ontrairement à ce qu'on pourrait penser, le Français le plus populaire dans les pays arabes, ce n'est pas Zidane, mais Thierry Meyssan. C'est ce qu'a découvert Fiammetta Venner en 2002, lors d'un séjour à Amman, en Jordanie. « Thierry Meyssan, c'est l'honneur de la France », lui a dit le libraire, la voyant feuilleter la traduction arabe de L'Effroyable imposture (1), trônant entre le Protocole des sages de Sion et une réédition de Mein Kampf... Rentrée à Paris, Fiammetta Venner décida de s'atteler au portrait de cette vedette de la presse engagée et alternative, et de retracer minutieusement son parcours, des années soixante-dix à nos jours. Parcours tortueux, à l'image d'un charlatan sinistre qui est parvenu, à force de manoeuvres, à être de tous les combats de gauche, avant de connaître enfin la gloire en s'attaquant à l'empire du mal américain et au complot sioniste.

La première fois que Thierry Meyssan a eu sa photo à la « une » d'un journal, c'était en 1986, en couverture de l'hebdomadaire catholique La Vie. On le voyait place Saint-Pierre, à Rome, les bras levés, extatique, au milieu de ses compagnons du Renouveau charismatique venus célèbrer la Pentecôte au Vatican. La photo, prise dix ans plus tôt, n'était pourtant presque plus d'actualité. En 1986, Dieu n'intéresse plus beaucoup Meyssan. Il s'apprête à devenir l'un des porte-parole de la cause gay, en attendant de combattre l'extrême-droite et de batailler pour la liberté d'expression à la tête du Réseau Voltaire. Il retrouvera toutefois le Très-haut - du moins ses proches collaborateurs - en septembre 2002 : invité en Iran pour y présenter l'Effroyable imposture, il sera reçu en héros par les huiles du régime, fondamentalistes en tête. Cinq mois plus tôt, c'est à Dubaï qu'il connaissait le triomphe. Cet amoureux de la vérité a-t-il parlé avec ses nouveaux amis de ses combats passés, pour la laïcité, les droits des homosexuels, les sites pornos ?...

Dans l'itinéraire soigneusement calculé de Thierry Meyssan, si les causes changent avec l'air du temps, les moyens ne varient jamais : ce sont toujours les mêmes divagations complotistes, assénées avec le même aplomb. Fiammetta Venner démontre par les faits que le délire qui a présidé à l'écriture de l'Effroyable imposture n'est pas né du jour au lendemain. Chez Meyssan, la paranoïa est autant une folie qu'un système. La machination est partout et lui sert d'explication à toutes les questions en suspens - et, à l'occasion, à régler ses comptes personnels. Il remplit les trous des enquêtes et répond aux interrogations légitimes que soulève parfois l'actualité avec des « informations » dignes du plus cinglé des mythomanes, mais qui, à chaque fois, trouvent preneur. Quand il affirme que c'est Mitterrand qui a créé le DPS (service d'ordre du Front national) pour protéger Mazarine, Noël Mamère reprend le « scoop » en direct sur LCI... Lorsqu'une explication s'effondre, il en trouve une autre. Dans ses engagemments comme dans ses thèses, Meyssan n'a pas peur du grand écart. Ainsi, le pasteur Doucé, mystérieusement assassiné, a d'abord été victime d'un complot du PS, puis d'une conspiration d'extrême-droite, avant de faire les frais d'agissements occultes du régime iranien. À l'en croire, le monde ne serait qu'un gigantesque lobby homo-facho-socialo-judéo-maçonnique. Mais loin de le considérer comme un simple affabulateur, Fiammetta Venner estime au contraire que Thierry Meyssan fait preuve d'un réel talent « pour coller à son époque et répondre à la demande ».

La demande, tout le problème est là. Comme le souligne l'auteur, quand on écoute Meyssan, on se fait peut-être plaisir, mais on n'apprend rien. Il ne dit que ce que l'on attend qu'il dise. Il agite la machine à fantasmes. C'est précisément ce qui séduit chez lui. Encore aujourd'hui, malgré les élucubrations publiques de son fondateur, le Réseau Voltaire reste une source de renseignements considérée comme fiable par de nombreux journalistes et hommes politiques de gauche. Alors même que récemment, on a pu lire sur le site internet du réseau que le meurtre de Théo Van Gogh est le fait d'un complot de la CIA destiné à masquer un trafic d'armes avec les Pays-Bas...

Au-delà du portrait qu'elle dresse d'un personnage peu fréquentable mais trop souvent courtisé, Fiammetta Venner s'interroge sur les devoirs de la presse militante : « Je reste impressionnée de voir à quel point cet homme a su utiliser toutes les failles, saisir toutes les opportunités, pour détourner un genre aussi noble que la presse engagée au service de sa propre gloire, au mépris de toutes les règles, celle de la vérité et surtout celle de la responsabilité. Faire ce portrait, c'était avant tout faire le procès de cette tentation conspirationniste qui empoisonne l'esprit critique et la pédagogie, deux valeurs dont le devoir d'informer ne saurait se passer ». Deux valeurs dont Meyssan, ceux qui l'écoutent, le suivent et le relaient avec gourmandise, en revanche, se passent fort bien.

Gérard Biard

1 - L"'Effroyable imposture" a été traduit en 25 langues et est diffusé dans plus de 50 pays.