CHAPITRE III

TU NE TUERAS PAS

LA LOI SAINTE DE DIEU

¬ę Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements ¬Ľ (Mt 19, 17): Evangile et commandement

52. ¬ę Et voici qu'un homme s'approcha et lui dit: "Ma√ģtre, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie √©ternelle?" ¬Ľ (Mt 19, 16). J√©sus r√©pondit: ¬ę Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements ¬Ľ (Mt 19, 17). Le Ma√ģtre parle de la vie √©ternelle, c'est-√†-dire de la participation √† la vie m√™me de Dieu. On parvient √† cette vie par l'observance des commandements du Seigneur, y compris donc du commandement ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ. C'est pr√©cis√©ment le premier pr√©cepte du D√©calogue que J√©sus rappelle au jeune homme qui lui demande quels commandements il doit observer: ¬ę J√©sus reprit: "Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d'adult√®re, Tu ne voleras pas..." ¬Ľ (Mt 19, 18).

Le commandement de Dieu n'est jamais s√©par√© de l'amour de Dieu: il est toujours un don pour la croissance et pour la joie de l'homme. Comme tel, il constitue un aspect essentiel et un √©l√©ment de l'√Čvangile auquel on ne peut renoncer; plus encore, il se pr√©sente comme ¬ę √©vangile ¬Ľ, c'est-√†-dire comme bonne et joyeuse nouvelle. L'Evangile de la vie est aussi un grand don de Dieu et en m√™me temps un devoir qui engage l'homme. Il suscite √©tonnement et gratitude chez la personne libre et il demande √† √™tre accueilli, gard√© et mis en valeur avec un sens aigu de la responsabilit√©: en lui donnant la vie, Dieu exige de l'homme qu'il la respecte, qu'il l'aime et qu'il la promeuve. De cette mani√®re, le don se fait commandement et le commandement est lui-m√™me un don.

Image vivante de Dieu, l'homme est voulu par son Cr√©ateur comme roi et seigneur. ¬ę Dieu a fait l'homme - √©crit saint Gr√©goire de Nysse - de telle sorte qu'il soit apte au pouvoir royal sur la terre... L'homme a √©t√© cr√©√© √† l'image de Celui qui gouverne l'univers. Tout manifeste que, depuis l'origine, sa nature est marqu√©e par la royaut√©... L'homme est aussi roi. Ainsi la nature humaine, cr√©√©e pour dominer le monde, √† cause de sa ressemblance avec le Roi universel, a √©t√© faite comme une image vivante qui participe √† l'arch√©type par la dignit√© ¬Ľ. 38 Appel√© √† √™tre f√©cond et √† se multiplier, √† soumettre la terre et √† dominer les autres cr√©atures (cf. Gn 1, 28), l'homme est roi et seigneur non seulement des choses, mais aussi et avant tout de lui-m√™me, 39 et d'une certaine mani√®re, de la vie qui lui est donn√©e et qu'il peut transmettre par l'acte de g√©n√©ration, accompli dans l'amour et dans le respect du dessein de Dieu. Cependant, sa seigneurie n'est pas absolue, mais c'est un minist√®re; elle est le reflet v√©ritable de la seigneurie unique et infinie de Dieu. De ce fait, l'homme doit la vivre avec sagesse et amour, participant √† la sagesse et √† l'amour incommensurables de Dieu. Et cela se r√©alise par l'ob√©issance √† sa Loi sainte, une ob√©issance libre et joyeuse (cf. Ps 119 118), qui na√ģt et se nourrit de la conscience que les pr√©ceptes du Seigneur sont un don de la gr√Ęce, qu'ils sont confi√©s √† l'homme toujours et seulement pour son bien, afin de garder sa dignit√© personnelle et d'aller √† la recherche de la b√©atitude.

De m√™me que face aux choses, plus encore face √† la vie, l'homme n'est pas le ma√ģtre absolu et l'arbitre incontestable, mais - et en cela tient sa grandeur incomparable - il est ¬ę ministre du dessein √©tabli par le Cr√©ateur ¬Ľ. 40

La vie est confiée à l'homme comme un trésor à ne pas dilapider, comme un talent à faire fructifier. L'homme doit en rendre compte à son Seigneur (cf. Mt 25, 14-30; Lc 19, 12-27).

¬ę A chacun, je demanderai compte de la vie de son fr√®re ¬Ľ (Gn 9, 5): la vie humaine est sacr√©e et inviolable

53. ¬ę La vie humaine est sacr√©e parce que, d√®s son origine, elle comporte "l'action cr√©atrice de Dieu" et demeure pour toujours dans une relation sp√©ciale avec le Cr√©ateur, son unique fin. Dieu seul est le Ma√ģtre de la vie de son commencement √† son terme: personne, en aucune circonstance, ne peut revendiquer pour soi le droit de d√©truire directement un √™tre humain innocent ¬Ľ. 41 Par ces mots, l'Instruction Donum vitae expose le contenu central de la r√©v√©lation de Dieu sur le caract√®re sacr√© et sur l'inviolabilit√© de la vie humaine.

En effet, la Sainte Ecriture pr√©sente √† l'homme le pr√©cepte ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ comme un commandement divin (Ex 20, 13; Dt 5, 17). Ce pr√©cepte - comme je l'ai d√©j√† soulign√© - se trouve dans le D√©calogue, au coeur de l'Alliance que le Seigneur conclut avec le peuple √©lu; mais il √©tait d√©j√† contenu dans l'alliance originelle de Dieu avec l'humanit√© apr√®s le ch√Ętiment purificateur du d√©luge, provoqu√© par l'extension du p√©ch√© et de la violence (cf. Gn 9, 5-6).

Dieu se proclame Seigneur absolu de la vie de l'homme, form√© √† son image et √† sa ressemblance (cf. Gn 1, 26-28). Par cons√©quent, la vie humaine pr√©sente un caract√®re sacr√© et inviolable, dans lequel se refl√®te l'inviolabilit√© m√™me du Cr√©ateur. C'est pourquoi, Dieu se fera le juge exigeant de toute violation du commandement ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ, plac√© √† la base de toute la convivialit√© de la soci√©t√©. Il est le ¬ę go√ęl ¬Ľ, c'est-√†-dire le d√©fenseur de l'innocent (cf. Gn 4, 9-15; Is 41, 14; Jr 50, 34; Ps 19 18, 15). De cette mani√®re, Dieu montre aussi qu'¬ę il ne prend pas plaisir √† la perte des vivants ¬Ľ (Sg 1, 13). Seul Satan peut s'en r√©jouir: par son envie, la mort est entr√©e dans le monde (cf. Sg 2, 24). Lui, qui est ¬ę homicide d√®s le commencement ¬Ľ, est aussi ¬ę menteur et p√®re du mensonge ¬Ľ (Jn 8, 44): trompant l'homme, il le conduit jusqu'au p√©ch√© et √† la mort, pr√©sent√©s comme des fins et des fruits de vie.

54. Le pr√©cepte ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ a explicitement un fort contenu n√©gatif: il indique l'extr√™me limite qui ne peut jamais √™tre franchie. Mais, implicitement, il pousse √† garder une attitude positive de respect absolu de la vie qui am√®ne √† la promouvoir et √† progresser sur la voie de l'amour qui se donne, qui accueille et qui sert. D√©j√†, le peuple de l'Alliance, bien qu'avec des lenteurs et des contradictions, a m√Ľri progressivement dans ce sens, se pr√©parant ainsi √† la grande d√©claration de J√©sus: l'amour du prochain est un commandement semblable √† celui de l'amour de Dieu; ¬ę A ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Proph√®tes ¬Ľ (cf. Mt 22, 36-40). ¬ę Le pr√©cepte... tu ne tueras pas... et tous les autres - souligne saint Paul - se r√©sument en cette formule: "Tu aimeras ton prochain comme toi-m√™me" (Rm 13, 9; cf. Ga 5, 14). Repris et port√© √† son ach√®vement dans la Loi nouvelle, le pr√©cepte ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ demeure une condition √† laquelle on ne peut renoncer pour pouvoir ¬ę entrer dans la vie ¬Ľ (cf. Mt 19, 16-19). Dans cette m√™me perspective, ont aussi un ton p√©remptoire les paroles de l'Ap√ītre Jean: ¬ę Quiconque hait son fr√®re est un homicide; or vous savez qu'aucun homicide n'a la vie √©ternelle demeurant en lui ¬Ľ (1 Jn 3, 15).

Depuis ses origines, la Tradition vivante de l'Eglise - comme en t√©moigne la Didach√®, le plus ancien √©crit chr√©tien non biblique - a rappel√© de mani√®re cat√©gorique le commandement ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ: ¬ę Il y a deux voies: l'une de la vie et l'autre de la mort; mais la diff√©rence est grande entre les deux voies... Second commandement de la doctrine: Tu ne tueras pas..., tu ne tueras pas l'enfant par avortement et tu ne le feras pas mourir apr√®s sa naissance... Voici maintenant la voie de la mort: impitoyable pour le pauvre, indiff√©rent √† l'√©gard de l'afflig√©, et ignorant leur Cr√©ateur, ils font avorter l'oeuvre de Dieu, repoussant l'indigent et accablant l'opprim√©; d√©fenseurs des riches et juges iniques des pauvres, ce sont des p√©cheurs inv√©t√©r√©s. Puissiez-vous mes enfants √™tre √† l'√©cart de tout cela! ¬Ľ. 42

Avan√ßant dans le temps, la Tradition de l'Eglise a toujours enseign√© unanimement la valeur absolue et permanente du commandement ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ. On sait que, dans les premiers si√®cles, l'homicide faisait partie des trois p√©ch√©s les plus graves - avec l'apostasie et l'adult√®re - et qu'il exigeait une p√©nitence publique particuli√®rement p√©nible et longue, avant que le pardon et la r√©admission dans la communion eccl√©siale soient accord√©s √† l'auteur repenti d'un homicide.

55. Cela ne doit pas surprendre: tuer l'√™tre humain, dans lequel l'image de Dieu est pr√©sente, est un p√©ch√© d'une particuli√®re gravit√©. Seul Dieu est ma√ģtre de la vie. Toutefois, depuis toujours, face aux cas nombreux et souvent dramatiques qui se pr√©sentent chez les individus et dans la soci√©t√©, la r√©flexion des croyants a tent√© de parvenir √† une compr√©hension plus compl√®te et plus profonde de ce que le commandement de Dieu interdit et prescrit. 43 Il y a des situations dans lesquelles les valeurs propos√©es par la Loi de Dieu apparaissent sous une forme paradoxale. C'est le cas, par exemple, de la l√©gitime d√©fense, pour laquelle le droit de prot√©ger sa vie et le devoir de ne pas l√©ser celle de l'autre apparaissent concr√®tement difficiles √† concilier. Indubitablement, la valeur intrins√®que de la vie et le devoir de s'aimer soi-m√™me autant que les autres fondent un v√©ritable droit √† se d√©fendre soi-m√™me. Ce pr√©cepte exigeant de l'amour pour les autres, √©nonc√© dans l'Ancien Testament et confirm√© par J√©sus, suppose l'amour de soi pr√©sent√© parall√®lement: ¬ę Tu aimeras ton prochain comme toi-m√™me ¬Ľ (Mc 12, 31). Personne ne pourrait donc renoncer au droit de se d√©fendre par manque d'amour de la vie ou de soi-m√™me, mais seulement en vertu d'un amour h√©ro√Įque qui approfondit et transfigure l'amour de soi, selon l'esprit des b√©atitudes √©vang√©liques (cf. Mt 5, 38-48), dans l'oblation radicale dont le Seigneur J√©sus est l'exemple sublime.

D'autre part, ¬ę la l√©gitime d√©fense peut √™tre non seulement un droit, mais un grave devoir, pour celui qui est responsable de la vie d'autrui, du bien commun de la famille ou de la cit√© ¬Ľ. 44 Il arrive malheureusement que la n√©cessit√© de mettre l'agresseur en condition de ne pas nuire comporte parfois sa suppression. Dans une telle hypoth√®se, l'issue mortelle doit √™tre attribu√©e √† l'agresseur lui-m√™me qui s'y est expos√© par son action, m√™me dans le cas o√Ļ il ne serait pas moralement responsable par d√©faut d'usage de sa raison. 45

56. Dans cette perspective, se situe aussi la question de la peine de mort, √† propos de laquelle on enregistre, dans l'Eglise comme dans la soci√©t√© civile, une tendance croissante √† en r√©clamer une application tr√®s limit√©e voire m√™me une totale abolition. Il faut replacer ce probl√®me dans le cadre d'une justice p√©nale qui soit toujours plus conforme √† la dignit√© de l'homme et donc, en derni√®re analyse, au dessein de Dieu sur l'homme et sur la soci√©t√©. En r√©alit√©, la peine que la soci√©t√© inflige ¬ę a pour premier effet de compenser le d√©sordre introduit par la faute ¬Ľ. 46 Les pouvoirs publics doivent s√©rvir face √† la violation des droits personnels et sociaux, √† travers l'imposition au coupable d'une expiation ad√©quate de la faute, condition pour √™tre r√©admis √† jouir de sa libert√©. En ce sens, l'autorit√© atteint aussi comme objectif de d√©fendre l'ordre public et la s√©curit√© des personnes, non sans apporter au coupable un stimulant et une aide pour se corriger et pour s'amender. 47

Précisément pour atteindre toutes ces finalités, il est clair que la mesure et la qualité de la peine doivent être attentivement évaluées et déterminées; elles ne doivent pas conduire à la mesure extrême de la suppression du coupable, si ce n'est en cas de nécessité absolue, lorsque la défense de la société ne peut être possible autrement. Aujourd'hui, cependant, à la suite d'une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale, ces cas sont désormais assez rares, si non même pratiquement inexistants.

Dans tous les cas, le principe indiqu√© dans le nouveau Cat√©chisme de l'Eglise catholique demeure valide, principe selon lequel ¬ę si les moyens non sanglants suffisent √† d√©fendre les vies humaines contre l'agresseur et √† prot√©ger l'ordre public et la s√©curit√© des personnes, l'autorit√© s'en tiendra √† ces moyens, parce que ceux-ci correspondent mieux aux conditions concr√®tes du bien commun et sont plus conformes √† la dignit√© de la personne humaine ¬Ľ. 48

57. Si l'on doit accorder une attention aussi grande au respect de toute vie, m√™me de celle du coupable et de l'injuste agresseur, le commandement ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ a une valeur absolue quand il se r√©f√®re √† la personne innocente. Et ceci d'autant plus qu'il s'agit d'un √™tre humain faible et sans d√©fense, qui ne trouve que dans le caract√®re absolu du commandement de Dieu une d√©fense radicale face √† l'arbitraire et √† l'abus de pouvoir d'autrui.

En effet, l'inviolabilit√© absolue de la vie humaine innocente est une v√©rit√© morale explicitement enseign√©e dans la Sainte Ecriture, constamment maintenue dans la Tradition de l'Eglise et unanimement propos√©e par le Magist√®re. Cette unanimit√© est un fruit √©vident du ¬ę sens surnaturel de la foi ¬Ľ qui, suscit√© et soutenu par l'Esprit Saint, garantit le peuple de Dieu de l'erreur, lorsqu'elle ¬ę apporte aux v√©rit√©s concernant la foi et les moeurs un consentement universel ¬Ľ 49

Devant l'atténuation progressive dans les consciences et dans la société de la perception de l'illicéité morale absolue et grave de la suppression directe de toute vie humaine innocente, spécialement à son commencement ou à son terme, le Magistère de l'Eglise a intensifié ses interventions pour défendre le caractère sacré et inviolable de la vie humaine. Au Magistère pontifical, particulièrement insistant, s'est toujours uni le magistère épiscopal, avec des documents doctrinaux et pastoraux nombreux et importants, soit des Conférences épiscopales, soit d'évêques individuellement, sans oublier l'intervention du Concile Vatican II, forte et incisive dans sa brièveté. 50

Par cons√©quent, avec l'autorit√© conf√©r√©e par le Christ √† Pierre et √† ses Successeurs, en communion avec tous les √©v√™ques de l'Eglise catholique, je confirme que tuer directement et volontairement un √™tre humain innocent est toujours gravement immoral. Cette doctrine, fond√©e sur la loi non √©crite que tout homme d√©couvre dans son coeur √† la lumi√®re de la raison (cf. Rm 2, 14-15), est r√©affirm√©e par la Sainte Ecriture, transmise par la Tradition de l'√Čglise et enseign√©e par le Magist√®re ordinaire et universel. 51

La d√©cision d√©lib√©r√©e de priver un √™tre humain innocent de sa vie est toujours mauvaise du point de vue moral et ne peut jamais √™tre licite, ni comme fin, ni comme moyen en vue d'une fin bonne. En effet, c'est une grave d√©sob√©issance √† la loi morale, plus encore √† Dieu lui-m√™me, qui en est l'auteur et le garant; cela contredit les vertus fondamentales de la justice et de la charit√©. ¬ę Rien ni personne ne peut autoriser que l'on donne la mort √† un √™tre humain innocent, foetus ou embryon, enfant ou adulte, vieillard, malade incurable ou agonisant. Personne ne peut demander ce geste homicide pour soi ou pour un autre confi√© √† sa responsabilit√©, ni m√™me y consentir, explicitement ou non. Aucune autorit√© ne peut l√©gitimement l'imposer, ni m√™me l'autoriser ¬Ľ. 52

En ce qui concerne le droit √† la vie, tout √™tre humain innocent est absolument √©gal √† tous les autres. Cette √©galit√© est la base de tous les rapports sociaux authentiques qui, pour √™tre vraiment tels, ne peuvent pas ne pas √™tre fond√©s sur la v√©rit√© et sur la justice, reconnaissant et d√©fendant chaque homme et chaque femme comme une personne et non comme une chose dont on peut disposer. Par rapport √† la norme morale qui interdit la suppression directe d'un √™tre humain innocent, ¬ę il n'y a de privil√®ge ni d'exception pour personne. Que l'on soit le ma√ģtre du monde ou le dernier des "mis√©rables" sur la face de la terre, cela ne fait aucune diff√©rence: devant les exigences morales, nous sommes tous absolument √©gaux ¬Ľ. 53

¬ę J'√©tais encore inachev√©, tes yeux me voyaient ¬Ľ (Ps 139 138, 16): le crime abominable de l'avortement

58. Parmi tous les crimes que l'homme peut accomplir contre la vie, l'avortement provoqu√© pr√©sente des caract√©ristiques qui le rendent particuli√®rement grave et condamnable. Le deuxi√®me Concile du Vatican le d√©finit comme ¬ę un crime abominable ¬Ľ, en m√™me temps que l'infanticide. 54

Mais aujourd'hui, dans la conscience de nombreuses personnes, la perception de sa gravit√© s'est progressivement obscurcie. L'acceptation de l'avortement dans les mentalit√©s, dans les moeurs et dans la loi elle-m√™me est un signe √©loquent d'une crise tr√®s dangereuse du sens moral, qui devient toujours plus incapable de distinguer entre le bien et le mal, m√™me lorsque le droit fondamental √† la vie est en jeu. Devant une situation aussi grave, le courage de regarder la v√©rit√© en face et d'appeler les choses par leur nom est plus que jamais n√©cessaire, sans c√©der √† des compromis par facilit√© ou √† la tentation de s'abuser soi-m√™me. A ce propos, le reproche du Proph√®te retentit de mani√®re cat√©gorique: ¬ę Malheur √† ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui font des t√©n√®bres la lumi√®re et de la lumi√®re les t√©n√®bres ¬Ľ (Is 5, 20). Pr√©cis√©ment dans le cas de l'avortement, on observe le d√©veloppement d'une terminologie ambigu√ę, comme celle d'¬ę interruption de grossesse ¬Ľ, qui tend √† en cacher la v√©ritable nature et √† en att√©nuer la gravit√© dans l'opinion publique. Ce ph√©nom√®ne linguistique est sans doute lui-m√™me le sympt√īme d'un malaise √©prouv√© par les consciences. Mais aucune parole ne r√©ussit √† changer la r√©alit√© des choses: l'avortement provoqu√© est le meurtre d√©lib√©r√© et direct, quelle que soit la fa√ßon dont il est effectu√©, d'un √™tre humain dans la phase initiale de son existence, situ√©e entre la conception et la naissance.

La gravit√© morale de l'avortement provoqu√© appara√ģt dans toute sa v√©rit√© si l'on reconna√ģt qu'il s'agit d'un homicide et, en particulier, si l'on consid√®re les circonstances sp√©cifiques qui le qualifient. Celui qui est supprim√© est un √™tre humain qui commence √† vivre, c'est-√†-dire l'√™tre qui est, dans l'absolu, le plus innocent qu'on puisse imaginer: jamais il ne pourrait √™tre consid√©r√© comme un agresseur, encore moins un agresseur injuste! Il est faible, sans d√©fense, au point d'√™tre priv√© m√™me du plus infime moyen de d√©fense, celui de la force implorante des g√©missements et des pleurs du nouveau-n√©. Il est enti√®rement confi√© √† la protection et aux soins de celle qui le porte dans son sein. Et pourtant, parfois, c'est pr√©cis√©ment elle, la m√®re, qui en d√©cide et en demande la suppression et qui va jusqu'√† la provoquer.

Il est vrai que de nombreuses fois le choix de l'avortement rev√™t pour la m√®re un caract√®re dramatique et douloureux, lorsque la d√©cision de se d√©faire du fruit de la conception n'est pas prise pour des raisons purement √©go√Įstes et de facilit√©, mais parce que l'on voudrait sauvegarder des biens importants, comme la sant√© ou un niveau de vie d√©cent pour les autres membres de la famille. Parfois, on craint pour l'enfant √† na√ģtre des conditions de vie qui font penser qu'il serait mieux pour lui de ne pas na√ģtre. Cependant, ces raisons et d'autres semblables, pour graves et dramatiques qu'elles soient, ne peuvent jamais justifier la suppression d√©lib√©r√©e d'un √™tre humain innocent.

59. Pour d√©cider de la mort de l'enfant non encore n√©, aux c√īt√©s de la m√®re, se trouvent souvent d'autres personnes. Avant tout, le p√®re de l'enfant peut √™tre coupable, non seulement lorsqu'il pousse express√©ment la femme √† l'avortement, mais aussi lorsqu'il favorise indirectement sa d√©cision, parce qu'il la laisse seule face aux probl√®mes pos√©s par la grossesse: 55 de cette mani√®re, la famille est mortellement bless√©e et profan√©e dans sa nature de communaut√© d'amour et dans sa vocation √† √™tre ¬ę sanctuaire de la vie ¬Ľ. On ne peut pas non plus passer sous silence les sollicitations qui proviennent parfois du cercle familial plus large et des amis. Fr√©quemment, la femme est soumise √† des pressions tellement fortes qu'elle se sent psychologiquement contrainte √† consentir √† l'avortement: sans aucun doute, dans ce cas, la responsabilit√© morale p√®se particuli√®rement sur ceux qui l'ont forc√©e √† avorter, directement ou indirectement. De m√™me les m√©decins et le personnel de sant√© sont responsables, quand ils mettent au service de la mort les comp√©tences acquises pour promouvoir la vie.

Mais la responsabilit√© incombe aussi aux l√©gislateurs, qui ont promu et approuv√© des lois en faveur de l'avortement et, dans la mesure o√Ļ cela d√©pend d'eux, aux administrateurs des structures de soins utilis√©es pour effectuer les avortements. Une responsabilit√© globale tout aussi grave p√®se sur ceux qui ont favoris√© la diffusion d'une mentalit√© de permissivit√© sexuelle et de m√©pris de la maternit√©, comme sur ceux qui auraient d√Ľ engager - et qui ne l'ont pas fait - des politiques familiales et sociales efficaces pour soutenir les familles, sp√©cialement les familles nombreuses ou celles qui ont des difficult√©s √©conomiques et √©ducatives particuli√®res. On ne peut enfin sous-estimer le r√©seau de complicit√©s qui se d√©veloppe, jusqu'√† associer des institutions internationales, des fondations et des associations qui luttent syst√©matiquement pour la l√©galisation et pour la diffusion de l'avortement dans le monde. Dans ce sens, l'avortement d√©passe la responsabilit√© des individus et le dommage qui leur est caus√©, et il prend une dimension fortement sociale: c'est une blessure tr√®s grave port√©e √† la soci√©t√© et √† sa culture de la part de ceux qui devraient en √™tre les constructeurs et les d√©fenseurs. Comme je l'ai √©crit dans ma Lettre aux familles, ¬ę nous nous trouvons en face d'une √©norme menace contre la vie, non seulement d'individus, mais de la civilisation tout enti√®re ¬Ľ. 56 Nous nous trouvons en face de ce qui peut √™tre d√©fini comme une ¬ę structure de p√©ch√© ¬Ľ contre la vie humaine non encore n√©e.

60. Certains tentent de justifier l'avortement en soutenant que le fruit de la conception, au moins jusqu'√† un certain nombre de jours, ne peut pas √™tre encore consid√©r√© comme une vie humaine personnelle. En r√©alit√©, ¬ę d√®s que l'ovule est f√©cond√©, se trouve inaugur√©e une vie qui n'est celle ni du p√®re ni de la m√®re, mais d'un nouvel √™tre humain qui se d√©veloppe pour lui-m√™me. Il ne sera jamais rendu humain s'il ne l'est pas d√®s lors. A cette √©vidence de toujours, ...la science g√©n√©tique moderne apporte de pr√©cieuses confirmations. Elle a montr√© que d√®s le premier instant se trouve fix√© le programme de ce que sera ce vivant: une personne, cette personne individuelle avec ses notes caract√©ristiques d√©j√† bien d√©termin√©es. D√®s la f√©condation, est commenc√©e l'aventure d'une vie humaine dont chacune des grandes capacit√©s demande du temps pour se mettre en place et se trouver pr√™te √† agir ¬Ľ. 57 M√™me si la pr√©sence d'une √Ęme spirituelle ne peut √™tre constat√©e par aucun moyen exp√©rimental, les conclusions de la science sur l'embryon humain fournissent ¬ę une indication pr√©cieuse pour discerner rationnellement une pr√©sence personnelle d√®s cette premi√®re apparition d'une vie humaine: comment un individu humain ne serait-il pas une personne humaine? ¬Ľ. 58

D'ailleurs, l'enjeu est si important que, du point de vue de l'obligation morale, la seule probabilit√© de se trouver en face d'une personne suffirait √† justifier la plus nette interdiction de toute intervention conduisant √† supprimer l'embryon humain. Pr√©cis√©ment pour ce motif, au-del√† des d√©bats scientifiques et m√™me des affirmations philosophiques √† propos desquelles le Magist√®re ne s'est pas express√©ment engag√©, l'Eglise a toujours enseign√©, et enseigne encore, qu'au fruit de la g√©n√©ration humaine, depuis le premier moment de son existence, doit √™tre garanti le respect inconditionnel qui est moralement d√Ľ √† l'√™tre humain dans sa totalit√© et dans son unit√© corporelle et spirituelle: ¬ę L'√™tre humain doit √™tre respect√© et trait√© comme une personne d√®s sa conception, et donc d√®s ce moment on doit lui reconna√ģtre les droits de la personne, parmi lesquels en premier lieu le droit inviolable de tout √™tre humain innocent √† la vie ¬Ľ. 59

61. Les textes de la Sainte Ecriture, qui ne parlent jamais d'avortement volontaire et donc ne comportent pas de condamnations directes et sp√©cifiques √† ce sujet, manifestent une telle consid√©ration pour l'√™tre humain dans le sein maternel, que cela exige comme cons√©quence logique qu'√† lui aussi s'√©tend le commandement de Dieu: ¬ę Tu ne tueras pas ¬Ľ.

La vie humaine est sacr√©e et inviolable dans tous les moments de son existence, m√™me dans le moment initial qui pr√©c√®de la naissance. Depuis le sein maternel, l'homme appartient √† Dieu qui scrute et conna√ģt tout, qui l'a form√© et fa√ßonn√© de ses mains, qui le voit alors qu'il n'est encore que petit embryon informe et qui entrevoit en lui l'adulte qu'il sera demain, dont les jours sont compt√©s et dont la vocation est d√©j√† consign√©e dans le ¬ę livre de vie ¬Ľ (cf. Ps 139 138, 1. 13-16). L√† aussi, lorsqu'il est encore dans le sein maternel - comme de nombreux textes bibliques 60 en t√©moignent -, l'homme est l'objet le plus personnel de la providence amoureuse et paternelle de Dieu.

Des origines √† nos jours - comme le montre bien la D√©claration publi√©e sur ce sujet par la Congr√©gation pour la Doctrine de la Foi 61 -, la Tradition chr√©tienne est claire et unanime pour qualifier l'avortement de d√©sordre moral particuli√®rement grave. Depuis le moment o√Ļ elle s'est affront√©e au monde gr√©co-romain, dans lequel l'avortement et l'infanticide √©taient des pratiques courantes, la premi√®re communaut√© chr√©tienne s'est oppos√©e radicalement, par sa doctrine et dans sa conduite, aux moeurs r√©pandues dans cette soci√©t√©, comme le montre bien la Didach√®, d√©j√† cit√©e. 62 Parmi les √©crivains eccl√©siastiques du monde grec, Ath√©nagore rappelle que les chr√©tiens consid√®rent comme homicides les femmes qui ont recours √† des moyens abortifs, car m√™me si les enfants sont encore dans le sein de leur m√®re, ¬ę Dieu a soin d'eux ¬Ľ. 63 Parmi les latins, Tertullien affirme: ¬ę C'est un homicide anticip√© que d'emp√™cher de na√ģtre et peu importe qu'on arrache l'√Ęme d√©j√† n√©e ou qu'on la d√©truise au moment o√Ļ elle na√ģt. C'est un homme d√©j√† ce qui doit devenir un homme ¬Ľ. 64

A travers son histoire d√©j√† bimill√©naire, cette m√™me doctrine a √©t√© constamment enseign√©e par les P√®res de l'Eglise, par les Pasteurs et les Docteurs. M√™me les discussions de caract√®re scientifique et philosophique √† propos du moment pr√©cis de l'infusion de l'√Ęme spirituelle n'ont jamais comport√© la moindre h√©sitation quant √† la condamnation morale de l'avortement.

62. Plus r√©cemment, le Magist√®re pontifical a repris cette doctrine commune avec une grande vigueur. En particulier, Pie XI, dans l'encyclique Casti connubii, a repouss√© les pr√©tendues justifications de l'avortement; 65 Pie XII a exclu tout avortement direct, c'est-√†-dire tout acte qui tend directement √† d√©truire la vie humaine non encore n√©e, ¬ę que cette destruction soit entendue comme une fin ou seulement comme un moyen en vue de la fin ¬Ľ; 66 Jean XXIII a r√©affirm√© que la vie humaine est sacr√©e, puisque ¬ę d√®s son origine, elle requiert l'action cr√©atrice de Dieu ¬Ľ. 67 Comme cela a d√©j√† √©t√© rappel√©, le deuxi√®me Concile du Vatican a condamn√© l'avortement avec une grande s√©v√©rit√©: ¬ę La vie doit donc √™tre sauvegard√©e avec un soin extr√™me d√®s la conception: l'avortement et l'infanticide sont des crimes abominables ¬Ľ. 68

Depuis les premiers si√®cles, la discipline canonique de l'Eglise a frapp√© de sanctions p√©nales ceux qui se souillaient par la faute de l'avortement, et cette pratique, avec des peines plus ou moins graves, a √©t√© confirm√©e aux diff√©rentes √©poques de l'histoire. Le Code de Droit canonique de 1917 prescrivait pour l'avortement la peine de l'excommunication. 69 La l√©gislation canonique r√©nov√©e se situe dans cette ligne quand elle d√©clare que celui ¬ę qui procure un avortement, si l'effet s'ensuit, encourt l'excommunication lat√¶ sententi√¶ ¬Ľ, 70 c'est-√†-dire automatique. L'excommunication frappe tous ceux qui commettent ce crime en connaissant la peine encourue, y compris donc aussi les complices sans lesquels sa r√©alisation n'aurait pas √©t√© possible: 71 par la confirmation de cette sanction, l'Eglise d√©signe ce crime comme un des plus graves et des plus dangereux, poussant ainsi ceux qui le commettent √† retrouver rapidement le chemin de la conversion. En effet, dans l'√Čglise, la peine de l'excommunication a pour but de rendre pleinement conscient de la gravit√© d'un p√©ch√© particulier et de favoriser donc une conversion et une p√©nitence ad√©quates.

Devant une pareille unanimité de la tradition doctrinale et disciplinaire de l'Eglise, Paul VI a pu déclarer que cet enseignement n'a jamais changé et est immuable. 72 C'est pourquoi, avec l'autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses successeurs, en communion avec les Evêques - qui ont condamné l'avortement à différentes reprises et qui, en réponse à la consultation précédemment mentionnée, même dispersés dans le monde, ont exprimé unanimement leur accord avec cette doctrine -, je déclare que l'avortement direct, c'est-à-dire voulu comme fin ou comme moyen, constitue toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d'un être humain innocent. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite; ella est transmise par la Tradition de l'Eglise et enseignée par le Magistère ordinaire et universel. 73

Aucune circonstance, aucune finalité, aucune loi au monde ne pourra jamais rendre licite un acte qui est intrinsèquement illicite, parce que contraire à la Loi de Dieu, écrite dans le coeur de tout homme, discernable par la raison elle-même et proclamée par l'Eglise.

63. L'√©valuation morale de l'avortement est aussi √† appliquer aux formes r√©centes d'interven- tion sur les embryons humains qui, bien que poursuivant des buts en soi l√©gitimes, en comportent in√©vitablement le meurtre. C'est le cas de l'exp√©rimentation sur les embryons, qui se r√©pand de plus en plus dans le domaine de la recherche biom√©dicale, et qui est l√©galement admise dans certains Etats. Si ¬ę on doit consid√©rer comme licites les interventions sur l'embryon humain, √† condition qu'elles respectent la vie et l'int√©grit√© de l'embryon et qu'elles ne comportent pas pour lui de risques disproportionn√©s, mais qu'elles visent √† sa gu√©rison, √† l'am√©lioration des conditions de sant√©, ou √† sa survie individuelle ¬Ľ, 74 on doit au contraire affirmer que l'utilisation des embryons ou des foetus humains comme objets d'exp√©rimentation constitue un crime contre leur dignit√© d'√™tres humains, qui ont droit √† un respect √©gal √† celui d√Ľ √† l'enfant d√©j√† n√© et √† toute personne. 75

La m√™me condamnation morale concerne aussi le proc√©d√© qui exploite les embryons et les foetus humains encore vivants - parfois ¬ę produits ¬Ľ pr√©cis√©ment √† cette fin par f√©condation in vitro -, soit comme ¬ę mat√©riel biologique ¬Ľ √† utiliser, soit comme donneurs d'organes ou de tissus √† transplanter pour le traitement de certaines maladies. En r√©alit√©, tuer des cr√©atures humaines innocentes, m√™me si c'est √† l'avantage d'autres, constitue un acte absolument inacceptable.

On doit accorder une attention particuli√®re √† l'√©valuation morale des techniques de diagnostic pr√©natal, qui permettent de mettre en √©vidence de mani√®re pr√©coce d'√©ventuelles anomalies de l'enfant √† na√ģtre. En effet, √† cause de la complexit√© de ces techniques, cette √©valuation doit √™tre faite avec beaucoup de soin et une grande rigueur. Ces techniques sont moralement licites lorsqu'elles ne comportent pas de risques disproportionn√©s pour l'enfant et pour la m√®re, et qu'elles sont ordonn√©es √† rendre possible une th√©rapie pr√©coce ou encore √† favoriser une acceptation sereine et consciente de l'enfant √† na√ģtre. Cependant, du fait que les possibilit√©s de soins avant la naissance sont aujourd'hui encore r√©duites, il arrive fr√©quemment que ces techniques soient mises au service d'une mentalit√© eug√©nique, qui accepte l'avortement s√©lectif pour emp√™cher la naissance d'enfants affect√©s de diff√©rents types d'anomalies. Une pareille mentalit√© est ignominieuse et toujours r√©pr√©hensible, parce qu'elle pr√©tend mesurer la valeur d'une vie humaine seulement selon des param√®tres de ¬ę normalit√© ¬Ľ et de bien-√™tre physique, ouvrant ainsi la voie √† la l√©gitimation de l'infanticide et de l'euthanasie.

En réalité, cependant, le courage et la sérénité avec lesquels un grand nombre de nos frères, affectés de graves infirmités, mènent leur existence quand ils sont acceptés et aimés par nous, constituent un témoignage particulièrement puissant des valeurs authentiques qui caractérisent la vie et qui la rendent précieuse pour soi et pour les autres, même dans des conditions difficiles. L'Eglise est proche des époux qui, avec une grande angoisse et une grande souffrance, acceptent d'accueillir les enfants gravement handicapés; elle est aussi reconnaissante à toutes les familles qui, par l'adoption, accueillent les enfants qui ont été abandonnés par leurs parents, en raison d'infirmités ou de maladies.

¬ę C'est moi qui fais mourir et qui fais vivre ¬Ľ (Dt 32, 39): le drame de l'euthanasie

64. Au terme de l'existence, l'homme se trouve plac√© en face du myst√®re de la mort. En raison des progr√®s de la m√©decine et dans un contexte culturel souvent ferm√© √† la transcendance, l'exp√©rience de la mort pr√©sente actuellement certains aspects nouveaux. En effet, lorsque pr√©vaut la tendance √† n'appr√©cier la vie que dans la mesure o√Ļ elle apporte du plaisir et du bien-√™tre, la souffrance appara√ģt comme un √©chec insupportable dont il faut se lib√©rer √† tout prix. La mort, tenue pour ¬ę absurde ¬Ľ si elle interrompt soudainement une vie encore ouverte √† un avenir riche d'exp√©riences int√©ressantes √† faire, devient au contraire une ¬ę lib√©ration revendiqu√©e ¬Ľ quand l'existence est consid√©r√©e comme d√©pourvue de sens d√®s lors qu'elle est plong√©e dans la douleur et inexorablement vou√©e √† des souffrances de plus en plus aigu√ęs.

En outre, en refusant ou en oubliant son rapport fondamental avec Dieu, l'homme pense être pour lui-même critère et norme, et il estime aussi avoir le droit de demander à la société de lui garantir la possibilité et les moyens de décider de sa vie dans une pleine et totale autonomie. C'est en particulier l'homme des pays développés qui se comporte ainsi; il se sent porté à cette attitude par les progrès constants de la médecine et de ses techniques toujours plus avancées. Par des procédés et des machines extrêmement sophistiqués, la science et la pratique médicales sont maintenant en mesure non seulement de résoudre des cas auparavant insolubles et d'alléger ou d'éliminer la douleur, mais encore de maintenir et de prolonger la vie jusque dans des cas d'extrême faiblesse, de réanimer artificiellement des personnes dont les fonctions biologiques élémentaires ont été atteintes par suite de traumatismes soudains et d'intervenir pour rendre disponibles des organes en vue de leur transplantation.

Dans ce contexte, la tentation de l'euthanasie se fait toujours plus forte, c'est-√†-dire la tentation de se rendre ma√ģtre de la mort en la provoquant par anticipation et en mettant fin ainsi ¬ę en douceur ¬Ľ √† sa propre vie ou √† la vie d'autrui. Cette attitude, qui pourrait para√ģtre logique et humaine, se r√©v√®le en r√©alit√© absurde et inhumaine, si on la consid√®re dans toute sa profondeur. Nous sommes l√† devant l'un des sympt√īmes les plus alarmants de la ¬ę culture de mort ¬Ľ, laquelle progresse surtout dans les soci√©t√©s du bien-√™tre, caract√©ris√©es par une mentalit√© utilitariste qui fait appara√ģtre tr√®s lourd et insupportable le nombre croissant des personnes √Ęg√©es et diminu√©es. Celles-ci sont tr√®s souvent s√©par√©es de leur famille et de la soci√©t√©, qui s'organisent presque exclusivement en fonction de crit√®res d'efficacit√© productive, selon lesquels une incapacit√© irr√©versible prive une vie de toute valeur.

65. Pour porter un jugement moral correct sur l'euthanasie, il faut avant tout la d√©finir clairement. Par euthanasie au sens strict, on doit entendre une action ou une omission qui, de soi et dans l'intention, donne la mort afin de supprimer ainsi toute douleur. ¬ę L'euthanasie se situe donc au niveau des intentions et √† celui des proc√©d√©s employ√©s ¬Ľ. 76

Il faut distinguer de l'euthanasie la d√©cision de renoncer √† ce qu'on appelle l'¬ę acharnement th√©rapeutique ¬Ľ, c'est-√†-dire √† certaines interventions m√©dicales qui ne conviennent plus √† la situation r√©elle du malade, parce qu'elles sont d√©sormais disproportionn√©es par rapport aux r√©sultats que l'on pourrait esp√©rer ou encore parce qu'elles sont trop lourdes pour lui et pour sa famille. Dans ces situations, lorsque la mort s'annonce imminente et in√©vitable, on peut en conscience ¬ę renoncer √† des traitements qui ne procureraient qu'un sursis pr√©caire et p√©nible de la vie, sans interrompre pourtant les soins normaux dus au malade en pareil cas ¬Ľ. 77 Il est certain que l'obligation morale de se soigner et de se faire soigner existe, mais cette obligation doit √™tre confront√©e aux situations concr√®tes; c'est-√†-dire qu'il faut d√©terminer si les moyens th√©rapeutiques dont on dispose sont objectivement en proportion avec les perspectives d'am√©lioration. Le renoncement √† des moyens extraordinaires ou disproportionn√©s n'est pas √©quivalent au suicide ou √† l'euthanasie; il traduit plut√īt l'acceptation de la condition humaine devant la mort. 78

Dans la m√©decine moderne, ce qu'on appelle les ¬ę soins palliatifs ¬Ľ prend une particuli√®re importance; ces soins sont destin√©s √† rendre la souffrance plus supportable dans la phase finale de la maladie et √† rendre possible en m√™me temps pour le patient un accompagnement humain appropri√©. Dans ce cadre se situe, entre autres, le probl√®me de la lic√©it√© du recours aux divers types d'analg√©siques et de s√©datifs pour soulager la douleur du malade, lorsque leur usage comporte le risque d'abr√©ger sa vie. De fait, si l'on peut juger digne d'√©loge la personne qui accepte volontairement de souffrir en renon√ßant √† des interventions anti-douleur pour garder toute sa lucidit√© et, si elle est croyante, pour participer de mani√®re consciente √† la Passion du Seigneur, un tel comportement ¬ę h√©ro√Įque ¬Ľ ne peut √™tre consid√©r√© comme un devoir pour tous. Pie XII avait d√©j√† d√©clar√© qu'il est licite de supprimer la douleur au moyen de narcotiques, m√™me avec pour effet d'amoindrir la conscience et d'abr√©ger la vie, ¬ę s'il n'existe pas d'autres moyens, et si, dans les circonstances donn√©es, cela n'emp√™che pas l'accomplissement d'autres devoirs religieux et moraux ¬Ľ. 79 Dans ce cas, en effet, la mort n'est pas voulue ou recherch√©e, bien que pour des motifs raisonnables on en courre le risque: on veut simplement att√©nuer la douleur de mani√®re efficace en recourant aux analg√©siques dont la m√©decine permet de disposer. Toutefois, ¬ę il ne faut pas, sans raisons graves, priver le mourant de la conscience de soi ¬Ľ: 80 √† l'approche de la mort, les hommes doivent √™tre en mesure de pouvoir satisfaire √† leurs obligations morales et familiales, et ils doivent surtout pouvoir se pr√©parer en pleine conscience √† leur rencontre d√©finitive avec Dieu.

Ces distinctions étant faites, en conformité avec le Magistère de mes Prédécesseurs 81 et en communion avec les Evêques de l'Eglise catholique, je confirme que l'euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d'une personne humaine. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite; elle est transmise par la Tradition de l'Eglise et enseignée par le Magistère ordinaire et universel. 82

Une telle pratique comporte, suivant les circonstances, la malice propre au suicide ou à l'homicide.

66. Or, le suicide est toujours moralement inacceptable, au m√™me titre que l'homicide. La tradition de l'Eglise l'a toujours refus√©, le consid√©rant comme un choix gravement mauvais. 83 Bien que certains conditionnements psychologiques, culturels et sociaux puissent porter √† accomplir un geste qui contredit aussi radicalement l'inclination inn√©e de chacun √† la vie, att√©nuant ou supprimant la responsabilit√© personnelle, le suicide, du point de vue objectif, est un acte gravement immoral, parce qu'il comporte le refus de l'amour envers soi-m√™me et le renoncement aux devoirs de justice et de charit√© envers le prochain, envers les diff√©rentes communaut√©s dont on fait partie et envers la soci√©t√© dans son ensemble. 84 En son principe le plus profond, il constitue un refus de la souverainet√© absolue de Dieu sur la vie et sur la mort, telle que la proclamait la pri√®re de l'antique sage d'Isra√ęl: ¬ę C'est toi qui as pouvoir sur la vie et sur la mort, qui fais descendre aux portes de l'Had√®s et en fais remonter ¬Ľ (Sg 16, 13; cf. Tb 13, 2).

Partager l'intention suicidaire d'une autre personne et l'aider √† la r√©aliser, par ce qu'on appelle le ¬ę suicide assist√© ¬Ľ, signifie que l'on se fait collaborateur, et parfois soi-m√™me acteur, d'une injustice qui ne peut jamais √™tre justifi√©e, m√™me si cela r√©pond √† une demande. ¬ę Il n'est jamais licite - √©crit saint Augustin avec une surprenante actualit√© - de tuer un autre, m√™me s'il le voulait, et plus encore s'il le demandait parce que, suspendu entre la vie et la mort, il supplie d'√™tre aid√© √† lib√©rer son √Ęme qui lutte contre les liens du corps et d√©sire s'en d√©tacher; m√™me si le malade n'√©tait plus en √©tat de vivre cela n'est pas licite ¬Ľ. 85 Alors m√™me que le motif n'est pas le refus √©go√Įste de porter la charge de l'existence de celui qui souffre, on doit dire de l'euthanasie qu'elle est une fausse piti√©, et plus encore une inqui√©tante ¬ę perversion ¬Ľ de la piti√©: en effet, la vraie ¬ę compassion ¬Ľ rend solidaire de la souffrance d'autrui, mais elle ne supprime pas celui dont on ne peut supporter la souffrance. Le geste de l'euthanasie para√ģt d'autant plus une perversion qu'il est accompli par ceux qui - comme la famille - devraient assister leur proche avec patience et avec amour, ou par ceux qui, en raison de leur profession, comme les m√©decins, devraient pr√©cis√©ment soigner le malade m√™me dans les conditions de fin de vie les plus p√©nibles.

Le choix de l'euthanasie devient plus grave lorsqu'il se d√©finit comme un homicide que des tiers pratiquent sur une personne qui ne l'a aucunement demand√© et qui n'y a jamais donn√© aucun consentement. On atteint ensuite le sommet de l'arbitraire et de l'injustice lorsque certaines personnes, m√©decins ou l√©gislateurs, s'arrogent le pouvoir de d√©cider qui doit vivre et qui doit mourir. Cela reproduit la tentation de l'Eden: devenir comme Dieu, ¬ę conna√ģtre le bien et le mal ¬Ľ (cf. Gn 3, 5). Mais Dieu seul a le pouvoir de faire mourir et de faire vivre: ¬ę C'est moi qui fais mourir et qui fais vivre ¬Ľ (Dt 32, 39; cf. 2 R 5, 7; 1 S 2, 6). Il fait toujours usage de ce pouvoir selon un dessein de sagesse et d'amour, et seulement ainsi. Quand l'homme usurpe ce pouvoir, domin√© par une logique insens√©e et √©go√Įste, l'usage qu'il en fait le conduit in√©vitablement √† l'injustice et √† la mort. La vie du plus faible est alors mise entre les mains du plus fort; dans la soci√©t√©, on perd le sens de la justice et l'on mine √† sa racine la confiance mutuelle, fondement de tout rapport vrai entre les personnes.

67. Tout autre est au contraire la voie de l'amour et de la vraie piti√©, que notre commune humanit√© requiert et que la foi au Christ R√©dempteur, mort et ressuscit√©, √©claire de nouvelles motivations. La demande qui monte du coeur de l'homme dans sa supr√™me confrontation avec la souffrance et la mort, sp√©cialement quand il est tent√© de se renfermer dans le d√©sespoir et presque de s'y an√©antir, est surtout une demande d'accompagnement, de solidarit√© et de soutien dans l'√©preuve. C'est un appel √† l'aide pour continuer d'esp√©rer, lorsque tous les espoirs humains disparaissent. Ainsi que nous l'a rappel√© le Concile Vatican II, ¬ę c'est en face de la mort que l'√©nigme de la condition humaine atteint son sommet ¬Ľ pour l'homme; et pourtant ¬ę c'est par une inspiration juste de son coeur qu'il rejette et refuse cette ruine totale et ce d√©finitif √©chec de sa personne. Le germe d'√©ternit√© qu'il porte en lui, irr√©ductible √† la seule mati√®re, s'insurge contre la mort ¬Ľ. 86

Cette répulsion naturelle devant la mort est éclairée et ce germe d'espérance en l'immortalité est accompli par la foi chrétienne, qui promet et permet de participer à la victoire du Christ ressuscité, la victoire de Celui qui, par sa mort rédemptrice, a libéré l'homme de la mort, rétribution du péché (cf. Rm 6, 23), et lui a donné l'Esprit, gage de résurrection et de vie (cf. Rm 8, 11). La certitude de l'immortalité future etl'espérance de la résurrection promise projettent une lumière nouvelle sur le mystère de la souffrance et de la mort; elles mettent au coeur du croyant une force extraordinaire pour s'en remettre au dessein de Dieu.

L'Ap√ītre Paul a traduit cette conception nouvelle sous la forme de l'appartenance radicale au Seigneur, qui concerne l'homme dans toutes les situations: ¬ę Nul d'entre nous ne vit pour soi- m√™me, comme nul ne meurt pour soi-m√™me; si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Donc, dans la vie comme dans la mort, nous appartenons au Seigneur ¬Ľ (Rm 14, 7-8). Mourir pour le Seigneur signifie vivre sa mort comme un acte supr√™me d'ob√©issance au P√®re (cf. Ph 2, 8), en acceptant de l'accueillir √† l'¬ę heure ¬Ľ voulue et choisie par lui (cf. Jn 13, 1), qui seul peut dire quand est achev√© notre chemin terrestre. Vivre pour le Seigneur signifie aussi reconna√ģtre que la souffrance, demeurant en elle-m√™me un mal et une √©preuve, peut toujours devenir une source de bien. Elle le devient si elle est v√©cue par amour et avec amour, comme participation √† la souffrance m√™me du Christ crucifi√©, par don gratuit de Dieu et par choix personnel libre. Ainsi, celui qui vit sa souffrance dans le Seigneur lui est plus pleinement conform√© (cf. Ph 3, 10; 1 P 2, 21) et est intimement associ√© √† son oeuvre r√©demptrice pour l'Eglise et pour l'humanit√©. 87 C'est l√† l'exp√©rience de l'Ap√ītre que toute personne qui souffre est appel√©e √† revivre: ¬ę Je trouve ma joie dans les souffrances que j'endure pour vous, et je compl√®te en ma chair ce qui manque aux √©preuves du Christ pour son Corps, qui est l'Eglise ¬Ľ (Col 1, 24).

¬ę Il faut ob√©ir √† Dieu plut√īt qu'aux hommes ¬Ľ (Ac 5, 29): la loi civile et la loi morale

68. L'un des aspects caract√©ristiques des attentats actuels contre la vie humaine - ainsi qu'on l'a d√©j√† dit √† plusieurs reprises - est la tendance √† exiger leur l√©gitimation juridique, comme si c'√©taient des droits que l'Etat, au moins √† certaines conditions, devait reconna√ģtre aux citoyens; et, par cons√©quent, c'est aussi la tendance √† pr√©tendre user de ces droits avec l'assistance s√Ľre et gratuite des m√©decins et du personnel de sant√©.

Bien souvent, on consid√®re que la vie de celui qui n'est pas encore n√© ou de celui qui est gravement handicap√© n'est qu'un bien relatif: selon une logique des proportionnalit√©s ou de pure arithm√©tique, elle devrait √™tre compar√©e avec d'autres biens et √©valu√©e en cons√©quence. Et l'on estime aussi que seul celui qui est plac√© dans une situation concr√®te et s'y trouve personnellement impliqu√© peut effectuer une juste pond√©ration des biens en jeu; il en r√©sulte que lui seul pourrait d√©cider de la moralit√© de son choix. Dans l'int√©r√™t de la convivialit√© civile et de l'harmonie sociale, l'√Čtat devrait donc respecter ce choix, au point d'admettre l'avortement et l'euthanasie.

Dans d'autres circonstances, on consid√®re que la loi civile ne peut exiger que tous les citoyens vivent selon un degr√© de moralit√© plus √©lev√© que celui qu'eux-m√™mes admettent et observent. Dans ces conditions, la loi devrait toujours refl√©ter l'opinion et la volont√© de la majorit√© des citoyens et, au moins dans certains cas extr√™mes, leur reconna√ģtre m√™me le droit √† l'avortement et √† l'euthanasie. Du reste, l'interdiction et la punition de l'avortement et de l'euthanasie dans ces cas conduirait in√©vitablement - dit-on - √† un plus grand nombre de pratiques ill√©gales, lesquelles, d'autre part, ne seraient pas soumises au contr√īle social indispensable et seraient effectu√©es sans la s√©curit√© n√©cessaire de l'assistance m√©dicale. On se demande, en outre, si d√©fendre une loi concr√®tement non applicable ne revient pas, en fin de compte, √† miner l'autorit√© de toute autre loi.

Enfin, les opinions les plus radicales en viennent √† soutenir que, dans une soci√©t√© moderne et pluraliste, on devrait reconna√ģtre √† toute personne la facult√© pleinement autonome de disposer de sa vie et de la vie de l'√™tre non encore n√©; en effet, le choix entre les diff√©rentes opinions morales n'appartiendrait pas √† la loi et celle-ci pourrait encore moins pr√©tendre imposer l'un de ces choix au d√©triment des autres.

69. En tout cas, dans la culture d√©mocratique de notre temps, l'opinion s'est largement r√©pandue que l'ordre juridique d'une soci√©t√© devrait se limiter √† enregistrer et √† recevoir les convictions de la majorit√© et que, par cons√©quent, il ne devrait reposer que sur ce que la majorit√© elle-m√™me reconna√ģt et vit comme √©tant moral. Si alors on estimait que m√™me une v√©rit√© commune et objective est de fait inaccessible, le respect de la libert√© des citoyens - ceux-ci √©tant consid√©r√©s comme les v√©ritables souverains dans un r√©gime d√©mocratique - exigerait que, au niveau de la l√©gislation, on reconnaisse l'autonomie de la conscience des individus et que donc, en √©tablissant les normes de toute mani√®re n√©cessaires √† la convivialit√© dans la soci√©t√©, on se conforme exclusivement √† la volont√© de la majorit√©, quelle qu'elle soit. De ce fait, tout homme politique devrait s√©parer nettement dans son action le domaine de la conscience priv√©e de celui de l'action politique.

On observe donc deux tendances, en apparence diam√©tralement oppos√©es. D'une part, les individus revendiquent pour eux-m√™mes la plus enti√®re autonomie morale de choix et demandent que l'√Čtat n'adopte et n'impose aucune conception de nature √©thique, mais qu'il s'en tienne √† garantir √† la libert√© de chacun le champ le plus √©tendu possible, avec pour seule limitation externe de ne pas empi√©ter sur le champ de l'autonomie √† laquelle tout autre citoyen a droit √©galement. D'autre part, on consid√®re que, dans l'exercice des fonctions publiques et professionnelles, le respect de la libert√© de choix d'autrui impose √† chacun de faire abstraction de ses propres convictions pour se mettre au service de toute requ√™te des citoyens, reconnue et prot√©g√©e par les lois, en admettant pour seul crit√®re moral dans l'exercice de ses fonctions ce qui est d√©termin√© par ces m√™mes lois. Dans ces conditions, la responsabilit√© de la personne se trouve d√©l√©gu√©e √† la loi civile, cela supposant l'abdication de sa conscience morale au moins dans le domaine de l'action publique.

70. La racine commune de toutes ces ten- dances est lerelativisme éthique qui caractérise une grande part de la culture contemporaine. Beaucoup considèrent que ce relativisme est une condition de la démocratie, parce que seul il garantirait la tolérance, le respect mutuel des personnes et l'adhésion aux décisions de la majorité, tandis que les normes morales, tenues pour objectives et sources d'obligation, conduiraient à l'autoritarisme et à l'intolérance.

Mais la probl√©matique du respect de la vie fait pr√©cis√©ment appara√ģtre les √©quivoques et les contradictions, accompagn√©es de terribles cons√©quences concr√®tes, qui se cachent derri√®re cette conception.

Il est vrai que dans l'histoire on enregistre des cas o√Ļ des crimes ont √©t√© commis au nom de la ¬ę v√©rit√© ¬Ľ. Mais, au nom du ¬ę relativisme √©thique ¬Ľ, on a √©galement commis et l'on commet des crimes non moins graves et des d√©nis non moins radicaux de la libert√©. Lorsqu'une majorit√© parlementaire ou sociale d√©cr√®te la l√©gitimit√© de la suppression de la vie humaine non encore n√©e, m√™me √† certaines conditions, ne prend-elle pas une d√©cision ¬ę tyrannique ¬Ľ envers l'√™tre humain le plus faible et sans d√©fense? La conscience universelle r√©agit √† juste titre devant des crimes contre l'humanit√© dont notre si√®cle a fait la triste exp√©rience. Ces crimes cesseraient-ils d'√™tre des crimes si, au lieu d'√™tre commis par des tyrans sans scrupule, ils √©taient l√©gitim√©s par l'assentiment populaire?

En r√©alit√©, la d√©mocratie ne peut √™tre √©lev√©e au rang d'un mythe, au point de devenir un substitut de la moralit√© ou d'√™tre la panac√©e de l'immoralit√©. Fondamentalement, elle est un ¬ę syst√®me ¬Ľ et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caract√®re ¬ę moral ¬Ľ n'est pas automatique, mais d√©pend de la conformit√© √† la loi morale, √† laquelle la d√©mocratie doit √™tre soumise comme tout comportement humain: il d√©pend donc de la moralit√© des fins poursuivies et des moyens utilis√©s. Si l'on observe aujourd'hui un consensus presque universel sur la valeur de la d√©mocratie, il faut consid√©rer cela comme un ¬ę signe des temps ¬Ľ positif, ainsi que le Magist√®re de l'Eglise l'a plusieurs fois soulign√©. 88 Mais la valeur de la d√©mocratie se maintient ou dispara√ģt en fonction des valeurs qu'elle incarne et promeut: sont certainement fondamentaux et indispensables la dignit√© de toute personne humaine, le respect de ses droits intangibles et inali√©nables, ainsi que la reconnaissance du ¬ę bien commun ¬Ľ comme fin et comme crit√®re r√©gulateur de la vie politique.

Le fondement de ces valeurs ne peut se trouver dans des ¬ę majorit√©s ¬Ľ d'opinion provisoires et fluctuantes, mais seulement dans la reconnaissance d'une loi morale objective qui, en tant que ¬ę loi naturelle ¬Ľ inscrite dans le coeur de l'homme, est une r√©f√©rence normative pour la loi civile ellem√™me. Lorsque, √† cause d'un tragique obscurcissement de la conscience collective, le scepticisme en viendrait √† mettre en doute jusqu'aux principes fondamentaux de la loi morale, c'est le syst√®me d√©mocratique qui serait √©branl√© dans ses fondements, r√©duit √† un simple m√©canisme de r√©gulation empirique d'int√©r√™ts divers et oppos√©s. 89

Certains pourraient penser que, faute de mieux, son r√īle aussi devrait √™tre appr√©ci√© en fonction de son utilit√© pour la paix sociale. Tout en reconnaissant quelque v√©rit√© dans cette opinion, il est difficile de ne pas voir que, sans un ancrage moral objectif, la d√©mocratie elle-m√™me ne peut pas assurer une paix stable, d'autant plus qu'une paix non fond√©e sur les valeurs de la dignit√© de tout homme et de la solidarit√© entre tous les hommes reste souvent illusoire. M√™me dans les r√©gimes de participation, en effet, la r√©gulation des int√©r√™ts se produit fr√©quemment au b√©n√©fice des plus forts, car ils sont les plus capables d'agir non seulement sur les leviers du pouvoir mais encore sur la formation du consensus. Dans une telle situation, la d√©mocratie devient ais√©ment un mot creux.

71. Pour l'avenir de la soci√©t√© et pour le d√©veloppement d'une saine d√©mocratie, il est donc urgent de red√©couvrir l'existence de valeurs humaines et morales essentielles et originelles, qui d√©coulent de la v√©rit√© m√™me de l'√™tre humain et qui expriment et prot√®gent la dignit√© de la personne: ce sont donc des valeurs qu'aucune personne, aucune majorit√© ni aucun Etat ne pourront jamais cr√©er, modifier ou abolir, mais que l'on est tenu de reconna√ģtre, respecter et promouvoir.

Dans ce contexte, il faut reprendre les √©l√©ments fondamentaux de la conception des rapports entre la loi civile et la loi morale, tels qu'ils sont propos√©s par l'√Čglise, mais qui font aussi partie du patrimoine des grandes traditions juridiques de l'humanit√©.

Le r√īle de la loi civile est certainement diff√©rent de celui de la loi morale et de port√©e plus limit√©e. C'est pourquoi ¬ę en aucun domaine de la vie, la loi civile ne peut se substituer √† la conscience, ni dicter des normes sur ce qui √©chappe √† sa comp√©tence ¬Ľ 90 qui consiste √† assurer le bien commun des personnes, par la reconnaissance et la d√©fense de leurs droits fondamentaux, la promotion de la paix et de la moralit√© publique. 91 En effet, le r√īle de la loi civile consiste √† garantir une convivialit√© en soci√©t√© bien ordonn√©e, dans la vraie justice, afin que tous ¬ę nous puissions mener une vie calme et paisible en toute pi√©t√© et dignit√© ¬Ľ (1 Tm 2, 2). C'est pr√©cis√©ment pourquoi la loi civile doit assurer √† tous les membres de la soci√©t√© le respect de certains droits fondamentaux, qui appartiennent originellement √† la personne et que n'importe quelle loi positive doit reconna√ģtre et garantir. Premier et fondamental entre tous, le droit inviolable √† la vie de tout √™tre humain innocent. Si les pouvoirs publics peuvent parfois renoncer √† r√©primer ce qui provoquerait, par son interdiction, un dommage plus grave, 92 ils ne peuvent cependant jamais accepter de l√©gitimer, au titre de droit des individus - m√™me si ceux-ci √©taient la majorit√© des membres de la soci√©t√© -, l'atteinte port√©e √† d'autres personnes par la m√©connaissance d'un droit aussi fondamental que celui √† la vie. La tol√©rance l√©gale de l'avortement et de l'euthanasie ne peut en aucun cas s'appuyer sur le respect de la conscience d'autrui, pr√©cis√©ment parce que la soci√©t√© a le droit et le devoir de se prot√©ger contre les abus qui peuvent intervenir au nom de la conscience et sous le pr√©texte de la libert√©. 93

Dans l'encyclique Pacem in terris, Jean XXIII avait rappel√© √† ce sujet: ¬ę Pour la pens√©e contemporaine, le bien commun r√©side surtout dans la sauvegarde des droits et des devoirs de la personne humaine; d√®s lors, le r√īle des gouvernants consiste surtout √† garantir la reconnaissance et le respect des droits, leur conciliation mutuelle et leur expansion, et en cons√©quence √† faciliter √† chaque citoyen l'accomplissement de ses devoirs. Car "la mission essentielle de toute autorit√© politique est de prot√©ger les droits inviolables de l'√™tre humain et de faire en sorte que chacun s'acquitte plus ais√©ment de sa fonction particuli√®re". C'est pourquoi, si les pouvoirs publics viennent √† m√©conna√ģtre ou √† violer les droits de l'homme, non seulement ils manquent au devoir de leur charge, mais leurs dispositions sont d√©pourvues de toute valeur juridique ¬Ľ. 94

72. La doctrine sur la n√©cessaire conformit√© de la loi civile avec la loi morale est aussi en continuit√© avec toute la tradition de l'Eglise, comme cela ressort, une fois encore, de l'encyclique d√©j√† cit√©e de Jean XXIII: ¬ę L'autorit√©, exig√©e par l'ordre moral, √©mane de Dieu. Si donc il arrive aux dirigeants d'√©dicter des lois ou de prendre des mesures contraires √† cet ordre moral et par cons√©quent, √† la volont√© divine, ces dispositions ne peuvent obliger les consciences... Bien plus, en pareil cas, l'autorit√© cesse d'√™tre elle-m√™me et d√©g√©n√®re en oppression ¬Ľ. 95 C'est l√† l'enseignement lumineux de saint Thomas d'Aquin qui √©crit notamment: ¬ę La loi humaine a raison de loi en tant qu'elle est conforme √† la raison droite; √† ce titre, il est manifeste qu'elle d√©coule de la loi √©ternelle. Mais, dans la mesure o√Ļ elle s'√©carte de la raison, elle est d√©clar√©e loi inique et, d√®s lors, n'a plus raison de loi, elle est plut√īt une violence ¬Ľ. 96 Et encore: ¬ę Toute loi port√©e par les hommes n'a raison de loi que dans la mesure o√Ļ elle d√©coule de la loi naturelle. Si elle d√©vie en quelque point de la loi naturelle, ce n'est alors plus une loi mais une corruption de la loi ¬Ľ. 97

A pr√©sent, la premi√®re et la plus imm√©diate des applications de cette doctrine concerne la loi humaine qui m√©conna√ģt le droit fondamental et originel √† la vie, droit propre √† tout homme. Ainsi les lois qui, dans le cas de l'avortement et de l'euthanasie, l√©gitiment la suppression directe d'√™tres humains innocents sont en contradiction totale et insurmontable avec le droit inviolable √† la vie propre √† tous les hommes, et elles nient par cons√©quent l'√©galit√© de tous devant la loi. On pourrait objecter que tel n'est pas le cas de l'euthanasie lorsqu'elle est demand√©e en pleine conscience par le sujet concern√©. Mais un Etat qui l√©gitimerait cette demande et qui en autoriserait l'ex√©cution en arriverait √† l√©galiser un cas de suicide-homicide, √† l'encontre des principes fondamentaux de l'indisponibilit√© de la vie et de la protection de toute vie innocente. De cette mani√®re, on favorise l'amoindrissement du respect de la vie et l'on ouvre la voie √† des comportements qui abolissent la confiance dans les rapports sociaux.

Les lois qui autorisent et favorisent l'avortement et l'euthanasie s'opposent, non seulement au bien de l'individu, mais au bien commun et, par conséquent, elles sont entièrement dépourvues d'une authentique validité juridique. En effet, la méconnaissance du droit à la vie, précisément parce qu'elle conduit à supprimer la personne que la société a pour raison d'être de servir, est ce qui s'oppose le plus directement et de manière irréparable à la possibilité de réaliser le bien commun. Il s'ensuit que, lorsqu'une loi civile légitime l'avortement ou l'euthanasie, du fait même, elle cesse d'être une vraie loi civile, qui oblige moralement.

73. L'avortement et l'euthanasie sont donc des crimes qu'aucune loi humaine ne peut pr√©tendre l√©gitimer. Des lois de cette nature, non seulement ne cr√©ent aucune obligation pour la conscience, mais elles entra√ģnent une obligation grave et pr√©cise de s'y opposer par l'objection de conscience. D√®s les origines de l'Eglise, la pr√©dication apostolique a enseign√© aux chr√©tiens le devoir d'ob√©ir aux pouvoirs publics l√©gitimement constitu√©s (cf. Rm 13, 1-7; 1 P 2, 13-14), mais elle a donn√© en m√™me temps le ferme avertissement qu'¬ę il faut ob√©ir √† Dieu plut√īt qu'aux hommes ¬Ľ (Ac 5, 29). Dans l'Ancien Testament d√©j√†, pr√©cis√©ment au sujet des menaces contre la vie, nous trouvons un exemple significatif de r√©sistance √† un ordre injuste de l'autorit√©. Les sages-femmes des H√©breux s'oppos√®rent au pharaon, qui avait ordonn√© de faire mourir tout nouveau-n√© de sexe masculin: ¬ę Elles ne firent pas ce que leur avait dit le roi d'Egypte et laiss√®rent vivre les gar√ßons ¬Ľ (Ex 1, 17). Mais il faut bien voir le motif profond de leur comportement: ¬ę Les sages-femmes craignirent Dieu ¬Ľ (ibid.). Il n'y a que l'ob√©issance √† Dieu - auquel seul est due la crainte qui constitue la reconnaissance de son absolue souverainet√© - pour faire na√ģtre la force et le courage de r√©sister aux lois injustes des hommes. Ce sont la force et le courage de ceux qui sont pr√™ts m√™me √† aller en prison ou √† √™tre tu√©s par l'√©p√©e, dans la certitude que cela ¬ę fonde l'endurance et la confiance des saints ¬Ľ (Ap 13, 10).

Dans le cas d'une loi intrins√®quement injuste, comme celle qui admet l'avortement ou l'euthanasie, il n'est donc jamais licite de s'y conformer, ¬ę ni ... participer √† une campagne d'opinion en faveur d'une telle loi, ni ... donner √† celle-ci son suffrage ¬Ľ. 98

Un probl√®me de conscience particulier pourrait se poser dans les cas o√Ļ un vote parlementaire se r√©v√©lerait d√©terminant pour favoriser une loi plus restrictive, c'est-√†-dire destin√©e √† restreindre le nombre des avortements autoris√©s, pour remplacer une loi plus permissive d√©j√† en vigueur ou mise aux voix. De tels cas ne sont pas rares. En effet, on observe le fait que, tandis que dans certaines r√©gions du monde les campagnes se poursuivent pour introduire des lois favorables √† l'avortement, soutenues bien souvent par de puissantes organisations internationales, dans d'autres pays au contraire - notamment dans ceux qui ont d√©j√† fait l'exp√©rience am√®re de telles l√©gislations permissives - se manifestent les signes d'une nouvelle r√©flexion. Dans le cas ici suppos√©, il est √©vident que, lorsqu'il ne serait pas possible d'√©viter ou d'abroger compl√®tement une loi permettant l'avortement, un parlementaire, dont l'opposition personnelle absolue √† l'avortement serait manifeste et connue de tous, pourrait licitement apporter son soutien √† des propositions destin√©es √† limiter les pr√©judices d'une telle loi et √† en diminuer ainsi les effets n√©gatifs sur le plan de la culture et de la moralit√© publique. Agissant ainsi, en effet, on n'apporte pas une collaboration illicite √† une loi inique; on accomplit plut√īt une tentative l√©gitime, qui est un devoir, d'en limiter les aspects injustes.

74. L'introduction de l√©gislations injustes place souvent les hommes moralement droits en face de difficiles probl√®mes de conscience en ce qui concerne les collaborations, en raison du devoir d'affirmer leur droit √† n'√™tre pas contraints de participer √† des actions moralement mauvaises. Les choix qui s'imposent sont parfois douloureux et peuvent demander de sacrifier des positions professionnelles confirm√©es ou de renoncer √† des perspectives l√©gitimes d'avancement de carri√®re. En d'autres cas, il peut se produire que l'accomplissement de certains actes en soi indiff√©rents, ou m√™me positifs, pr√©vus dans les dispositions de l√©gislations globalement injustes, permette la sauvegarde de vies humaines menac√©es. D'autre part, on peut cependant craindre √† juste titre que se montrer pr√™t √† accomplir de tels actes, non seulement entra√ģne un scandale et favorise l'affaiblissement de l'opposition n√©cessaire aux attentats contre la vie, mais am√®ne insensiblement √† s'accommoder toujours plus d'une logique permissive.

Pour éclairer ce problème moral difficile, il faut rappeler les principes généraux sur la coopération à des actions mauvaises. Les chrétiens, de même que tous les hommes de bonne volonté, sont appelés, en vertu d'un grave devoir de conscience, à ne pas apporter leur collaboration formelle aux pratiques qui, bien qu'admises par la législation civile, sont en opposition avec la Loi de Dieu. En effet, du point de vue moral, il n'est jamais licite de coopérer formellement au mal. Cette coopération a lieu lorsque l'action accomplie, ou bien de par sa nature, ou bien de par la qualification qu'elle prend dans un contexte concret, se caractérise comme une participation directe à un acte contre la vie humaine innocente ou comme l'assentiment donné à l'intention immorale de l'agent principal. Cette coopération ne peut jamais être justifiée en invoquant le respect de la liberté d'autrui, ni en prenant appui sur le fait que la loi civile la prévoit et la requiert: pour les actes que chacun accomplit personnellement, il existe, en effet, une responsabilité morale à laquelle personne ne peut jamais se soustraire et sur laquelle chacun sera jugé par Dieu lui-même (cf. Rm 2, 6; 14, 12).

Refuser de participer à la perpétration d'une injustice est non seulement un devoir moral, mais aussi un droit humain élémentaire. S'il n'en était pas ainsi, la personne humaine serait contrainte à accomplir une action intrinsèquement incompatible avec sa dignité, et ainsi sa liberté même, dont le sens et la fin authentiques résident dans l'orientation vers la vérité et le bien, en serait radicalement compromise. Il s'agit donc d'un droit essentiel qui, en tant que tel, devrait être prévu et protégé par la loi civile elle-même. Dans ce sens, la possibilité de se refuser à participer à la phase consultative, préparatoire et d'exécution de tels actes contre la vie devrait être assurée aux médecins, au personnel paramédical et aux responsables des institutions hospitalières, des cliniques et des centres de santé. Ceux qui recourent à l'objection de conscience doivent être exempts non seulement de sanctions pénales, mais encore de quelque dommage que ce soit sur le plan légal, disciplinaire, économique ou professionnel.

¬ę Tu aimeras ton prochain comme toi-m√™me ¬Ľ (Lc 10, 27): ¬ę tu d√©fendras ¬Ľ la vie

75. Les commandements de Dieu nous enseignent la route de la vie. Les préceptes moraux négatifs, c'est-à-dire ceux qui déclarent moralement inacceptable le choix d'une action déterminée, ont une valeur absolue dans l'exercice de la liberté humaine: ils valent toujours et en toute circonstance, sans exception. Ils montrent que le choix de certains comportements est radicalement incompatible avec l'amour envers Dieu et avec la dignité de la personne, créée à son image: c'est pourquoi un tel choix ne peut pas être compensé par le caractère bon d'aucune intention ni d'aucune conséquence, il est en opposition irrémédiable avec la communion entre les personnes, il contredit la décision fondamentale d'orienter sa vie vers Dieu. 99

Dans ce sens, les pr√©ceptes moraux n√©gatifs ont d√©j√† une tr√®s importante fonction positive: le ¬ę non ¬Ľ qu'ils exigent inconditionnellement exprime la limite infranchissable en-de√ß√† de laquelle l'homme libre ne peut descendre et, en m√™me temps, il montre le minimum qu'il doit respecter et √† partir duquel il doit prononcer d'innombrables ¬ę oui ¬Ľ, en sorte que la perspective du bien devienne peu √† peu son unique horizon (cf. Mt, 5, 48). Les commandements, en particulier les pr√©ceptes moraux n√©gatifs, sont le point de d√©part et la premi√®re √©tape indispensables du chemin qui conduit √† la libert√©: ¬ę La premi√®re libert√© - √©crit saint Augustin - c'est donc de ne pas commettre de crimes... comme l'homicide, l'adult√®re, la fornication, le vol, la tromperie, le sacril√®ge et toutes les autres formes de ce genre. Quand un homme s'est mis √† renoncer √† les commettre - et c'est le devoir de tout chr√©tien de ne pas les commettre -, il commence √† relever la t√™te vers la libert√©, mais ce n'est qu'un commencement de libert√©, ce n'est pas la libert√© parfaite ¬Ľ.(100)

76. Le commandement ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ constitue donc le point de d√©part d'une voie de vraie libert√© qui nous am√®ne √† promouvoir activement la vie, √† prendre une attitude claire et √† nous adonner √† des comportements pr√©cis pour la servir: ce faisant, nous exer√ßons notre responsabilit√© envers les personnes qui nous sont confi√©es et nous manifestons, dans les faits et en v√©rit√©, notre reconnaissance √† Dieu pour le grand don qu'est la vie (cf. Ps 139 138, 13-14).

Le Créateur a confié la vie de l'homme à sa responsabilité et à sa sollicitude, non pour qu'il en dispose de manière arbitraire, mais pour qu'il la garde avec sagesse et la mène avec une fidélité aimante. Le Dieu de l'Alliance a confié la vie de tout homme à l'autre, à son frère, selon la loi de la réciprocité de donner et de recevoir, du don de soi et de l'accueil de l'autre. A la plénitude des temps, en s'incarnant et en donnant sa vie pour l'homme, le Fils de Dieu a montré quelle hauteur et quelle profondeur peut atteindre cette loi de la réciprocité. Par le don de son Esprit, le Christ confère un sens et un contenu nouveaux à la loi de la réciprocité, au fait de confier l'homme à l'homme. L'Esprit, qui est artisan de communion dans l'amour, crée entre les hommes une fraternité et une solidarité nouvelles, véritable reflet du mystère de don et d'accueil mutuels de la Très Sainte Trinité. L'Esprit lui-même devient la loi nouvelle qui donne aux croyants la force et fait appel à leur responsabilité pour qu'ils vivent mutuellement le don de soi et l'accueil de l'autre, en participant à l'amour de Jésus Christ, et cela à sa mesure.

77. C'est aussi cette loi nouvelle qui anime et donne sa forme au commandement ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ. Pour le chr√©tien, il comprend donc en d√©finitive l'imp√©ratif de respecter, d'aimer et de promouvoir la vie de tous ses fr√®res, selon les exigences et la grandeur de l'amour de Dieu en J√©sus Christ. ¬ę Il a donn√© sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos fr√®res ¬Ľ (1 Jn 3, 16).

Le commandement ¬ę tu ne tueras pas ¬Ľ, m√™me dans son contenu le plus positif de respect, d'amour et de promotion de la vie humaine, oblige tout homme. En effet, il retentit dans la conscience morale de chacun comme un √©cho ineffa√ßable de l'alliance originelle de Dieu cr√©ateur avec l'homme; il peut √™tre connu de tous √† la lumi√®re de la raison et il peut √™tre observ√© gr√Ęce √† l'action myst√©rieuse de l'Esprit qui, soufflant o√Ļ il veut (cf. Jn 3, 8), rejoint et entra√ģne tout homme qui vit en ce monde.

Le service que nous sommes tous appelés à rendre à notre prochain est donc un service d'amour, pour que la vie du prochain soit toujours défendue et promue, mais surtout quand elle est la plus faible ou la plus menacée. C'est une sollicitude personnelle, mais aussi sociale, que nous devons tous développer, en faisant du respect inconditionnel de la vie humaine le fondement d'une société renouvelée.

Il nous est demandé d'aimer et d'honorer la vie de tout homme et de toute femme, et de travailler avec constance et avec courage pour qu'en notre temps, traversé par trop de signes de mort, s'instaure enfin une nouvelle culture de la vie, fruit de la culture de la vérité et de l'amour.

CHAPITRE IV

C'EST À MOI QUE VOUS L'AVEZ FAIT

POUR UNE NOUVELLE CULTURE DE LA VIE HUMAINE

¬ę Vous √™tes le peuple qui appartient √† Dieu, charg√© d'annoncer ses merveilles ¬Ľ (cf. 1 P 2, 9): le peuple de la vie et pour la vie

78. L'Eglise a re√ßu l'Evangile comme une annonce et comme une source de joie et de salut. Elle l'a re√ßu comme don venant de J√©sus, envoy√© du P√®re ¬ę pour porter la bonne nouvelle aux pauvres ¬Ľ (Lc 4, 18). Elle l'a re√ßu par les Ap√ītres, envoy√©s par Lui dans le monde entier (cf. Mc 16, 15; Mt 28, 19-20). N√©e de cette action √©vang√©lisatrice, l'Eglise sent retentir en elle chaque jour l'avertissement de l'Ap√ītre: ¬ę Malheur √† moi si je n'annon√ßais pas l'Evangile! ¬Ľ (1 Co 9, 16). Comme l'√©crivait Paul VI, ¬ę √©vang√©liser est, en effet, la gr√Ęce et la vocation propre de l'Eglise, son identit√© la plus profonde. Elle existe pour √©vang√©liser ¬Ľ.(101)

L'évangélisation est une action globale et dynamique, qui conduit l'Eglise à participer à la mission prophétique, sacerdotale et royale du Seigneur Jésus. C'est pourquoi elle comporte inséparablement les dimensions de l'annonce, de la célébration et du service de la charité. C'est un acte profondément ecclésial, qui met en jeu tous les ouvriers de l'Evangile, chacun selon ses charismes et son ministère.

Ainsi en est-il aussi pour l'annonce de l'Evangile de la vie, partie int√©grante de l'Evangile qui est J√©sus Christ. Nous sommes les serviteurs de cet Evangile, soutenus par la conscience de l'avoir re√ßu en don et d'√™tre envoy√©s pour le proclamer √† toute l'humanit√© ¬ę jusqu'aux extr√©mit√©s de la terre ¬Ľ (Ac 1, 8). C'est pourquoi nous entretenons humblement et avec gratitude ce sentiment d'√™tre le peuple de la vie et pour la vie: c'est ainsi que nous nous pr√©sentons devant tous.

79. Nous sommes le peuple de la vie parce que Dieu, dans son amour gratuit, nous a donn√© l'Evangile de la vie et que ce m√™me Evangile nous a transform√©s et sauv√©s. Nous avons √©t√© reconquis par l'¬ę auteur de la vie ¬Ľ (Ac 3, 15) au prix de son pr√©cieux sang (cf. 1 Co 6, 20; 7, 23; 1 P 1, 19) et par le bain baptismal nous avons √©t√© ins√©r√©s en lui (cf. Rm 6, 4-5; Col 2, 12), comme des branches qui tirent du m√™me arbre leur s√®ve et leur f√©condit√© (cf. Jn 15, 5). Renouvel√©s int√©rieurement par la gr√Ęce de l'Esprit, ¬ę qui est Seigneur et qui donne la vie ¬Ľ, nous sommes devenus un peuple pour la vie et nous sommes appel√©s √† nous comporter en cons√©quence.

Nous sommes envoy√©s: √™tre au service de la vie n'est pas pour nous un motif d'orgueil mais un devoir n√© de la conscience d'√™tre ¬ę le peuple que Dieu s'est acquis pour proclamer ses louanges ¬Ľ (cf. 1 P 2, 9). La loi de l'amour nous guide et nous soutient sur le chemin, l'amour dont le Fils de Dieu fait homme est la source et le mod√®le, lui qui ¬ę par sa mort a donn√© la vie au monde ¬Ľ.102

Nous sommes envoy√©s comme peuple. L'engagement au service de la vie concerne tout un chacun. C'est une responsabilit√© proprement ¬ę eccl√©siale ¬Ľ, qui exige l'action concert√©e et g√©n√©reuse de tous les membres et de tous les organismes de la communaut√© chr√©tienne. Cependant, le devoir commun n'√©limine pas et ne diminue pas la responsabilit√© individuelle, car c'est √† chaque personne que s'adresse le commandement du Seigneur de ¬ę se faire le prochain ¬Ľ de tout homme: ¬ę Va, et toi aussi, fais de m√™me ¬Ľ (Lc 10, 37).

Tous ensemble, nous ressentons le devoir d'annoncer l'Evangile de la vie, de le célébrer dans la liturgie et dans toute l'existence, de le servir par les diverses initiatives et structures destinées à son soutien et à sa promotion.

¬ę Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annon√ßons ¬Ľ (1 Jn 1, 3): annoncer l'Evangile de la vie

80. ¬ę Ce qui √©tait d√®s le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contempl√©, ce que nos mains ont touch√© du Verbe de vie..., nous vous l'annon√ßons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous ¬Ľ (1 Jn 1, 1.3). J√©sus est l'unique Evangile: il n'en est pas d'autre que nous proclamions et dont nous t√©moignions.

Annoncer J√©sus, c'est justement annoncer la vie. Car Il est ¬ę le Verbe de vie ¬Ľ (1 Jn 1, 1). En lui ¬ę la Vie s'est manifest√©e ¬Ľ (1 Jn 1, 2); ou plut√īt, lui-m√™me est ¬ę cette Vie √©ternelle, qui √©tait tourn√©e vers le P√®re et qui nous est apparue ¬Ľ (ibid.).

C'est cette vie qui, gr√Ęce au don de l'Esprit, a √©t√© communiqu√©e √† l'homme. Ordonn√©e √† la vie en pl√©nitude, √† la ¬ę vie √©ternelle ¬Ľ, la vie terrestre de chacun prend elle-m√™me tout son sens.

Eclair√©s par cet Evangile de la vie, nous sentons le besoin de le proclamer et d'en rendre t√©moignage dans la nouveaut√© surprenante qui le distingue: parce qu'il s'identifie avec J√©sus lui-m√™me, porteur de toute nouveaut√© (103) et vainqueur du ¬ę vieillissement ¬Ľ qui vient du p√©ch√© et conduit √† la mort,(104) l'Evangile d√©passe toute attente de l'homme et r√©v√®le √† quelles hauteurs sublimes a √©t√© √©lev√©e, par la gr√Ęce, la dignit√© de la personne. C'est ainsi que la contemple saint Gr√©goire de Nysse: ¬ę L'homme qui, parmi les √™tres, ne compte pour rien, l'homme qui est poussi√®re, paille, vanit√©, d√®s qu'il devient fils adoptif du Dieu de l'univers, est le familier de cet Etre dont personne ne peut voir, √©couter ou comprendre l'excellence et la grandeur. Par quelle parole, quelle pens√©e, quel √©lan de l'esprit pourra-t-on exalter la surabondance de cette gr√Ęce? L'homme transcende sa propre nature: de mortel, il devient immortel; de p√©rissable, imp√©rissable; d'√©ph√©m√®re, √©ternel; et, pour tout dire, d'homme, il devient Dieu ¬Ľ.(105)

La gratitude et la joie pour l'incommensurable dignit√© de l'homme nous poussent √† faire b√©n√©ficier tout le monde de ce message: ¬ę Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annon√ßons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous ¬Ľ (1 Jn 1, 3). Il est n√©cessaire de faire parvenir l'Evangile de la vie au coeur de tout homme et de toute femme et de l'introduire dans les replis les plus intimes de la soci√©t√© tout enti√®re.

81. Il s'agit de proclamer avant tout le coeur de cet Evangile. C'est l'annonce d'un Dieu vivant et proche, qui nous appelle √† une communion profonde avec lui et nous ouvre √† la ferme esp√©rance de la vie √©ternelle; c'est l'affirmation du lien ins√©parable qui existe entre la personne, sa vie et sa corpor√©it√©; c'est la pr√©sentation de la vie humaine comme vie de relation, don de Dieu, fruit et signe de son amour; c'est la proclamation du rapport extraordinaire de J√©sus avec chaque homme, qui permet de reconna√ģtre en tout visage humain le visage du Christ; c'est la manifestation du ¬ę don total de soi ¬Ľ comme devoir et comme lieu de la r√©alisation pl√©ni√®re de la libert√©.

En même temps, il s'agit de montrer toutes les conséquences de ce même Evangile, que l'on peut résumer ainsi: don de Dieu précieux, la vie humaine est sacrée et inviolable, et c'est pourquoi, en particulier, l'avortement provoqué et l'euthanasie sont absolument inacceptables; la vie humaine non seulement ne doit pas être supprimée, mais elle doit être protégée avec une attention pleine d'amour; la vie trouve son sens dans l'amour reçu et donné: c'est à ce niveau que la sexualité et la procréation humaines parviennent à leur authenticité; dans cet amour, la souffrance et la mort ont aussi un sens et, bien que persiste le mystère qui les entoure, elles peuvent devenir des événements de salut; le respect de la vie exige que la science et la technique soient toujours ordonnées à l'homme et à son développement intégral; la société entière doit respecter, défendre et promouvoir la dignité de toute personne humaine, à tous les moments et en tous les états de sa vie.

82. Pour être vraiment un peuple au service de la vie, nous devons, avec constance et courage, proposer ce message dès la première annonce de l'Evangile, et ensuite dans la catéchèse et dans les diverses formes de prédication, dans le dialogue personnel et en toute démarche éducative. Aux éducateurs, aux enseignants, aux catéchistes et aux théologiens incombe le devoir de mettre en relief les raisons anthropologiques qui fondent et soutiennent le respect de toute vie humaine. De cette manière, tout en faisant resplendir la nouveauté originale de l'Evangile de la vie, nous pourrons aider tout le monde à découvrir aussi, à la lumière de la raison et de l'expérience, comment le message chrétien éclaire pleinement l'homme et la signification de son être et de son existence; nous trouverons également de précieux points de rencontre et de dialogue avec les non-croyants, nous engageant tous ensemble à faire éclore une nouvelle culture de la vie.

Assaillis par les opinions les plus oppos√©es, alors que beaucoup rejettent la saine doctrine au sujet de la vie humaine, nous sentons que s'adresse aussi √† nous l'adjuration que Paul faisait √† Timoth√©e: ¬ę Proclame la parole, insiste √† temps et √† contretemps, r√©fute, menace, exhorte, avec une patience inlassable et le souci d'instruire ¬Ľ (2 Tm 4, 2). Cette exhortation doit trouver un √©cho particuli√®rement fort dans le coeur de tous ceux qui, dans l'Eglise, participent plus directement, √† divers titres, √† sa mission de ¬ę ma√ģtresse ¬Ľ de la v√©rit√©. Elle doit nous concerner d'abord, nous, les Ev√™ques: √† nous les premiers, il est demand√© de nous faire les messagers infatigables de l'Evangile de la vie; nous avons aussi le devoir de veiller sur la transmission int√®gre et fid√®le de l'enseignement repris dans cette Encyclique et de prendre les mesures les plus opportunes pour que les fid√®les soient pr√©serv√©s de toute doctrine qui lui serait contraire. Nous devons √™tre particuli√®rement attentifs √† ce que, dans les facult√©s de th√©ologie, dans les s√©minaires et dans les diverses institutions catholiques, soit diffus√©e, expliqu√©e et approfondie la connaissance de la saine doctrine.(106) L'exhortation de Paul doit √™tre entendue √©galement par tous les th√©ologiens, par les pasteurs et par tous ceux qui ont une mission d'enseignement, de cat√©ch√®se et de formation des consciences: p√©n√©tr√©s du r√īle qu'ils ont √† remplir, ils ne prendront jamais la grave responsabilit√© de trahir la v√©rit√© et leur propre mission en exposant des id√©es personnelles contraires √† l'Evangile de la vie que le Magist√®re redit et interpr√®te fid√®lement.

Dans l'annonce de cet Evangile, nous ne devons pas craindre l'hostilit√© ou l'impopularit√©, refusant tout compromis et toute ambigu√Įt√© qui nous conformeraient √† la mentalit√© de ce monde (cf. Rm 12, 2). Nous devons √™tre dans le monde mais non pas du monde (cf. Jn 15, 19; 17, 16), avec la force qui nous vient du Christ, vainqueur du monde par sa mort et sa r√©surrection (cf. Jn 16, 33).

¬ę Je te rends gr√Ęce pour tant de prodiges ¬Ľ (Ps 139 138, 14): c√©l√©brer l'Evangile de la vie

83. Envoy√©s dans le monde comme ¬ę peuple pour la vie ¬Ľ, notre annonce doit aussi devenir une v√©ritable c√©l√©bration de l'Evangile de la vie. Plus encore, cette c√©l√©bration, avec la puissance √©vocatrice de ses gestes, de ses symboles et de ses rites, est appel√©e √† devenir le lieu propre et significatif de la transmission de la beaut√© et de la grandeur de cet √Čvangile.

A cette fin, il est urgent avant tout d'entretenir en nous et chez les autres, un regard contemplatif.(107) Ce regard na√ģt de la foi dans le Dieu de la vie, qui a cr√©√© tout homme en le faisant comme un prodige (cf. Ps 139 138, 14). C'est le regard de celui qui voit la vie dans sa profondeur, en en saisissant les dimensions de gratuit√©, de beaut√©, d'appel √† la libert√© et √† la responsabilit√©. C'est le regard de celui qui ne pr√©tend pas se faire le ma√ģtre de la r√©alit√©, mais qui l'accueille comme un don, d√©couvrant en toute chose le reflet du Cr√©ateur et en toute personne son image vivante (cf. Gn 1, 27; Ps 8, 6). Ce regard ne se laisse pas aller √† manquer de confiance devant celui qui est malade, souffrant, marginalis√© ou au seuil de la mort; mais il se laisse interpeller par toutes ces situations, pour aller √† la recherche d'un sens et, en ces occasions, il est dispos√© √† percevoir dans le visage de toute personne une invitation √† la rencontre, au dialogue, √† la solidarit√©.

L'√Ęme saisie d'un religieux √©merveillement, il est temps que nous ayons tous ce regard pour √™tre de nouveau en mesure de v√©n√©rer et d'honorer tout homme, comme Paul VI nous invitait √† le faire dans un de ses messages de No√ęl.(108) Stimul√© par ce regard contemplatif, le peuple nouveau des rachet√©s ne peut pas ne pas √©clater en hymnes de joie, de louange et de reconnaissance pour le don inestimable de la vie, pour le myst√®re de l'appel de tout homme √† participer dans le Christ √† la vie de la gr√Ęce et √† une existence de communion sans fin avec Dieu Cr√©ateur et P√®re.

84. C√©l√©brer l'Evangile de la vie signifie c√©l√©brer le Dieu de la vie, le Dieu qui donne la vie: ¬ę Nous devons c√©l√©brer la Vie √©ternelle, d'o√Ļ proc√®de toute autre forme de vie. C'est d'elle que re√ßoit la vie, suivant ses capacit√©s, tout √™tre qui, en quelque mani√®re, participe √† la vie. Cette Vie divine, qui est au-dessus de toute forme de vie, vivifie et conserve la vie. Toute forme de vie et tout mouvement vital proc√®dent de cette Vie qui transcende toute vie et tout principe de vie. Les √Ęmes lui doivent leur incorruptibilit√©; c'est par elle √©galement que vivent tous les animaux et toutes les plantes, qui en re√ßoivent la plus petite √©tincelle. Aux hommes, √™tres faits d'esprit et de mati√®re, la Vie donne la vie. Et s'il nous arrive de l'abandonner, alors la Vie nous convertit et nous rappelle √† elle par la surabondance de son amour pour l'homme. Bien plus, elle nous promet de nous conduire, corps et √Ęmes, √† la vie parfaite, √† l'immortalit√©. C'est trop peu de dire que cette Vie est vivante: elle est Principe de vie, Cause et Source unique de vie. Tout √™tre vivant doit la contempler et la louer: c'est la Vie qui donne la vie en abondance ¬Ľ.(109)

Nous aussi, comme le Psalmiste, dans la pri√®re quotidienne, individuelle et communautaire, nous louons et nous b√©nissons Dieu notre P√®re, qui nous a tiss√©s dans le sein maternel et qui nous a vus et aim√©s lorsque nous √©tions encore inachev√©s (cf. Ps 139 138, 13.15-16), et nous nous exclamons avec une joie d√©bordante: ¬ę Je te rends gr√Ęce pour tant de prodiges: merveille que je suis, merveille que tes oeuvres ¬Ľ (Ps 139 138, 14). Oui, ¬ę cette vie mortelle, malgr√© ses tourments, ses myst√®res obscurs, ses souffrances, son in√©vitable caducit√©, est une r√©alit√© merveilleuse, un prodige toujours nouveau et √©mouvant, un √©v√©nement digne d'√™tre chant√© et d'√™tre glorifi√© dans la joie ¬Ľ.(110) En outre, l'homme et sa vie ne nous apparaissent pas seulement comme un des plus grands prodiges de la cr√©ation: Dieu a conf√©r√© √† l'homme une dignit√© quasi divine (cf. Ps 8, 6-7). En tout enfant qui na√ģt et en tout homme qui vit ou qui meurt, nous reconnaissons l'image de la gloire de Dieu: nous c√©l√©brons cette gloire en tout homme, signe du Dieu vivant, ic√īne de J√©sus Christ.

Nous sommes appel√©s √† exprimer notre √©merveillement et notre gratitude pour la vie re√ßue en don et √† accueillir, appr√©cier et communiquer l'Evangile de la vie non seulement dans la pri√®re personnelle et communautaire, mais surtout dans les c√©l√©brations de l'ann√©e liturgique. Il faut mentionner ici en particulier les Sacrements, signes efficaces de la pr√©sence et de l'action salvifique du Seigneur J√©sus dans l'existence chr√©tienne: ils rendent les hommes participants de la vie divine, en leur assurant l'√©nergie spirituelle n√©cessaire pour saisir en toute v√©rit√© le sens de la vie, de la souffrance et de la mort. Gr√Ęce √† une authentique red√©couverte de la signification des rites et √† leur juste mise en valeur, les c√©l√©brations liturgiques, surtout les c√©l√©brations des sacrements, seront toujours plus en mesure d'exprimer toute la v√©rit√© sur la naissance, la vie, la souffrance et la mort, en aidant √† les vivre comme une participation au myst√®re pascal du Christ mort et ressuscit√©.

85. Dans la célébration de l'Evangile de la vie, il faut savoir apprécier et mettre en valeur aussi les gestes et les symboles qui abondent dans les diverses traditions et dans les coutumes culturelles et populaires. Ce sont des moments et des formes de rencontre à travers lesquels se manifestent, dans les différents pays et les différentes cultures, la joie de la vie qui commence, le respect et la défense de toute existence humaine, l'attention à celui qui souffre ou qui est dans le besoin, la proximité à l'égard du vieillard ou du mourant, le partage de la douleur de ceux qui sont en deuil, l'espérance et le désir de l'immortalité.

Dans cette perspective, accueillant également la suggestion présentée par les Cardinaux au Consistoire de 1991, je propose que soit célébrée tous les ans dans les différents pays une Journée pour la Vie, comme cela se fait déjà à l'initiative de certaines Conférences épiscopales. Il est nécessaire que cette Journée soit préparée et célébrée avec la participation active de toutes les composantes de l'Eglise locale. Son but fondamental est de susciter dans les consciences, dans les familles, dans l'Eglise et dans la société civile la reconnaissance du sens et de la valeur de la vie humaine à toutes ses étapes et dans toutes ses conditions, en attirant spécialement l'attention sur la gravité de l'avortement et de l'euthanasie, sans pour autant négliger les autres moments et les autres aspects de la vie, qui méritent d'être pris attentivement en considération dans chaque cas, selon ce que suggérera l'évolution de la situation.

86. Dans l'esprit du culte spirituel agréable à Dieu (cf. Rm 12, 1), la célébration de l'Evangile de la vie demande à être réalisée surtout dans l'existence quotidienne, vécue dans l'amour d'autrui et dans le don de soi. C'est toute notre existence qui se fera ainsi accueil authentique et responsable du don de la vie et louange sincère et reconnaissante de Dieu qui nous a fait ce don. C'est ce qui se passe déjà dans tant de gestes d'offrande, souvent humble et cachée, accomplis par des hommes et des femmes, des enfants et des adultes, des jeunes et des anciens, des malades et des bien portants.

C'est dans un tel contexte, riche d'humanit√© et d'amour, que prennent aussi naissance les gestes h√©ro√Įques. Ceux-ci sont la c√©l√©bration la plus solennelle de l'Evangile de la vie, parce qu'ils le pro- clament par le don total de soi; ils sont la lumineuse manifestation du degr√© d'amour le plus √©lev√©: donner sa vie pour la personne qu'on aime (cf. Jn 15, 13); ils sont la participation au myst√®re de la Croix, sur laquelle J√©sus r√©v√®le tout le prix qu'a pour lui la vie de tout homme et comment cette vie se r√©alise pleinement dans le don total de soi. Au-del√† des actions d'√©clat, il y a l'h√©ro√Įsme au quotidien, fait de petits ou de grands gestes de partage qui enrichissent une authentique culture de la vie. Parmi ces gestes, il faut particuli√®rement appr√©cier le don d'organes, accompli sous une forme √©thiquement acceptable, qui permet √† des malades parfois priv√©s d'espoir de nouvelles pers- pectives de sant√© et m√™me de vie.

A cet h√©ro√Įsme du quotidien appartient le t√©moignage silencieux, mais combien f√©cond et √©loquent, de ¬ę toutes les m√®res courageuses qui se consacrent sans r√©serve √† leur famille, qui souffrent en donnant le jour √† leurs enfants, et sont ensuite pr√™tes √† supporter toutes les fatigues, √† affronter tous les sacrifices, pour leur transmettre ce qu'elles poss√®dent de meilleur en elles ¬Ľ.(111) Dans l'accomplissement de leur mission, ¬ę ces m√®res h√©ro√Įques ne trouvent pas toujours un soutien dans leur entourage. Au contraire, les mod√®les de civilisation, souvent promus et diffus√©s par les moyens de communication sociale, ne favorisent pas la maternit√©. Au nom du progr√®s et de la modernit√©, on pr√©sente comme d√©sormais d√©pass√©es les valeurs de la fid√©lit√©, de la chastet√© et du sacrifice qu'ont illustr√©es et continuent √† illustrer une foule d'√©pouses et de m√®res chr√©tiennes... Nous vous remercions, m√®res h√©ro√Įques, pour votre amour invincible! Nous vous remercions pour la confiance intr√©pide plac√©e en Dieu et en son amour. Nous vous remercions pour le sacrifice de votre vie... Dans le myst√®re pascal, le Christ vous rend le don que vous avez fait. Il a en effet le pouvoir de vous rendre la vie que vous lui avez apport√©e en offrande ¬Ľ.(112)

¬ę A quoi cela sert-il, mes fr√®res, que quelqu'un dise: "J'ai la foi", s'il n'a pas les oeuvres? ¬Ľ (Jc 2, 14): servir l'√Čvangile de la vie

87. En vertu de la participation √† la mission royale du Christ, le soutien et la promotion de la vie humaine doivent se faire par le service de la charit√©, qui se traduit dans le t√©moignage personnel, dans les diverses formes de b√©n√©volat, dans l'animation sociale et dans l'engagement politique. Il s'agit l√† d'une exigence particuli√®rement pressante √† l'heure actuelle, o√Ļ la ¬ę culture de la mort ¬Ľ s'oppose si fortement √† la ¬ę culture de la vie ¬Ľ, et semble souvent l'emporter. Mais avant cela, il s'agit d'une exigence qui na√ģt de la ¬ę foi op√©rant par la charit√© ¬Ľ (Ga 5, 6), comme nous en avertit la Lettre de Jacques: ¬ę A quoi cela sert-il, mes fr√®res, que quelqu'un dise: "J'ai la foi", s'il n'a pas les oeuvres? La foi peut-elle le sauver? Si un fr√®re ou une soeur sont nus, s'ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l'un d'entre vous leur dise: "Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez- vous", sans leur donner ce qui est n√©cessaire √† leur corps, √† quoi cela sert-il? Ainsi en est-il de la foi: si elle n'a pas les oeuvres, elle est tout √† fait morte ¬Ľ (2, 14-17).

Dans le service de la charit√©, il y a un √©tat d'esprit qui doit nous animer et nous distinguer: nous devons prendre soin de l'autre en tant que personne confi√©e par Dieu √† notre responsabilit√©. Comme disciples de J√©sus, nous sommes appel√©s √† nous faire le prochain de tout homme (cf. Lc 10, 29-37), avec une pr√©f√©rence marqu√©e pour qui est le plus pauvre, le plus seul et le plus dans le besoin. C'est en aidant celui qui a faim ou soif, l'√©tranger, celui qui est nu, malade ou en prison - comme aussi l'enfant √† na√ģtre, le vieillard qui souffre ou se trouve aux portes de la mort - qu'il nous est donn√© de servir J√©sus, comme Lui-m√™me l'a d√©clar√©: ¬ę Dans la mesure o√Ļ vous l'avez fait √† l'un de ces plus petits de mes fr√®res, c'est √† moi que vous l'avez fait ¬Ľ (Mt 25, 40). C'est pourquoi nous ne pouvons pas ne pas nous sentir interpell√©s et jug√©s par ces paroles toujours actuelles de saint Jean Chrysostome: ¬ę Tu veux honorer le Corps du Christ? Ne le m√©prise pas lorsqu'il est nu. Ne l'honore pas ici, dans l'√©glise, par des tissus de soie tandis que tu le laisses dehors souffrir du froid et du manque de v√™tements ¬Ľ.(113)

Le service de la charit√© √† l'√©gard de la vie doit √™tre profond√©ment unifi√©: il ne peut tol√©rer ce qui est unilat√©ral ou discriminatoire, parce que la vie humaine est sacr√©e et inviolable dans toutes ses √©tapes et en toute situation; elle est un bien indivisible. Il s'agit donc de ¬ę prendre soin ¬Ľ de toute la vie et de la vie de tous. Ou plut√īt, plus profond√©ment encore, il s'agit d'aller jusqu'aux racines m√™mes de la vie et de l'amour.

C'est justement à partir d'un amour profond pour tout homme et toute femme que s'est développée au cours des siècles une histoire extraordinaire de la charité, qui a introduit dans la vie ecclésiale et civile de nombreuses institutions mises au service de la vie qui suscitent l'admiration de tout observateur non prévenu. C'est une histoire que chaque communauté chrétienne doit continuer à écrire par une action pastorale et sociale multiple, avec un sens renouvelé de la responsabilité. A cette fin, on doit mettre en oeuvre des formes raisonnables et efficaces d'accompagnement de la vie naissante, en étant spécialement proche des mères qui, même sans le soutien du père, ne craignent pas de mettre au monde leur enfant et de l'élever. On prendra le même soin de la vie dans la marginalité ou dans la souffrance, spécialement dans les phases terminales.

88. Tout cela comporte une action éducative patiente et courageuse qui incite chacun à porter les fardeaux des autres (cf. Ga 6, 2); cela requiert une promotion soutenue des vocations au service, en particulier chez les jeunes; cela implique la réalisation d'initiatives et de projets concrets, stables et inspirés par l'Evangile.

Il y a beaucoup de moyens √† mettre en valeur avec comp√©tence et s√©rieux dans l'engagement. En ce qui concerne les d√©buts de la vie, les centres pour les m√©thodes naturelles de r√©gulation de la fertilit√© sont √† promouvoir comme des appuis solides √† la paternit√© et √† la maternit√© responsables, par lesquelles toute personne, √† commencer par l'enfant, est reconnue et respect√©e pour elle-m√™me et tout choix est motiv√© et guid√© √† l'aune du don total de soi. Les conseillers conjugaux et familiaux, par leur action sp√©cifique de conseil et de pr√©vention, d√©ploy√©e √† la lumi√®re d'une anthropologie en harmonie avec la conception chr√©tienne de la personne, du couple et de la sexualit√©, constituent aussi des auxiliaires pr√©cieux pour red√©couvrir le sens de l'amour et de la vie, et pour soutenir et accompagner chaque famille dans sa mission de ¬ę sanctuaire de la vie ¬Ľ. Les centres d'aide √† la vie et les maisons ou centres d'accueil de la vie se mettent aussi au service de la vie naissante. Par leur action, de nombreuses m√®res c√©libataires et de nombreux couples en difficult√© retrouvent des raisons de vivre et des convictions en obtenant aide et soutien pour surmonter leurs difficult√©s et leurs craintes devant l'accueil d'une vie √† na√ģtre ou √† peine venue au monde.

Face à des situations de gêne, de déviance, de maladie et de marginalité, d'autres structures comme les communautés de réhabilitation des toxicomanes, les communautés d'hébergement de mineurs ou de malades mentaux, les centres de soin et d'accueil des malades du SIDA, les associations de solidarité surtout pour les personnes handicapées sont une expression éloquente de ce que la charité sait inventer pour donner à chacun de nouvelles raisons d'espérer et des possibilités concrètes de vivre.

Enfin, quand l'existence terrestre arrive √† son terme, c'est encore √† la charit√© de trouver les modalit√©s les plus adapt√©es pour que les personnes √Ęg√©es, sp√©cialement si elles sont d√©pendantes, et les malades en phase terminale puissent b√©n√©ficier d'une assistance vraiment humaine et recevoir les r√©ponses qui conviennent √† leurs besoins, en particulier en ce qui concerne leurs angoisses et leur solitude. Dans ces cas, le r√īle des familles est irrempla√ßable; mais les familles peuvent trouver un appui consid√©rable dans les structures sociales d'assistance et, quand c'est n√©cessaire, dans le recours aux soins palliatifs, en faisant appel aux services sanitaires et sociaux appropri√©s qui exercent leur activit√© dans des centres de s√©jour ou de soins publics ou √† domicile.

En particulier, on doit reconsid√©rer le r√īle des h√īpitaux, des cliniques et des maisons de soin: leur v√©ritable identit√© n'est pas seulement celle d'institutions o√Ļ l'on s'occupe des malades ou des mourants, mais avant tout celle de milieux o√Ļ la douleur, la souffrance et la mort sont reconnues et interpr√©t√©es dans leur sens proprement humain et sp√©cifiquement chr√©tiens. D'une fa√ßon sp√©ciale, cette identit√© doit appara√ģtre clairement et efficacement dans les instituts d√©pendant de religieux ou li√©s en quelque autre mani√®re √† l'√Čglise.

89. Ces structures et ces lieux de service de la vie, ainsi que toutes les autres initiatives de soutien et de solidarité que les circonstances pourront suggérer dans chaque cas, ont besoin d'être animés par des personnes généreusement disponibles et profondément conscientes de l'importance de l'Evangile de la vie pour le bien des individus et de la société.

Une responsabilit√© sp√©cifique est confi√©e au personnel de sant√©: m√©decins, pharmaciens, infirmiers et infirmi√®res, aum√īniers, religieux et religieuses, administrateurs et b√©n√©voles. Leurs professions en font des gardiens et des serviteurs de la vie humaine. Dans le contexte culturel et social actuel, o√Ļ la science et l'art m√©dical risquent de faire oublier leur dimension √©thique naturelle, ils peuvent √™tre parfois fortement tent√©s de se transformer en agents de manipulation de la vie ou m√™me en artisans de mort. Face √† cette tentation, leur responsabilit√© est aujourd'hui consid√©rablement accrue; elle puise son inspiration la plus profonde et trouve son soutien le plus puissant justement dans la dimension √©thique des professions de sant√©, dimension qui leur est intrins√®que et qu'on ne peut n√©gliger, comme le reconnaissait d√©j√† l'antique serment d'Hippocrate, toujours actuel, qui demande √† tout m√©decin de s'engager √† respecter absolument la vie humaine et son caract√®re sacr√©.

Le respect absolu de toute vie humaine innocente exige aussi l'exercice de l'objection de conscience face √† l'avortement provoqu√© et √† l'euthanasie. ¬ę Faire mourir ¬Ľ ne peut jamais √™tre consid√©r√© comme un soin m√©dical, m√™me si l'intention √©tait seulement de r√©pondre √† une demande du patient: c'est au contraire la n√©gation des professions de sant√©, qui se d√©finissent comme un ¬ę oui ¬Ľ passionn√© et tenace √† la vie. La recherche biom√©dicale elle-m√™me, domaine fascinant et annonciateur de grands bienfaits nouveaux pour l'humanit√©, doit toujours refuser des exp√©rimentations, des re- cherches ou des applications qui, niant la dignit√© inviolable de l'√™tre humain, cessent d'√™tre au service des hommes et se transforment en r√©alit√©s qui les oppriment tout en paraissant leur venir en aide.

90. Les personnes engag√©es dans le b√©n√©volat sont appel√©es √† jouer un r√īle sp√©cifique: elles apportent une contribution pr√©cieuse au service de la vie quand elles allient comp√©tence professionnelle et amour g√©n√©reux et gratuit. L'Evangile de la vie les pousse √† √©lever leurs sentiments de simple philanthropie √† la hauteur de la charit√© du Christ; √† reconqu√©rir chaque jour, dans le labeur et la fatigue, la conscience de la dignit√© de tout homme; √† aller √† la d√©couverte des besoins des personnes en ouvrant, s'il le faut, de nouvelles voies l√† o√Ļ le besoin se fait le plus urgent et l√† o√Ļ l'attention et le soutien sont les plus d√©ficients.

Le r√©alisme tenace de la charit√© exige que l'on propage l'Evangile de la vie √©galement par des types d'animation sociale et d'engagement politique, o√Ļ l'on d√©fende et o√Ļ l'on mette en avant la valeur de la vie dans nos soci√©t√©s toujours plus marqu√©es par la complexit√© et le pluralisme. Individus, fa- milles, groupes, entit√©s associatives ont, √† des titres et selon des modes divers, une responsabilit√© dans l'animation sociale et dans l'√©laboration de projets culturels, √©conomiques, politiques et l√©gislatifs qui contribuent, dans le respect de tous et selon la logique de la vie sociale d√©mocratique, √† √©difier une soci√©t√© dans laquelle la dignit√© de chaque personne soit reconnue et prot√©g√©e, et la vie de tous d√©fendue et promue.

Cette t√Ęche repose en particulier sur les responsables de la vie publique. Appel√©s √† servir l'homme et le bien commun, ils ont le devoir de faire des choix courageux en faveur de la vie, surtout dans le domaine des dispositions l√©gislatives. Dans un r√©gime d√©mocratique, o√Ļ les lois et les d√©cisions sont d√©termin√©es sur la base d'un large consensus, le sens de la responsabilit√© personnelle peut se trouver att√©nu√© dans la conscience des personnes qui ont une part d'autorit√©. Mais on ne peut jamais abdiquer cette responsabilit√©, surtout quand on a re√ßu un mandat l√©gislatif ou impliquant des d√©cisions, mandat qui appelle √† r√©pondre devant Dieu, devant sa conscience et devant la soci√©t√© tout enti√®re de choix √©ventuellement contraires au bien commun authentique. Si les lois ne sont pas le seul moyen de d√©fendre la vie humaine, elles jouent cependant un r√īle de grande importance et parfois d√©terminant dans la formation des mentalit√©s et des habitudes. Je r√©p√®te encore une fois qu'une norme qui viole le droit naturel d'un innocent √† la vie est injuste et que, comme telle, elle ne peut avoir force de loi. Aussi, je renouvelle avec vigueur mon appel √† tous les hommes politiques afin qu'ils ne promulguent pas de lois qui, m√©connaissant la dignit√© de la personne, minent √† la racine la vie m√™me de la soci√©t√© civile.

L'Eglise sait que, dans le contexte de d√©mocraties pluralistes, en raison de la pr√©sence de courants culturels forts de tendances diff√©rentes, il est difficile de r√©aliser efficacement une d√©fense l√©gale de la vie. Toutefois, mue par la certitude que la v√©rit√© morale ne peut pas rester sans √©cho dans l'intime des consciences, elle encourage les hommes politiques, √† commencer par ceux qui sont chr√©tiens, √† ne pas se r√©signer et √† faire les choix qui, compte tenu des possibilit√©s concr√®tes, conduisent √† r√©tablir un ordre juste dans l'affirmation et la promotion de la valeur de la vie. Dans cette perspective, il faut noter qu'il ne suffit pas d'√©liminer les lois iniques. Il faut combattre les causes qui favorisent des attentats contre la vie, surtout en assurant √† la famille et √† la maternit√© le soutien qui leur est d√Ľ: la politique familiale doit √™tre le pivot et le moteur de toutes les politiques sociales. C'est pourquoi il faut lancer des initiatives sociales et l√©gislatives capables de garantir des conditions de libert√© authentique dans les choix concernant la paternit√© et la maternit√©; en outre, il est n√©cessaire de revoir la conception des poli- tiques du travail, de la vie urbaine, du logement et des services, afin que l'on puisse concilier le temps du travail et le temps r√©serv√© √† la famille, et qu'il soit effectivement possible de s'occuper de ses enfants et des personnes √Ęg√©es.

91. Les probl√®mes d√©mographiques constituent aujourd'hui un aspect important de la politique pour la vie. Les pouvoirs publics ont certes la responsabilit√© de prendre des initiatives ¬ę pour orienter la d√©mographie de la population ¬Ľ; (114) mais ces initiatives doivent toujours pr√©supposer et respecter la responsabilit√© premi√®re et inali√©nable des √©poux et des familles; elles ne peuvent inclure le recours √† des m√©thodes non respectueuses de la personne et de ses droits fondamentaux, √† commencer par le droit √† la vie de tout √™tre humain innocent. Il est donc moralement inaccep- table que, pour la r√©gulation des naissances, on encourage ou on aille jusqu'√† imposer l'usage de moyens comme la contraception, la st√©rilisation et l'avortement.

Il y a bien d'autres fa√ßons de r√©soudre le probl√®me d√©mographique: les gouvernements et les diverses institutions internationales doivent tendre avant tout √† la cr√©ation de conditions √©conomiques, sociales, m√©dicales, sanitaires et culturelles qui permettent aux √©poux de faire leurs choix dans le domaine de la procr√©ation en toute libert√© et avec une vraie responsabilit√©; ils doivent ensuite s'efforcer d'¬ę augmenter les moyens et de distribuer avec une plus grande justice la richesse pour que tous puissent participer √©quitablement aux biens de la cr√©ation. Il faut trouver des solutions au niveau mondial, en instaurant une v√©ritable √©conomie de communion et de participation aux biens, tant dans l'ordre international que national ¬Ľ.(115) C'est la seule voie qui respecte la dignit√© des personnes et des familles, ainsi que l'authentique patrimoine culturel des peuples.

Le service de l'Evangile de la vie est donc vaste et complexe. Il nous appara√ģt toujours plus comme un cadre appr√©ciable, favorable √† une collaboration concr√®te avec les fr√®res d'autres Eglises et d'autres Communaut√©s eccl√©siales, dans la ligne de l'oecum√©nisme des oeuvres que le Concile Vatican II a encourag√© avec autorit√©.(116) En outre, le service de l'Evangile de la vie se pr√©sente comme un espace providentiel pour le dialogue et la collaboration avec les croyants d'autres religions et avec tous les hommes de bonne volont√©: la d√©fense et la promotion de la vie ne sont le monopole de personne mais bien le devoir et la responsabilit√© de tous. Le d√©fi auquel nous devons faire face, √† la veille du troisi√®me mill√©naire, est ardu: seule la coop√©ration harmonieuse de tous ceux qui croient dans la valeur de la vie pourra √©viter un √©chec de la civilisation, aux cons√©quences impr√©visibles.

¬ę Des fils, voil√† ce que donne le Seigneur, r√©compense, que le fruit des entrailles ¬Ľ (Ps 127 126, 3): la famille ¬ę sanctuaire de la vie ¬Ľ

92. A l'int√©rieur du ¬ę peuple de la vie et pour la vie ¬Ľ, la responsabilit√© de la famille est d√©terminante: c'est une responsabilit√© qui r√©sulte de sa nature m√™me - qui consiste √† √™tre une communaut√© de vie et d'amour, fond√©e sur le mariage - et de sa mission de ¬ę garder, de r√©v√©ler et de communiquer l'amour ¬Ľ.(117) Il s'agit pr√©cis√©ment de l'amour m√™me de Dieu, dont les parents sont faits les coop√©rateurs et comme les interpr√®tes dans la transmission de la vie et dans l'√©ducation, suivant le projet du P√®re.(118) C'est donc un amour qui se fait gratuit√©, accueil, don: dans la famille, chacun est reconnu, respect√© et honor√© parce qu'il est une personne, et, si quelqu'un a davantage de besoins, l'attention et les soins qui lui sont port√©s se font plus intenses.

La famille a un r√īle a jouer tout au long de l'existence de ses membres, de la naissance √† la mort. Elle est v√©ritablement ¬ę le sanctuaire de la vie..., le lieu o√Ļ la vie, don de Dieu, peut √™tre convenablement accueillie et prot√©g√©e contre les nombreuses attaques auxquelles elle est expos√©e, le lieu o√Ļ elle peut se d√©velopper suivant les exigences d'une croissance humaine authentique ¬Ľ.(119) C'est pourquoi le r√īle de la famille est d√©terminant et irrempla√ßable pour b√Ętir la culture de la vie.

Comme Eglise domestique, la famille a vocation d'annoncer, de c√©l√©brer et de servir l'Evangile de la vie. C'est une mission qui concerne avant tout les √©poux, appel√©s √† transmettre la vie, en se fondant sur une conscience sans cesse renouvel√©e du sens de la g√©n√©ration, en tant qu'√©v√©nement privil√©gi√© dans lequel est manifest√© le fait que la vie humaine est un don re√ßu pour √™tre √† son tour donn√©. Dans la procr√©ation d'une vie nouvelle, les parents se rendent compte que l'enfant, ¬ę s'il est le fruit de leur don r√©ciproque d'amour devient, √† son tour, un don pour tous les deux: un don qui jaillit du don! ¬Ľ.(120)

C'est surtout par l'√©ducation des enfants que la famille remplit sa mission d'annoncer l'Evangile de la vie. Par la parole et par l'exemple, dans les rapports et les choix quotidiens, et par leurs gestes et leurs signes concrets, les parents initient leurs enfants √† la libert√© authentique qui s'exerce dans le don total de soi et ils cultivent en eux le respect d'autrui, le sens de la justice, l'accueil bienveillant, le dialogue, le service g√©n√©reux, la solidarit√© et toutes les autres valeurs qui aident √† vivre la vie comme un don. L'action √©ducative des parents chr√©tiens doit servir la foi des enfants et les aider √† r√©pondre √† la vocation qu'ils re√ßoivent de Dieu. Il entre aussi dans la mission √©ducative des parents d'enseigner √† leurs enfants le vrai sens de la souffrance et de la mort, et d'en t√©moigner aupr√®s d'eux: ils le pourront s'ils savent √™tre attentifs √† toutes les souffrances qu'ils rencontrent autour d'eux et, avant tout, s'ils savent, dans leur milieu familial, se montrer concr√®tement proches des malades et des personnes √Ęg√©es, les assister et partager avec eux.

93. En outre, la famille célèbre l'Evangile de la vie par la prière quotidienne, personnelle et familiale: dans la prière, elle loue et remercie le Seigneur pour le don de la vie, et elle invoque lumière et force pour affronter les moments de difficulté et de souffrance, sans jamais perdre l'espérance. Mais la célébration qui donne son sens à toute autre forme de prière et de culte, c'est celle qui s'exprime dans l'existence quotidienne même de la famille, si elle est faite d'amour et de don de soi.

La c√©l√©bration devient ainsi service de l'Evangile de la vie, qui s'exprime par la solidarit√©, v√©cue dans la famille et autour d'elle comme une attention d√©licate, √©veill√©e et bienveillante dans les petites et les humbles actions de chaque jour. La solidarit√© s'exprime d'une mani√®re particuli√®re lorsque les familles sont disponibles pour adopter ou se voir confier des enfants abandonn√©s par leurs parents ou se trouvant dans des situations graves. L'amour paternel et maternel v√©ritable sait aller au-del√† des liens de la chair et du sang et accueillir aussi des enfants d'autres familles, leur apportant tout ce qui leur est n√©cessaire pour vivre et s'√©panouir pleinement. Parmi les formes d'adoption, l'adoption √† distance (parrainage) m√©rite d'√™tre propos√©e, de pr√©f√©rence dans les cas o√Ļ l'abandon a pour seul motif les conditions de grande pauvret√© de la famille. Ce mode d'adoption permet en effet d'offrir aux parents l'aide n√©cessaire pour entretenir et pour √©duquer leurs enfants, sans devoir les arracher √† leur milieu naturel.

Comprise comme ¬ę la d√©termination ferme et pers√©v√©rante de travailler pour le bien commun ¬Ľ,(121) la solidarit√© demande √† √™tre pratiqu√©e √©galement dans des modes de participation √† la vie sociale et politique. Par cons√©quent, le service de l'Evangile de la vie suppose que les familles, sp√©cialement par leur participation √† des associations, s'emploient √† obtenir que les lois et les institutions de l'Etat ne l√®sent en aucune fa√ßon le droit √† la vie, de la conception √† la mort naturelle, mais le d√©fendent et le soutiennent.

94. On doit accorder aux personnes √Ęg√©es une place particuli√®re. Dans certaines cultures, la personne plus avanc√©e en √Ęge demeure int√©gr√©e dans la famille avec un r√īle actif important, mais dans d'autres cultures, le vieillard est consid√©r√© comme un poids inutile et on l'abandonne √† lui-m√™me: dans ce genre de situation, la tentation de recourir √† l'euthanasie peut se pr√©senter plus facilement.

La marginalisation ou m√™me le rejet des personnes √Ęg√©es sont intol√©rables. Leur pr√©sence en famille, ou du moins la pr√©sence proche de la famille lorsque l'√©troitesse des logements ou d'autres motifs ne laissent pas d'autre solution, sont d'une importance essentielle pour cr√©er un climat d'√©change mutuel et de communication enrichissante entre les diff√©rentes g√©n√©rations. Il importe donc que l'on maintienne une sorte de ¬ę pacte ¬Ľ entre les g√©n√©rations, ou qu'on le r√©tablisse quand il a disparu, afin que les parents √Ęg√©s, parvenus au terme de leur route, puissent trouver chez leurs enfants l'accueil et la solidarit√© qu'ils ont eux- m√™me pratiqu√©s envers eux √† leur entr√©e dans la vie: c'est l√† une exigence du commandement divin d'honorer son p√®re et sa m√®re (cf. Ex 20, 12; Lv 19, 3). Mais il y a plus. La personne √Ęg√©e n'est pas seulement √† consid√©rer comme l'objet d'une attention proche et serviable. Elle a pour sa part une contribution pr√©cieuse √† apporter √† l'Evangile de la vie. Gr√Ęce au riche patrimoine d'exp√©rience acquise au long des ann√©es, elle peut et elle doit transmettre la sagesse, rendre t√©moignage de l'esp√©rance et de la charit√©.

S'il est vrai que ¬ę l'avenir de l'humanit√© passe par la famille ¬Ľ,(122) on doit reconna√ģtre qu'actuellement les conditions sociales, √©conomiques et culturelles rendent souvent plus difficile et plus laborieux l'engagement de la famille √† √™tre au service de la vie. Pour qu'elle puisse r√©pondre √† sa vocation de ¬ę sanctuaire de la vie ¬Ľ, comme cellule d'une soci√©t√© qui aime et accueille la vie, il est n√©cessaire et urgent que la famille elle-m√™me soit aid√©e et soutenue. Les soci√©t√©s et les Etats doivent assurer tout le soutien n√©cessaire, y compris sur le plan √©conomique, pour que les familles puissent faire face √† leurs probl√®mes de la mani√®re la plus humaine. Pour sa part, l'Eglise doit promouvoir inlassablement une pastorale familiale capable d'amener chaque famille √† red√©couvrir sa mission √† l'√©gard de l'Evangile de la vie et de la vivre avec courage et avec joie.

¬ę Conduisez-vous en enfants de lumi√®re ¬Ľ (Ep 5, 8): r√©aliser un tournant culturel

95. ¬ę Conduisez-vous en enfants de lumi√®re... Discernez ce qui pla√ģt au Seigneur, et ne prenez aucune part aux oeuvres st√©riles des t√©n√®bres ¬Ľ (Ep 5, 8.10-11). Dans la situation sociale actuelle, marqu√©e par un affrontement dramatique entre la ¬ę culture de la vie ¬Ľ et la ¬ę culture de la mort ¬Ľ, il faut d√©velopper un sens critique aigu, permettant de discerner les vraies valeurs et les besoins authentiques.

Il est urgent de se livrer √† une mobilisation g√©n√©rale des consciences et √† un effort commun d'ordre √©thique, pour mettre en oeuvre une grande strat√©gie pour le service de la vie. Nous devons construire tous ensemble une nouvelle culture de la vie: nouvelle, parce qu'elle sera en mesure d'aborder et de r√©soudre les probl√®mes in√©dits pos√©s aujourd'hui au sujet de la vie de l'homme; nouvelle, parce qu'elle sera adopt√©e avec une conviction forte et active par tous les chr√©tiens; nouvelle, parce qu'elle sera capable de susciter un d√©bat culturel s√©rieux et courageux avec tous. L'urgence de ce tournant culturel tient √† la situation historique que nous traversons, mais elle provient surtout de la mission m√™me d'√©vang√©lisation qui est celle de l'Eglise. En effet, l'Evangile vise √† ¬ę transformer du dedans, √† rendre neuve l'humanit√© elle-m√™me ¬Ľ; (123) il est comme le levain qui fait lever toute la p√Ęte (cf. Mt 13, 33) et, comme tel, il est destin√© √† impr√©gner toutes les cultures et √† les animer de l'int√©rieur,(124) afin qu'elles expriment la v√©rit√© tout enti√®re sur l'homme et sur sa vie.

On doit commencer par renouveler la culture de la vie √† l'int√©rieur des communaut√©s chr√©tiennes elles-m√™mes. Les croyants, m√™me ceux qui par- ticipent activement √† la vie eccl√©siale, tombent trop souvent dans une sorte de dissociation entre la foi chr√©tienne et ses exigences √©thiques √† l'√©gard de la vie, en arrivant ainsi au subjectivisme moral et √† certains comportements inacceptables. Il faut alors nous interroger, avec beaucoup de lucidit√© et de courage, sur la nature de la culture de la vie r√©pandue aujourd'hui parmi les chr√©tiens, les familles, les groupes et les communaut√©s de nos dioc√®ses. Avec la m√™me clart√© et la m√™me r√©solution, nous devons d√©terminer les actes que nous sommes appel√©s √† accomplir pour servir la vie dans la pl√©nitude de sa v√©rit√©. En m√™me temps, il nous faut conduire un d√©bat s√©rieux et approfondi avec tous, y compris avec les non-croyants, sur les probl√®mes fondamentaux de la vie humaine, dans les lieux o√Ļ s'√©labore la pens√©e, comme dans les divers milieux professionnels et l√† o√Ļ se d√©roule l'existence quotidienne de chacun.

96. La premi√®re action fondamentale √† mener pour parvenir √† ce tournant culturel est la formation de la conscience morale au sujet de la valeur incommensurable et inviolable de toute vie humaine. Il est d'une supr√™me importance de red√©couvrir le lien ins√©parable entre la vie et la libert√©. Ce sont des biens indissociables: quand l'un de ces biens est l√©s√©, l'autre finit par l'√™tre aussi. Il n'y a pas de libert√© v√©ritable l√† o√Ļ la vie n'est pas accueillie ni aim√©e; et il n'y a pas de vie en pl√©nitude sinon dans la libert√©. Ces deux r√©alit√©s ont enfin un point de r√©f√©rence premier et sp√©cifique qui les relie indissolublement: la vocation √† l'amour. Cet amour, comme don total de soi,(125) repr√©sente le sens le plus authentique de la vie et de la libert√© de la personne.

Pour la formation de la conscience, la redécouverte du lien constitutif qui unit la liberté à la vérité n'est pas moins déterminante. Comme je l'ai dit bien des fois, séparer radicalement la liberté de la vérité objective empêche d'établir les droits de la personne sur une base rationnelle solide, et cela ouvre dans la société la voie au risque de l'arbitraire ingouvernable des individus ou au totalitarisme mortifère des pouvoirs publics.(126)

Il est essentiel, ensuite, que l'homme reconnaisse l'√©vidence originelle de sa condition de cr√©ature, qui re√ßoit de Dieu l'√™tre et la vie comme un don et une t√Ęche: c'est seulement en acceptant sa d√©pendance premi√®re dans l'√™tre que l'homme peut r√©aliser la pl√©nitude de sa vie et de sa libert√©, et en m√™me temps respecter int√©gralement la vie et la libert√© de toute autre personne. On d√©couvre ici surtout que ¬ę au centre de toute culture se trouve l'attitude que l'homme prend devant le myst√®re le plus grand, le myst√®re de Dieu ¬Ľ.(127) Quand Dieu est ni√© et quand on vit comme s'Il n'existait pas, ou du moins sans tenir compte de ses commandements, on finit vite par nier ou par compromettre la dignit√© de la personne humaine et l'inviolabilit√© de sa vie.

97. A la formation de la conscience, se rattache étroitementl'action éducative, qui aide l'homme à être toujours plus homme, qui l'introduit toujours plus avant dans la vérité, qui l'oriente vers un respect croissant de la vie, qui le forme à entretenir avec les personnes de justes relations.

Il est en particulier n√©cessaire d'√©duquer √† la valeur de la vie, en commen√ßant par ses propres ra- cines. Il serait illusoire de penser que l'on puisse construire une vraie culture de la vie humaine sans aider les jeunes √† comprendre et √† vivre la sexualit√©, l'amour et toute l'existence, en en reconnaissant le sens r√©el et l'√©troite interd√©pendance. La sexualit√©, richesse de toute la personne, ¬ę manifeste sa signification intime en portant... au don de soi dans l'amour ¬Ľ.(128) La banalisation de la sexualit√© figure parmi les principaux facteurs qui sont √† l'origine du m√©pris pour la vie naissante: seul un amour v√©ritable sait pr√©server la vie. On ne peut donc se dispenser de proposer, surtout aux adolescents et aux jeunes, une authentique √©ducation √† la sexualit√© et √† l'amour, une √©ducation comprenant la formation √† la chastet√©, vertu qui favorise la maturit√© de la personne et la rend capable de respecter le sens ¬ę sponsal ¬Ľ du corps.

La d√©marche de l'√©ducation √† la vie comporte la formation des √©poux √† la procr√©ation responsable. Dans sa port√©e r√©elle, celle-ci suppose que les √©poux se soumettent √† l'appel du Seigneur et agissent en interpr√®tes fid√®les de sa volont√©: il en est ainsi quand ils ouvrent g√©n√©reusement leur famille √† de nouvelles vies, demeurant de toute mani√®re dans une attitude d'ouverture et de service √† l'√©gard de la vie, m√™me lorsque, pour des motifs s√©rieux et dans le respect de la loi morale, les √©poux choisissent d'√©viter une nouvelle grossesse, temporairement ou pour un temps ind√©termin√©. La loi morale les oblige en tout cas √† ma√ģtriser les tendances de leurs instincts et de leurs passions et √† respecter les lois biologiques inscrites dans leurs personnes. C'est pr√©cis√©ment cette attitude qui rend l√©gitime, pour aider l'exercice de la responsabilit√© dans la procr√©ation, le recours aux m√©thodes naturelles de r√©gulation de la fertilit√©: scientifiquement, elles ont √©t√© pr√©cis√©es de mieux en mieux et elles offrent des possibilit√©s concr√®tes pour des choix qui soient en harmonie avec les valeurs morales. Une observation honn√™te des r√©sultats obtenus devrait faire tomber les pr√©jug√©s encore trop r√©pandus et convaincre les √©poux, de m√™me que le personnel de sant√© et les services sociaux, de l'importance d'une formation ad√©quate dans ce domaine. L'Eglise est reconnaissante envers ceux qui, au prix d'un d√©vouement et de sacrifices personnels souvent m√©connus, s'engagent dans la recherche sur ces m√©thodes et dans leur diffusion, en d√©veloppant en m√™me temps l'√©ducation aux valeurs morales que suppose leur emploi.

La d√©marche √©ducative ne peut manquer de prendre aussi en consid√©ration la souffrance et la mort. En r√©alit√©, elles font partie de l'exp√©rience humaine et il est vain autant qu'erron√© de chercher √† les occulter ou √† les √©carter. Au contraire, chacun doit √™tre aid√© √† en saisir le myst√®re profond, dans sa dure r√©alit√© concr√®te. M√™me la douleur et la souffrance ont un sens et une valeur, quand elles sont v√©cues en rapport √©troit avec l'amour re√ßu et donn√©. Dans cette perspective, j'ai voulu que soit c√©l√©br√©e chaque ann√©e la Journ√©e mondiale des Malades, soulignant ¬ę le caract√®re salvifique de l'offrande de la souffrance qui, si elle est v√©cue en communion avec le Christ, appartient √† l'essence m√™me de la R√©demption ¬Ľ.(129) D'ailleurs, la mort ellem√™me est tout autre chose qu'une aventure sans esp√©rance: elle est la porte de l'existence qui s'ouvre sur l'√©ternit√©, et, pour ceux qui la vivent dans le Christ, elle est l'exp√©rience de la participation √† son myst√®re de mort et de r√©surrection.

98. En somme, nous pouvons dire que le tournant culturel ici souhaité exige de tous le courage d'entrer dans un nouveau style de vie qui adopte une juste échelle des valeurs comme fondement des choix concrets, aux niveaux personnel, familial, social et international: la primauté de l'être sur l'avoir,(130) de la personne sur les choses.(131) Ce mode de vie renouvelé suppose aussi le passage de l'indifférence à l'intérêt envers autrui et du rejet à l'accueil: les autres ne sont pas des concurrents dont il faudrait se défendre, mais des frères et des soeurs dont on doit être solidaire; il faut les aimer pour eux-mêmes; ils nous enrichissent par leur présence même.

Personne ne doit se sentir exclu de cette mobilisation pour une nouvelle culture de la vie: tous ont un r√īle important √† jouer. Avec celle des familles, la mission des enseignants et des √©ducateurs est particuli√®rement pr√©cieuse. Il d√©pend largement d'eux que les jeunes, form√©s √† une libert√© v√©ritable, sachent garder en eux-m√™mes et r√©pandre autour d'eux des id√©aux de vie authentiques, et qu'ils sachent grandir dans le respect et dans le service de toute personne, en famille et dans la soci√©t√©.

De m√™me, les intellectuels peuvent faire beaucoup pour √©difier une nouvelle culture de la vie humaine. Les intellectuels catholiques ont un r√īle particulier, car ils sont appel√©s √† se rendre activement pr√©sents dans les lieux privil√©gi√©s o√Ļ s'√©labore la culture, dans le monde de l'√©cole et de l'universit√©, dans les milieux de la recherche scientifique et technique, dans les cercles de cr√©ation artistique et de r√©flexion humaniste. Nourrissant leur inspiration et leur action √† la pure s√®ve de l'Evangile, ils doivent s'employer √† favoriser une nouvelle culture de la vie, par la production de contributions s√©rieuses, bien inform√©es et susceptibles de s'imposer par leur valeur √† l'attention et au respect de tous. Pr√©cis√©ment dans cette perspective, j'ai institu√© l'Acad√©mie pontificale pour la Vie, dans le but ¬ę d'√©tudier, d'informer et de donner une formation en ce qui concerne les principaux probl√®mes de la bio-m√©decine et du droit, relatifs √† la promotion et √† la d√©fense de la vie, surtout dans le rapport direct qu'ils entretiennent avec la morale chr√©tienne et les directives du Magist√®re de l'Eglise ¬Ľ.(132) Les Universit√©s fourniront aussi un apport sp√©cifique, les Universit√©s catholiques en particulier, de m√™me que les Centres, Instituts et Comit√©s de bio√©thique.

Les divers acteurs des moyens de communication sociale ont une grande et grave responsabilit√©: il leur faut faire en sorte que les messages transmis avec beaucoup d'efficacit√© contribuent √† la culture de la vie. C'est ainsi qu'ils doivent pr√©senter des exemples de vie √©lev√©s et nobles, donner une place √† des t√©moignages positifs et parfois h√©ro√Įques d'amour pour l'homme, proposer les valeurs de la sexualit√© et de l'amour avec un grand respect, sans se complaire dans ce qui corrompt et avilit la dignit√© de l'homme. Dans la lecture de la r√©alit√©, ils doivent refuser de mettre en relief ce qui peut sugg√©rer ou aggraver des sentiments ou des attitudes d'indiff√©rence, de m√©pris ou de refus envers la vie. Tout en restant scrupuleusement fid√®les √† la v√©rit√© des faits, il leur appartient d'allier la libert√© de l'information au respect de toutes les personnes et √† une profonde humanit√©.

99. Pour obtenir ce tournant culturel en faveur de la vie, la pens√©e et l'action des femmes jouent un r√īle unique et sans doute d√©terminant: il leur revient de promouvoir un ¬ę nouveau f√©minisme ¬Ľ qui, sans succomber √† la tentation de suivre les mod√®les masculins, sache reconna√ģtre et exprimer le vrai g√©nie f√©minin dans toutes les manifestations de la vie en soci√©t√©, travaillant √† d√©passer toute forme de discrimination, de violence et d'exploitation.

Reprenant le message final du Concile Vatican II, j'adresse moi aussi aux femmes cet appel pressant: ¬ę R√©conciliez les hommes avec la vie ¬Ľ.(133) Vous √™tes appel√©es √† t√©moigner du sens de l'amour authentique, du don de soi et de l'accueil de l'autre qui se r√©alisent sp√©cifiquement dans la relation conjugale, mais qui doivent animer toute autre relation interpersonnelle. L'exp√©rience de la maternit√© renforce en vous une sensibilit√© aigu√ę pour la personne de l'autre et, en m√™me temps, vous conf√®re une t√Ęche particuli√®re: ¬ę La maternit√© comporte une communion particuli√®re avec le myst√®re de la vie qui m√Ľrit dans le sein de la femme... Ce genre unique de contact avec le nouvel √™tre humain en gestation cr√©e, √† son tour, une attitude envers l'homme - non seulement envers son propre enfant mais envers l'homme en g√©n√©ral - de nature √† caract√©riser profond√©ment toute la personnalit√© de la femme ¬Ľ.(134) En effet, la m√®re accueille et porte en elle un autre, elle lui permet de grandir en elle, lui donne la place qui lui revient en respectant son alt√©rit√©. Ainsi, la femme per√ßoit et enseigne que les relations humaines sont authentiques si elles s'ouvrent √† l'accueil de la personne de l'autre, reconnue et aim√©e pour la dignit√© qui r√©sulte du fait d'√™tre une personne et non pour d'autres facteurs comme l'utilit√©, la force, l'intelligence, la beaut√©, la sant√©. Telle est la contribution fondamentale que l'Eglise et l'humanit√© attendent des femmes. C'est un pr√©alable indispensable √† ce tournant culturel authentique.

Je voudrais adresser une pens√©e sp√©ciale √† vous, femmes qui avez eu recours √† l'avortement. L'Eglise sait combien de conditionnements ont pu peser sur votre d√©cision, et elle ne doute pas que, dans bien des cas, cette d√©cision a √©t√© douloureuse, et m√™me dramatique. Il est probable que la blessure de votre √Ęme n'est pas encore referm√©e. En r√©alit√©, ce qui s'est produit a √©t√© et demeure profond√©ment injuste. Mais ne vous laissez pas aller au d√©couragement et ne renoncez pas √† l'esp√©rance. Sachez plut√īt comprendre ce qui s'est pass√© et interpr√©tez-le en v√©rit√©. Si vous ne l'avez pas encore fait, ouvrez-vous avec humilit√© et avec confiance au repentir: le P√®re de toute mis√©ricorde vous attend pour vous offrir son pardon et sa paix dans le sacrement de la r√©conciliation. Vous vous rendrez compte que rien n'est perdu et vous pourrez aussi demander pardon √† votre enfant qui vit d√©sormais dans le Seigneur. Avec l'aide des conseils et de la pr√©sence de personnes amies comp√©tentes, vous pourrez faire partie des d√©fenseurs les plus convaincants du droit de tous √† la vie par votre t√©moignage douloureux. Dans votre engagement pour la vie, √©ventuellement couronn√© par la naissance de nouvelles cr√©atures et exerc√© par l'accueil et l'attention envers ceux qui ont le plus besoin d'une pr√©sence chaleureuse, vous travaillerez √† instaurer une nouvelle mani√®re de consid√©rer la vie de l'homme.

100. Dans ce grand effort pour une nouvelle culture de la vie, nous sommes soutenus et anim√©s par l'assurance de savoir que l'Evangile de la vie, comme le Royaume de Dieu, grandit et donne des fruits en abondance (cf. Mc 4, 26-29). Certes, la disproportion est √©norme entre les moyens consid√©rables et puissants dont sont dot√©es les forces qui travaillent pour la ¬ę culture de la mort ¬Ľ et les moyens dont disposent les promoteurs d'une ¬ę culture de la vie et de l'amour ¬Ľ. Mais nous savons pouvoir compter sur l'aide de Dieu, √† qui rien n'est impossible (cf. Mt 19, 26).

Ayant cette certitude au coeur et anim√© par une sollicitude inqui√®te pour le sort de chaque homme et de chaque femme, je r√©p√®te aujourd'hui √† tous ce que j'ai dit aux familles engag√©es dans leurs t√Ęches rendues difficiles par les emb√Ľches qui les menacent: (135) une grande pri√®re pour la vie, qui parcourt le monde entier, est une urgence. Que, par des initiatives extraordinaires et dans la pri√®re habituelle, une supplication ardente s'√©l√®ve vers Dieu, Cr√©ateur qui aime la vie, de toutes les communaut√©s chr√©tiennes, de tous les groupes ou mouvements, de toutes les familles, du coeur de tous les croyants! Par son exemple, J√©sus nous a lui-m√™me montr√© que la pri√®re et le je√Ľne sont les armes principales et les plus efficaces contre les forces du mal (cf. Mt 4, 1-11) et il a appris √† ses disciples que certains d√©mons ne peuvent √™tre chass√©s que de cette mani√®re (cf. Mc 9, 29). Retrouvons donc l'humilit√© et le courage de prier et de je√Ľner, pour obtenir que la force qui vient du Tr√®s-Haut fasse tomber les murs de tromperies et de mensonges qui cachent aux yeux de tant de nos fr√®res et soeurs la nature perverse de comportements et de lois hostiles √† la vie, et qu'elle ouvre leurs coeurs √† des r√©solutions et √† des intentions inspir√©es par la civilisation de la vie et de l'amour.

¬ę Tout ceci, nous vous l'√©crivons pour que notre joie soit compl√®te ¬Ľ (1 Jn 1, 4): l'Evangile de la vie est pour la cit√© des hommes

101. ¬ę Tout ceci, nous vous l'√©crivons pour que notre joie soit compl√®te ¬Ľ (1 Jn 1, 4). La r√©v√©lation de l'Evangile de la vie nous est donn√©e comme un bien √† communiquer √† tous, afin que tous les hommes soient en communion avec nous et avec la Trinit√© (cf. 1 Jn 1, 3). Nous non plus, nous ne pourrions √™tre dans la joie compl√®te si nous ne communiquions cet Evangile aux autres, si nous le gardions pour nous-m√™mes.

L'Evangile de la vie n'est pas exclusivement réservé aux croyants, il est pour tous. La question de la vie, de sa défense et de sa promotion n'est pas la prérogative des seuls chrétiens. Même si elle reçoit de la foi une lumière et une force extraordinaires, elle appartient à toute conscience humaine qui aspire à la vérité et qui a le souci attentif du sort de l'humanité. Il y a assurément dans la vie une valeur sacrée et religieuse, mais en aucune manière on ne peut dire que cela n'interpelle que les croyants: en effet, il s'agit d'une valeur que tout être humain peut saisir à la lumière de la raison et qui concerne nécessairement tout le monde.

Par cons√©quent, notre action de ¬ę peuple de la vie et pour la vie ¬Ľ demande √† √™tre comprise de mani√®re juste et accueillie avec sympathie. Quand l'√Čglise d√©clare que le respect inconditionnel du droit √† la vie de toute personne innocente - depuis sa conception jusqu'√† sa mort naturelle - est un des piliers sur lesquels repose toute soci√©t√© civile, elle ¬ę d√©sire seulement promouvoir un Etat humain. Un Etat qui reconnaisse que son premier devoir est la d√©fense des droits fondamentaux de la personne humaine, sp√©cialement les droits du plus faible ¬Ľ.(136)

L'Evangile de la vie est pour la cit√© des hommes. Agir en faveur de la vie, c'est contribuer au renouveau de la soci√©t√© par la r√©alisation du bien commun. En effet, il n'est pas possible de r√©aliser le bien commun sans reconna√ģtre et prot√©ger le droit √† la vie, sur lequel se fondent et se d√©ve- loppent tous les autres droits inali√©nables de l'√™tre humain. Et une soci√©t√© ne peut avoir un fondement solide si, tout en affirmant des valeurs comme la dignit√© de la personne, la justice et la paix, elle se contredit radicalement en acceptant ou en tol√©rant les formes les plus diverses de m√©pris ou d'atteintes √† la vie humaine, surtout quand elle est faible ou marginalis√©e. Seul le respect de la vie peut fonder et garantir les biens les plus pr√©cieux et les plus n√©cessaires de la soci√©t√©, comme la d√©mocratie et la paix.

En effet, il ne peut y avoir de vraie d√©mocratie si l'on ne reconna√ģt pas la dignit√© de toute personne et si l'on n'en respecte pas les droits.

Il ne peut y avoir non plus une vraie paix si l'on ne d√©fend pas et si l'on ne soutient pas la vie, comme le rappelait Paul VI: ¬ę Tout crime contre la vie est un attentat contre la paix, surtout s'il porte atteinte aux moeurs du peuple... Alors que l√† o√Ļ les droits de l'homme sont r√©ellement profess√©s et publiquement reconnus et d√©fendus, la paix devient l'atmosph√®re joyeuse et efficace de la vie en soci√©t√© ¬Ľ.(137)

Le ¬ę peuple de la vie ¬Ľ est heureux de pouvoir partager avec tant d'autres personnes ses engagements; et ainsi sera toujours plus nombreux le ¬ę peuple pour la vie ¬Ľ, et la nouvelle culture de l'amour et de la solidarit√© pourra se d√©velopper pour le vrai bien de la cit√© des hommes.

CONCLUSION

102. Au terme de cette Encyclique, le regard revient spontan√©ment vers le Seigneur J√©sus, vers ¬ę l'Enfant qui nous est n√© ¬Ľ (cf. Is 9, 5), pour contempler en lui ¬ę la Vie ¬Ľ qui ¬ę s'est manifest√©e ¬Ľ (1 Jn 1, 2). Dans le myst√®re de cette naissance, s'accomplit la rencontre de Dieu avec l'homme et commence le chemin du Fils de Dieu sur la terre, chemin qui culminera dans le don de sa vie sur la Croix: par sa mort, Il vaincra la mort et deviendra pour l'humanit√© enti√®re principe de vie nouvelle.

Pour accueillir ¬ę la Vie ¬Ľ au nom de tous et pour le bien de tous, il y eut Marie, la Vierge M√®re: elle a donc avec l'Evangile de la vie des liens personnels tr√®s √©troits. Le consentement de Marie √† l'Annonciation et sa maternit√© se trouvent √† la source m√™me du myst√®re de la vie que le Christ est venu donner aux hommes (cf. Jn 10, 10). Par son accueil, par sa sollicitude pour la vie du Verbe fait chair, la condamnation √† la mort d√©finitive et √©ternelle a √©t√© √©pargn√©e √† la vie de l'homme.

C'est pourquoi Marie, ¬ę comme l'Eglise dont elle est la figure, est la m√®re de tous ceux qui renaissent √† la vie. Elle est vraiment la m√®re de la Vie qui fait vivre tous les hommes; et en l'enfantant, elle a en quelque sorte r√©g√©n√©r√© tous ceux qui allaient en vivre ¬Ľ.(138)

En contemplant la maternité de Marie, l'Eglise découvre le sens de sa propre maternité et la manière dont elle est appelée à l'exprimer. En même temps, l'expérience maternelle de l'Eglise ouvre la perspective la plus profonde pour comprendre l'expérience de Marie, comme modèle incompa- rable d'accueil de la vie et de sollicitude pour la vie.

¬ę Un signe grandiose apparut au ciel: une Femme envelopp√©e de soleil ¬Ľ (Ap 12, 1): la maternit√© de Marie et de l'Eglise

103. Le rapport r√©ciproque entre le myst√®re de l'Eglise et Marie appara√ģt clairement dans le ¬ę signe grandiose ¬Ľ d√©crit dans l'Apocalypse: ¬ę Un signe grandiose apparut au ciel: une Femme envelopp√©e de soleil, la lune sous ses pieds et douze √©toiles couronnant sa t√™te ¬Ľ (12, 1). L'Eglise reconna√ģt dans ce signe une image de son propre myst√®re: immerg√©e dans l'histoire, elle a conscience de la transcender, car elle constitue sur la terre ¬ę le germe et le commencement ¬Ľ du Royaume de Dieu.(139) L'Eglise voit la r√©alisation compl√®te et exemplaire de ce myst√®re en Marie. C'est elle, la Femme glorieuse, en qui le dessein de Dieu a pu √™tre accompli avec la plus grande perfection.

La ¬ę Femme envelopp√©e de soleil ¬Ľ - ainsi que le souligne le Livre de l'Apocalypse - ¬ę √©tait enceinte ¬Ľ (12, 2). L'Eglise est pleinement consciente de porter en elle le Sauveur du monde, le Christ Seigneur, et d'√™tre appel√©e √† le donner au monde, pour r√©g√©n√©rer les hommes √† la vie m√™me de Dieu. Elle ne peut cependant pas oublier que sa mission a √©t√© rendue possible par la maternit√© de Marie, qui a con√ßu et mis au monde celui qui est ¬ę Dieu n√© de Dieu ¬Ľ, ¬ę vrai Dieu n√© du vrai Dieu ¬Ľ. Marie est v√©ritablement M√®re de Dieu, la Theotokos; dans sa maternit√© est supr√™mement exalt√©e la vocation √† la maternit√© inscrite par Dieu en toute femme. Ainsi Marie se pr√©sente comme mod√®le pour l'Eglise, appel√©e √† √™tre la ¬ę nouvelle Eve ¬Ľ, m√®re des croyants, m√®re des ¬ę vivants ¬Ľ (cf. Gn 3, 20).

La maternit√© spirituelle de l'Eglise ne se r√©alise toutefois - et l'Eglise en a √©galement conscience - qu'au milieu des douleurs et du ¬ę travail de l'enfantement ¬Ľ (Ap 12, 2), c'est-√†-dire dans la tension constante avec les forces du mal qui continuent √† p√©n√©trer le monde et √† marquer le coeur des hommes, opposant leur r√©sistance au Christ: ¬ę Ce qui fut en lui √©tait la vie, et la vie √©tait la lumi√®re des hommes; et la lumi√®re luit dans les t√©n√®bres et les t√©n√®bres ne l'ont pas saisie ¬Ľ (Jn 1, 45).

Comme l'Eglise, Marie a d√Ľ vivre sa maternit√© sous le signe de la souffrance: ¬ę Cet enfant... doit √™tre un signe en butte √† la contradiction, - et toi-m√™me, une √©p√©e te transpercera l'√Ęme - afin que se r√©v√®lent les pens√©es intimes de bien des coeurs ¬Ľ (Lc 2, 34-35). Dans les paroles que Sym√©on adresse √† Marie d√®s l'aube de l'existence du Sauveur, se trouve exprim√© synth√©tiquement le refus oppos√© √† J√©sus et √† Marie avec lui, qui culminera sur le Calvaire. ¬ę Pr√®s de la Croix de J√©sus ¬Ľ (Jn 19, 25), Marie participe au don que son Fils fait de lui-m√™me: elle offre J√©sus, le donne, l'enfante d√©finitivement pour nous. Le ¬ę oui ¬Ľ du jour de l'Annonciation m√Ľrit pleinement le jour de la Croix, quand vient pour Marie le temps d'accueillir et d'enfanter comme fils tout homme devenu disciple, reportant sur lui l'amour r√©dempteur du Fils: ¬ę J√©sus donc, voyant sa M√®re et, se tenant pr√®s d'elle, le disciple qu'il aimait, dit √† sa M√®re: "Femme, voici ton fils" ¬Ľ (Jn 19, 26).

¬ę En arr√™t devant la Femme ..., le Dragon s'appr√™te √† d√©vorer son enfant aussit√īt n√© ¬Ľ (Ap 12, 4): la vie menac√©e par les forces du mal

104. Dans le Livre de l'Apocalypse, le ¬ę signe grandiose ¬Ľ de la ¬ę Femme ¬Ľ (12, 1) s'accompagne d'un ¬ę second signe apparu au ciel: un √©norme Dragon rouge feu ¬Ľ (Ap 12, 3), qui repr√©sente Satan, puissance personnelle mal√©fique, et en m√™me temps toutes les forces du mal qui sont √† l'oeuvre dans l'histoire et entravent la mission de l'Eglise.

Là encore, Marie éclaire la communauté des croyants: l'hostilité des forces du mal est en effet une sourde opposition qui, avant d'atteindre les disciples de Jésus, se retourne contre sa Mère. Pour sauver la vie de son Fils devant ceux qui le redoutent comme une dangereuse menace, Marie doit s'enfuir en Egypte avec Joseph et avec l'enfant (cf. Mt 2, 13-15).

Marie aide ainsi l'Eglise √† prendre conscience que la vie est toujours au centre d'un grand combat entre le bien et le mal, entre la lumi√®re et les t√©- n√®bres. Le dragon veut d√©vorer ¬ę l'enfant aussit√īt n√© ¬Ľ (Ap 12, 4), figure du Christ, que Marie enfante dans ¬ę la pl√©nitude des temps ¬Ľ (Ga 4, 4) et que l'Eglise doit constamment donner aux hommes aux diff√©rentes √©poques de l'histoire. Mais cet enfant est aussi comme la figure de tout homme, de tout enfant, sp√©cialement de toute cr√©ature faible et menac√©e, parce que - ainsi que nous le rappelle le Concile -, ¬ę par son Incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni luim√™me √† tout homme ¬Ľ.(140) C'est dans la ¬ę chair ¬Ľ de tout homme que le Christ continue √† se r√©v√©ler et √† entrer en communion avec nous, √† tel point que le rejet de la vie de l'homme, sous ses diverses formes, est r√©ellement le rejet du Christ. Telle est la v√©rit√© saisissante et en m√™me temps exigeante que le Christ nous d√©voile et que son Eglise redit inlassablement: ¬ę Quiconque accueille un petit enfant tel que lui √† cause de mon nom, c'est moi qu'il accueille ¬Ľ (Mt 18, 5); ¬ę En v√©rit√© je vous le dis, dans la mesure o√Ļ vous l'avez fait √† l'un de ces plus petits de mes fr√®res, c'est √† moi que vous l'avez fait ¬Ľ (Mt 25, 40).

¬ę De mort, il n'y en aura plus ¬Ľ (Ap 21, 4): la splendeur de la R√©surrection

105. L'annonce de l'ange √† Marie tient dans ces paroles rassurantes: ¬ę Sois sans crainte, Marie ¬Ľ et ¬ę Rien n'est impossible √† Dieu ¬Ľ (Lc 1, 30. 37). En v√©rit√©, toute l'existence de la Vierge M√®re est envelopp√©e par la certitude que Dieu est proche d'elle et l'accompagne de sa bienveillante providence. Il en est ainsi de l'Eglise, qui trouve ¬ę un refuge ¬Ľ (Ap 12, 6) dans le d√©sert, lieu de l'√©preuve mais aussi de la manifestation de l'amour de Dieu envers son peuple (cf. Os 2, 16). Marie est parole vivante de consolation pour l'Eglise dans son combat contre la mort. En nous montrant son Fils, elle nous assure qu'en lui les forces de la mort ont d√©j√† √©t√© vaincues: ¬ę La mort et la vie s'affront√®rent en un duel prodigieux. Le Ma√ģtre de la vie mourut; vivant, il r√®gne ¬Ľ.(141)

L'Agneau immol√© vit en portant les marques de la Passion dans la splendeur de la R√©surrection. Lui seul domine tous les √©v√©nements de l'histoire: il en brise les ¬ę sceaux ¬Ľ (cf. Ap 5, 110) et, dans le temps et au-del√† du temps, il proclame le pouvoir de la vie sur la mort. Dans la ¬ę nouvelle J√©rusalem ¬Ľ, c'est-√†-dire dans le monde nouveau vers lequel tend l'histoire des hommes, ¬ę de mort, il n'y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'ancien monde s'en est all√© ¬Ľ (Ap 21, 4).

Et tandis que, peuple de Dieu en p√®lerinage, peuple de la vie et pour la vie, nous marchons avec confiance vers ¬ę un ciel nouveau et une terre nouvelle ¬Ľ (Ap 21, 1), nous tournons notre regard vers Celle qui est pour nous ¬ę un signe d'esp√©rance assur√©e et de consolation ¬Ľ.(142)

O Marie,

aurore du monde nouveau, 
Mère des vivants, 
nous te confions la cause de la vie:

regarde, √ī M√®re, le nombre immense

des enfants que l'on emp√™che de na√ģtre, 
des pauvres pour qui la vie est rendue difficile, 
des hommes et des femmes 
victimes d'une violence inhumaine, 
des vieillards et des malades tués 
par l'indifférence 
ou par une pitié fallacieuse. 
Fais que ceux qui croient en ton Fils 
sachent annoncer aux hommes de notre temps 
avec fermeté et avec amour 
l'Evangile de la vie.

Obtiens-leur la gr√Ęce de l'accueillir comme un don toujours nouveau,

la joie de le célébrer avec reconnaissance 
dans toute leur existence 
et le courage d'en témoigner

avec une ténacité active, afin de construire,

avec tous les hommes de bonne volonté, 
la civilisation de la vérité et de l'amour, 
à la louange et à la gloire de Dieu 
Créateur qui aime la vie.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 25 mars 1995, solennité de l'Annonciation du Seigneur, en la dix-septième année de mon pontificat.

JEAN PAUL II

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