Le président de la République malgache, Marc Ravalomanana, vient d'annoncer sa décision d'instaurer une théocratie. La vraie surprise eut été que cet homme d'affaires cul-béni plaide pour la laïcité. Cela faisait déjà un bon moment que ça les démangeait, les intégristes chrétiens, de créer une vraie théocratie. En attendant le Grand-soir, le fantasme absolu, les États-Unis, ils ont parié un temps sur la Croatie, puis sur le Salvador. Aujourd'hui c'est vers l'ile de Madagascar que les regards se tournent. Le 29 mars dernier, Marc Ravalomanana a déclaré lors d'une cérémonie religieuse commémorant la libération : « Outre la démocratie, le régime roule actuellement pour l'instauration de la théocratie. »
Pourtant l'article 1 de la Constitution est tres clair : « Le peuple malgache constitue une Nation organisée en Etat souverain et laïc. Cet Etat est une République une et indivisible et porte le nom de la République de Madagascar. La démocratie constitue le fondement de la République ». Une loi fondamentale que Ravalomanana s'apprête tout bonnement à rayer d'un trait, convaincu qu'il est d'être investi d'une mission divine.
Au lendemain de la présidentielle du 16 décembre 2001, une grave crise a opposé Marc Ravalomanana, officiellement élu, au sortant Didier Ratsiraka, un potentat stalino-soviétophile en place depuis près de 30 ans (avec une petite pause de 5 ans entre 1992 et 1997). Après sept mois de manifs, de grèves générales, d'affrontements divers et d'état d'urgence, Ratsiraka lache finalement le pouvoir et vient prendre sa retraite en France. Depuis, le nouveau président est persuadé qu'il est à la tête du pays par la grace de Dieu ? un symptome déjà constaté chez un autre président, américain lui? Ravalomanana a donc placé son mandat sous le signe de la sainteté et du sacré. Ce qui n'est pas, en soi, surprenant. Car cet homme d'affaires millionnaire formé aux Etats-Unis n'est pas seulement à la tête d'une chaîne de radio-télévision et du groupe agro-alimentaire Tiko, il est aussi vice-président du bureau central de l'Eglise de Jésus-Christ, une église locale, et le plus généreux donateur de la très puissante Fédération des églises chrétiennes de Madagascar (FFKM), qui le soutient avec ferveur.
Depuis son accession au pouvoir, l'apprenti théocrate s'est rapproché de ses modèles politiques. Bon elève, Madagascar a recu 180 tonnes de dattes de l'Arabie saoudite et 800 000 bibles ont été distribuées par les évangélistes américains. Et c'est bien entendu aux églises qu'on a confié la mission de restructurer le terrain social. Quant aux 9000 enfants porteurs du VIH, on leur a fourni? un aumonier. On meurt toujours de faim et du manque de soins à Madagascar, mais au moins, on reçoit l'extrême onction?
Ce qui fait que, désormais, sur l'île, le débat politique prend des tournures surprenantes. l'année dernière, une campagne de presse, diligentée par l'opposition et certaines églises concurrentes, demandait le plus sérieusement du monde au nouveau président s'il n'avait pas conclu un pacte avec le diable. Pour preuve, l'un des opposants avançait : « Jamais le pays n'a été traversé, à un si petit intervalle, par deux cyclones. Curieusement, les régions les plus frappées sont quasiment celles qui ont voté en faveur de Ravalomanana »?
Mais, en businessman avisé, Ravalomanana n'a pas l'intention de laisser la main à la concurrence, fut-elle spirituelle. Le 22 mars, 14 pasteurs étrangers de L'Eglise universelle du Royaume de Dieu ont été explusés par le secrétariat à la Sécurité publique à Antananarivo. Leur délit : ils auraient brûlé une bible en public. Un délit en effet courant chez les missionaires chrétiens?
Le problème, c'est qu'historiquement, Madagascar est loin d'être une terre chrétienne. Les cultes animistes y sont très présent et près de 7% de la population se dit musulmane : des descendants de marins perdus au bout du monde qui, depuis des siècles, suivent les préceptes d'un islam originel et recopient des extraits du Coran dans un graphisme devenu incompréhensible pour tout arabophone.
Sans parler des athées ou des simples laics, qui ne comprennent même pas de quoi il retourne. Pour eux, Madagascar est toujours cette île sur laquelle, à la fin du XVIIe siècle, des mutins trouvèrent refuge, avec à leur tête un gentilhomme provençal et un prêtre italien un peu rêveur qui fonderont l'utopie de la république de Libertalia (1), contre l'esclavage et la tyranie religieuse et politique. À l'époque, Madagascar avait deux siècles d'avance. Il serait ennuyeux qu'elle fasse aujourd'hui le chemin inverse.
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Fiammetta Venner

(1) Libertalia est peut-être une légende, mais son ancrage a Madagascar n'est pas anodin