Ken Livingston, le maire de Londres a recemment traité un journaliste juif de « gardien de camp de concentration ». Bourde d'un provocateur éméché ou symptome de la dérive d'une partie de la gauche britanique ? Qui est vraiment Ken le rouge ? Charlie a enquêté.

L'anecdote a fait du bruit. Le 8 février dernier, alors qu'il sort d'une soirée à l'hôtel de ville visiblement arrosée, Ken Livingston s'accroche avec un journaliste du Evening standart, un quotidien de droite. Le ton monte. Éméché, Livingston demande au journaliste s'il n'était pas un criminel de guerre durant la seconde guerre mondiale. Celui-ci lui répond qu'il est juif... « Alors vous êtes juste un gardien de camp de concentration, vous faites juste cela parce qu'on vous paye », lui rétorque le maire de Londres, qui décidemment en tient une bonne.

Lorsque Tony Blair lui demande de faire ses excuses, Livingston rétorque qu'il n'en est pas question. Et l'affaire s'arrête là. Par contre, l'agacement grandissant d'une partie de la classe politique et celui des associations londoniennes n'est pas prêt de retomber. Car « Ken le rouge » n'en est pas à sa première provocation. Il traîne bien d'autres casseroles, plus graves et donc plus difficiles à faire oublier.

D'abord, même lorsqu'il force sur l'alcool, il n'est pas certain qu'il soit si rouge que ça. Il se dit marxiste, mais il n'a pas toujours fait preuve de solidarité vis-à-vis de l'extrême gauche anglaise. En 2000, le 1er premier mai londonien a donné lieu à quelques débordements. L'année suivante, à la veille de la manifestation organisée comme chaque année par des groupes anarchistes et d'extrême gauche, il accuse les organisateurs de chercher avant tout « le grabuge » : « Je crois que personne ne se fait d'illusions sur les motifs des organisateurs et tout ce que j'espère c'est qu'il n'y aura pas trop de monde, ce qui permettra à la police de repérer les meneurs qui ont pu lui échapper l'année dernière ». De quoi se tailler une belle réputation de « social-traître ». Mais Livingston a d'autres atouts pour converser la sympathie d'une partie de la gauche radicale. En juillet 2004, une photo l'a immortalisé en train de tomber dans les bras de l'un des milliardaires islamistes les plus redoutables de la planète, le Cheikh Youssef al-Qaradhawi (voir photo), théologien favori des Frères musulmans et théoricien de la réislamisation conquérante de l'Europe. Aux côtés de Tariq Ramadan, l'un de ses disciples, il inaugurait le premier grand Congrès de Prohijab, l'organisation destinée « à faire pression sur les parlementaires européens » en faveur du voile. Pas n'importe où : à la mairie de Londres, à l'invitation de son ami Ken Livingston. D'où, l'accolade en question, qui choqua même la presse arabe. Le cheikh profita de son séjour londonien pour réaffirmer lors d'une interview retransmise sur Al-Jazira : «Il n'y a pas de dialogue entre nous et les Juifs, hormis par le sabre et le fusil »'

Étonnante amitié quand on sait que Livingston milite pour le mariage gay et que Youssef al-Qaradhawi milite, lui, pour l'éradication des gays. Dans son ouvrage servant de référence aux musulmans intégristes européens, le Licite et l'Illicite, il rappelle que la seule question à se poser à propos des homosexuels est la suivante : « Est-ce que les deux partenaires reçoivent le châtiment du fornicateur ? Est-ce que l'on tue l'actif et le passif ? Par quel moyen les tuer ? Est-ce avec un sabre ou le feu, ou en les jetant du haut d'un mur ? Cette sévérité qui semblerait inhumaine n'est qu'un moyen pour épurer la société islamique de ces êtres nocifs qui ne conduisent qu'à la perte de l'humanité ». Pourtant, pas de quoi briser lidylle entre le maire de Londres et le cheikh. Lors de ce fameux meeting prohijab, Ken Livingston a invité Qaradhawi à venir délivrer sa bonne parole lors du Forum Social européen (1). On se représente difficilement ce qu'un milliardaire intégriste ayant fait fortune dans les prêts bancaires (en principe interdits en islam) aurait pu apporter au débat altermondialiste Ken a-t-il pensé qu'un homme d'ordre et de foi pourrait ramener dans le droit chemin ces « sauvageons » d'extrême-gauche qui cherchent toujours le « grabuge » ? Nous ne le saurons jamais. Le cheikh n'est pas venu. Pour représenter la pensée des Frères musulmans, il y avait son jeune espoir, Tariq Ramadan, invité sur pas moins de huit tables rondes. Si bien que le FSE de Londres restera longtemps dans les mémoires comme ce moment de cacophonie politique où le rouge et le vert se mélangent pour donner une couleur indigeste : kaki.

Ken Livingstone en a-t-il seulement la gueule de bois ? Ou pense-t-il, en politicien cynique, qu'un maire de Londres ne peut pas être réelu sans les voix de l'islam intégriste, que l'on sait si bien implanté dans la capitale anglaise ?... En tout cas, les relations sont plus que jamais au beau fixe entre le ckeikh et le maire. Surtout depuis la sortie de ce dernier contre un journaliste juif. Qaradhawi a profité de son prêche hebdomadaire sur la chaîne Al-Jazira pour louer « cet homme noble et courageux qu'est Ken Livingstone, nous avons été témoins de son courage l'été dernier lorsqu'il s'est élevé contre les sionistes et leurs calomnies, et aujourd'hui il a de nouveau défendu un point de vue noble et courageux dans ses déclarations. Il a révélé ce qui était caché et exposé les secrets derrière lesquels se cachaient ceux qui organisaient ces choses. ... J'aimerais féliciter et remercier cet homme ... Je lui déclare : Continuez dans votre démarche. Les hommes libres et honorables de par le monde vous soutiennent. Le maire de Londres s'apprête à publier un livre abordant toutes ces questions. Nous attendons cela, si c'est la volonté d'Allah ».

Ken Livingston serait-il l'homme d'ordre dont Qaradhawi rêve pour ramener dans le droit chemin ces « sauvageons » anti-intégristes qui ne cherchent que le « grabuge » ? Décidément, l'alliance entre Ken le rouge et Youssef le vert est une affaire qui roule.

Mais que pensent les associations londoniennes de cet étrange jumelage ? Le groupe Outrage, qui équivaut à notre Act-Up national, a lancé une campagne de protestation contre Livingston, à l'initiative de ses militants d'origine pakistanaise, effrayés de voir qu'un maire se disant pro-gay puisse soutenir les théoriciens de l'homophobie religieuse contre laquelle ils se battent au sein de leur communauté. D'autant que Livingston est devenu un héros aux yeux de la StraightWay Foundation, une organisation qui prône le repentir des homosexuels dont les relations sont « une insulte à l'ordre naturel ». En février, la fondation en question a même écrit au maire pour le féliciter de son soutien à un homme comme Qaradhawi. Réponse du maire, aussitôt publiée : « merci de votre soutien qui est très apprécié ».

Les organisations juives anglaises, elles, n'ont pas vraiment de réaction. Un responsable de Something Jewish nous a expliqué qu'il fallait favoriser coûte que coûte le dialogue entre les communautés, ce qui rendait incontournable le dialogue avec Qaradhawi... Ce n'est pas l'avis de Cassandra Balchin, l'une des principales responsables de l'organisation Women under muslim laws, une association qui se bat entre autres pour traduire le Coran auprès des femmes victimes de l'intégrisme. Elle ne supporte plus la complaisance affichée par une certaine gauche envers les islamistes : « Leur attitude est tout simplement raciste. Quand les gauchistes blancs (white liberals) voient un Tariq Ramadan bien élevé, la barbe courte, ils se disent que c'est l'un d'entre eux. Ils sont tellement persuadés qu'un islamiste est forcément quelqu'un avec une longue barbe en train de crier, qu'ils sont heureux ! »

Beaucoup de militants, notamment d'origine pakistanaise, partagent cette analyse, mais la résistance semble dispersée. Modèle anglo-saxon oblige, les passerelles entre vigilants issus de différentes communautés sont difficiles à tisser « Il s'agit de résistances individuelles, les initiatives collectives sont désormais impossibles », regrette Cassandra Balchin. Une femme, pourtant, mène ce combat : la parlementaire travailliste Louise Ellman. A ses yeux, « Livingston a totalement intégré la rhétorique des prédicateurs intégristes avec qui il discute ». Pour elle, la provocation a assez duré : « Le problème n'est pas de savoir s'il faut avoir un dialogue interculturel, bien sûr qu'il faut en avoir un. Mais nous sommes-nous obligés de supporter tous les délires pour autant ? »

Nous avons essayé de joindre Livingston pour lui demander son avis à ce sujet. Mais son staff nous a expliqué qu'il refusait d'être interviewé sur l'antisémitisme, sur Qaradhawi, sur le voile ou sur l'islam. Comme on n'avait rien à lui demander sur les JO, on est rentrées.

Caroline Fourest et Fiammetta Venner

1 Contrairement à ce qu'affirment les mauvaises langues d'ACRIMED, Charlie s'était ému de cette possible visite de Qaradhawi au FSE en précisant qu'il s'agissait d'une invitation en l'air et donc d'une rumeur.