Publié par Libération (journal marocain) cet article s'inquiete du fait qu'américain et européens semblent estimer que la démocratie aujourd'hui en Egypte, mais aussi ailleurs dans le monde arabe, passe par les islamistes «modérés», à savoir les Frères musulmans.

Le 7 avril dernier, un kamikaze égyptien s'est fait exploser dans un souk du Caire. Son objectif, tuer le maximum de touristes étrangers. Deux touristes français et un américain seront tués. Des Egyptiens seront blessés, mais pour les terroristes il s'agit de «dommages collatéraux», sans grande importance. A la fin du mois d'avril, le 30 avril plus précisément, un autre homme soupçonné d'être impliqué dans l'attentat du 7 avril se fait à son tour exploser près du Musée égyptien. Il n'y aura pas de mort, «seulement» sept blessés. Dans les heures qui suivront l'attentat, c'est au tour de deux femmes, la fiancée et la soeur du kamikaze, de tenter de commettre l'irréparable contre un bus de touristes israéliens au Caire. Bilan: deux de leurs compatriotes sont blessés et très...courageuses, elles se donnent la mort. Elles étaient vêtues de noir de la tête aux pieds et munies de mitraillettes.

L'Egypte est à nouveau aux prises avec ses vieux démons. Et ce à quelques mois des élections législatives et quelques semaines seulement après l'annonce de la révision de la Constitution égyptienne par le président Hosni Moubarak.

Les terroristes de 2005 ne sont pas directement issus de la Jamaa Islamya, ni de la plus célèbre confrérie musulmane du monde musulman. Celle de Al Banna et de... Ayman Al Zawahiri, qui est la véritable tête pensante de Al Qaeda. Il s'agirait de jeunes gens généralement éduqués, issus des quartiers populaires du Caire et prêts à mourir. Ce sont des jeunes gens qui ciblent les mêmes secteurs, les mêmes personnalités et institutions que les mouvements radicaux égyptiens «traditionnels», mais ils agiraient en électrons libres et n'auraient aucune affiliation «politique» ou idéologique avec le mouvement des frères musulmans qui est interdit, mais toléré en Egypte ou la Jamaa-Islamya qui avait , en guise de rappel, tenté d'assassiner Naguib Mahfoud - le seul Nobel de Littérature arabe de l'histoire- en octobre1994. Bien que l'Egypte n'ait guère été épargnée cette dernière décennie par les attentats extrémistes dont le summum de l'horreur aura été atteint en novembre 1997, avec la boucherie de Louxor qui a coûté la vie à 62 personnes (58 touristes, et 4 Egyptiens), le retour du radicalisme islmaiste sur la scène politique égyptienne pourrait marquer un tournant. Les derniers attentats dont a été victime l'Egypte ont été attribués à des gens sans liens clairs avec les mouvements islamistes traditionnels égyptiens. Ces actes de terreur ont lieu au moment même où l'Europe et les Etats-Unis semblent tenter de redonner une virginité politique aux Frères musulmans égyptiens. Condoleezza Rice, l'actuelle secrétaire d'Etat américaine ne s'en était d'ailleurs guère cachée récemment en déclarant que les Etats-Unis traiteraient avec n'importe quel régime élu en Egypte en soulignant un «même s'il s'agit d'islamistes» modérés». L'Union Européenne a, quant à elle, donné des signes clairs en faveur d'un dialogue avec la confrérie la plus radicale du monde musulman.

Pour leur part, la majorité des médias européens et américains semblent de plus en plus intéressés par le nouveau visage qu'affiche le mouvement des Frères musulmans égyptiens qui a toujours fait et défait la politique en Egypte. Après avoir été banni par Nasser, il fut réinstrumentalisé par le président Sadate qui sera assassiné pour avoir signé la paix avec Israël par ce mouvement même. Le rôle des frères musulmans a toujours été prépondérant et n'a cessé de prendre de l'ampleur malgré la trêve annoncée par la Jamaa Islamya, le bras armé des frères musulmans en 1998. Aujourd'hui, malgré les attentats du 11 septembre 2001 et l'idéologie jihadiste inspirée notamment du mouvement des frères musulmans, Europe et Etats-Unis semblent estimer que la démocratie aujourd'hui en Egypte, mais aussi ailleurs dans le monde arabe, passe par les islamistes «modérés». Le modèle turc qui ne peut être appliqué au reste du monde musulman, puisque la Constitution turque est laïque, reste, pour les Etats-Unis principalement, un exemple à suivre. Des Etats-Unis persuadés aussi du succès «démocratique» dans l'Irak voisin qui ne deviendra pas , Washington en est convaincue, un Iran bis. C'est dans les milieux égyptiens les plus progressistes que ce nouveau regard, des démocraties occidentales, porté sur les frères musulmans égyptiens, inquiète le plus.

Rifaat al Saïd, le président du Rassemblement unioniste progressiste (UPR) cité par «Al Ahram Hebdo», estime que «les islamistes modérés n'existent pas. Etre modéré, c'est accepter l'Autre. Or, la pensée des frères est basée sur l'expiation et le non-respect des autres religions(....) Ils sont contre l'idée de fonder un parti car cela s'oppose à leur doctrine qui consiste à créer un califat islamique». Pour Rifaat Al Saïd, il est clair que les Européens et les Américains se trompent sur les véritables intentions des Frères musulmans égyptiens et l'idée que la démocratie dans un pays musulman doit passer par la prise de pouvoir d'islmistes «modérés» est une erreur qui peut coûter cher à l'avenir de l'Egypte et d'autres pays de la région.

L'intérêt affiché pour les frères musulmans tenus à l'écart de la scène politique égyptienne depuis près d'un quart de siècle, inquiète plus qu'il ne rassure. Car comme partout ailleurs dans le monde arabe et musulman, les islamistes affichent la carte de la modération et de la volonté de s'impliquer davantage dans les processus démocratiques, parfois déjà en cours dans ces pays. Le premier pays à avoir tenté l'expérience fut l'Algérie. Le résultat fut dramatique pour l'Algérie et les Algériens. Comme d'habitude particulièrement visionnaire, Youssef Chahine, ennemi juré des frères musulmans, aura gratifié le monde de «L'Autre» et du «Destin», deux films que ni Condoleezza Rice, ni les vénérables bureaucrates de Bruxelles n'ont pris la peine de regarder. Cela se passe au moment où l'Europe affiche sa fierté d'avoir su maintenir la paix depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et se dote d'une Constitution qui doit définitivement la mettre hors de danger contre des conflits armés. Pour ce qui est des Etats-Unis, la tentation islamiste a toujours été clairement affichée. Et l'Egypte ne sera sans doute pas le dernier pays victime de ces pressions qui, au nom de la démocratie, ouvrent la voie à une nouvelle forme de dictature dans cette partie du monde.

Par Amina Talhimet