Pogrom. Voilà le titre du livre que les éditions Flammarion ont eu le bon goût de publier au moment des commémorations du soixantième anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz. J'ose à peine qualifier cette chose de « livre Â», tant le mot lui-même semble inapproprié à désigner cet objet nauséabond. Un monceau d'ignominies volontairement sexiste, homophobe, et j'en passe, où le sordide se dispute une outrance poussive, agrémenté d'une panoplie d'émotions provocatrices, largement empruntées à Céline ? la médiocrité absolue de l'auteur ne lui permettant pas d'affirmer lui-même un style. Si le livre est donc nul, on ne peut tout de même manquer d'en citer un passage, son auteur circulant désormais sur les plateaux de télévision en adoptant des postures littéraires.

Il s'agit du passage dans lequel Mourad, qui devient Jihadiste à la fin du roman, un « vieil ami Â» du narrateur, personnage improbable dont il est difficile de dire qu'il est une création littéraire, tant son discours reflète le vocabulaire et les lectures du « narrateur Â», déverse, sur quatre pages, un véritable torrent de haine antijuive. On trouve de tout dans cette tirade. Les marqueurs du stéréotype antisémite et anticapitaliste de la fin du siècle dernier : « On veut nous faire honte d'être Arabe ou Nègre aujourd'hui en France, mais pas Juif, surtout pas Juif, il a des arguments en or massif le Juif, les banquiers en savent quelque chose, de l'oseille plein les fouilles, des fréquentations exemplaires, des références partout dans le monde, un CV en béton, de quoi s'enorgueillir d'être circoncis L'auteur ignore visiblement que les musulmans sont également circoncis?. Â» ; un tissu d'injures adressées aux gazés des camps sur fond de compétition victimaire : « Les Arabes, les Nègres, les Chinois, les Sioux. Tous les peuples contre eux. Tous les voyous de la planète. Tous les mauvais larrons. Qu'on a plein de meurtres dans les arrière-pensées. Qu'on en a pas eu assez de les faire cuire à Auschwitz, Buchenwald, Treblinka. Qu'on ne les aime qu'en cendres chaudes ou empalés sur des tombes profanées, avec plein de croix gammées peinturlurées sur la gueule Â», ou encore : « Ã‡a ne leur est pas encore sorti de la tête le Génocide. Ils l'ont toujours en travers de la gorge. Ils le ruminent, ils le remâchent sur tous les airs, à toutes les crèmes, et bien haut, pour qu'on les plaigne Â» ; ainsi que la désormais classique et classieuse assimilation des Juifs aux nazis, comme celle d'Israël à un régime d'apartheid : « Tout pour les colons, ces bâtards de nazis en papillotes et kipa ; « voilà pourquoi le régime d'apartheid leur est tout naturel. Â»

Pour résumer le contenu de ce discours stupéfiant (parce qu'écrit en 2005 et non en 1942), le personnage, qui, je le rappelle, est opportunément arabe (il permet, d'une pierre deux coups, de dédouaner l'auteur de toute responsabilité et d'allumer la mèche des tensions communautaires, ce qui semble être l'une des intentions du livre) affirme qu'« on a raison d'être antisémite aujourd'hui Â». Mais attention, ces effluves de haine comme l'outrage fait aux victimes du génocide juif ne s'arrêtent pas là. La scène dont je viens de citer des extraits s'achève lorsqu'une jeune femme, réactualisation fantasmatique de la traditionnelle prostituée juive en vogue dans la littérature de la Belle Epoque (naturellement appelée « Rachel Â»), et dont la maigreur et la nudité rappellent explicitement le corps décharné des déportées d'Auschwitz, se fait sodomiser par un berger Allemand appelé « Brasillach Â», avec force détails et sourire en coin. Car la scène se veut, d'une certaine manière, bouffonne et donc comique. L'idée que des lecteurs sourient ou ricanent à la lecture de ces quelques pages me donne la nausée. Envie de vomir. J'ai dit plus haut qu'on reconnaissait, dans cette scène cauchemardesque et monstrueuse le vocabulaire, lâchement dissimulé derrière un personnage, de son auteur. Ce n'est pas tout à fait vrai. La langue utilisée n'est pas celle d'Eric Bénier-Burckel (c'est le nom de l'auteur) qui en est dépourvu, mais bien celle du Céline de Bagatelles pour un massacre, mâtiné du Genet de Pompes funèbres. Ajoutons, cerise sur le gâteau, en même temps que l'aveu de son antisémitisme (une vision du monde qui ne le comprend qu'en termes d'affrontements raciaux), que le livre est dédicacé « Aux Noirs et aux Arabes Â». Sous entendu : je suis du côté des victimes et les seules victimes possibles dans ce bas monde sont les Noirs et les Arabes (discours classique de la compétition victimaire, hélas très en vogue actuellement) ; les Noirs et les Arabes constituant pour l'auteur une humanité « pure Â», les authentiques victimes dont les Juifs sont évidemment exclus, parce qu'il ne peuvent être que des bourreaux.

Un argumentaire implicite, conforme à la dramaturgie du conte de fées qui constitue la matrice discursive de l'ultra-gauche, et les « idées politiques Â» de Dieudonné et consorts. L'auteur, qui se nomme lui-même dans le « roman Â» « l'Inqualifiable Â» (et c'est bien ce qu'il est), se répand aujourd'hui sur les plateaux de télévision (LCI, Paris Première, entre autres) pour nous donner une leçon de littérature : non, ce n'est pas lui qui parle mais son personnage? le sujet de son « roman Â» ? la Haine. Insupportable mauvaise foi de ce petit monsieur qui feint de découvrir que la haine habite en fait l'humanité et qui s'enorgueillit d'écrire « un hymne à la haine Â». Et c'est bien de cela qu'il s'agit : d'une écriture de haine, d'une écriture génocidaire. Car l'ambition de l'auteur est bien, dans le sillage du Céline de Bagatelles et des Beaux Draps, d'appeler au meurtre, tout en faignant d'ignorer que l?écriture qu'il plagie a effectivement contribué au génocide. Cette dernière phrase citée me rappelle celle de Hisayasu Sato, un émule des cinéastes Pink, la mouvance radicale du cinéma japonais des années 60 qui, mêlant dans leurs oeuvres pornographie et ultra-violence, bascula dans le terrorisme au début de la décennie 70 : « Je veux faire un film dont l'influence aurait le pouvoir de conduire les spectateurs à la folie, de leur faire commettre un meurtre. Â» Mais là n'est pas le pire. Car cet « inqualifiable Â» ne mérite pas l'encre utilisée pour imprimer ces lignes. Le pire (et je passe sur le fait que « l'inqualifiable Â» est, dans le civil, enseignant, ce qui, en soi, est pour le moins inquiétant?), c'est bien sûr le calcul de l?éditeur, Flammarion qui, s'il n'a pas supprimé les phrases citées (et bien d'autres) ni modifié le titre du livre, a pensé qu'il s'agissait là d'un argument commercial. Casser du Juif aujourd'hui fait vendre et saura sans doute provoquer un lucratif scandale. De ce point de vue, Flammarion n'en est pas à son coup d'essai. Pogrom s'inscrit dans la lignée du déjà scandaleux Rêver la Palestine de la jeune italienne Randa Ghazi, publié l'an dernier par le même éditeur. A la question : peut-on tout écrire, je répondrai spontanément « oui Â». Mais à la question : peut-on tout publier : certainement « non Â». La responsabilité de la diffusion et de la promotion de ce torchon en revient donc directement à l'éditeur qui, par un opportunisme délétère, joue, retranché derrière la bonne figure de son auteur, les semeurs de haine.

par Michaël Prazan