pour l'abstention. Les fraudes ont accompli le reste. Ainsi, par un jeu habile, la " ligne de l'Imam " a discrédité encore plus le rival réformiste en mettant l'accent sur la nécessité de la lutte contre la misère et la corruption tout en se déchargeant de ses propres responsabilités dans l'anomie sociale, par l'exploitation des dossiers connus de la corruption de ses propres collaborateurs comme Rafsandjani. Finalement, le pouvoir idéologique resserre ses rangs face à une crise sociale et politique menaçant son fondement dans un contexte géopolitique agité. Or, le pouvoir islamiste n'a plus les mains libres pour agir, comme il l'avait dans les années 1980. Sa capacité de mobilisation n'est plus aussi grande que le laissent entendre les déclarations prometteuses sur la participation à l'élection. Même si nous ne tenons pas compte des fraudes et des truquages des résultats, nous ne devrions pas oublier l'importance de l'abstention - 40 % selon les chiffres officiels. Rappelons que ces 40 % constituent plus de 15 millions personnes s'étant abstenu de ce jeu de pouvoir, malgré l'appel du Guide, et en dépit des craintes des conséquences de leur acte, dans un pays où la trace du tampon sur l'acte de naissance de l'électeur sert à contrôler le degré de sa loyauté envers le pouvoir. La lutte pour la démocratie continuera donc en Iran, mais avec moins d'illusion sur la nature idéologique du pouvoir en place. Cette lutte, pour réussir, a besoin du soutien des forces démocratiques et des défenseurs des droits de l'homme et de la liberté des femmes, partout dans le monde. Il est temps que les pays européens cessent d'occulter, pour des raisons d'ordre économique, le caractère fascisant du régime islamiste en Iran, et agissent pour la défense des démocrates iraniens. Ceci, en outre, préservera mieux leurs intérêts dans le long terme et encouragera l'avancement de la paix dans le monde.