EXTRAITS DE "FRERE TARIQ" de Caroline Fourest

Précision de l'auteure : la mauvaise foi de certains compte-rendus de mon travail et l'opération de communication en cours visant à présenter le mouvement des Frères musulmans comme un mouvement moderne, démocrate et non-intégriste m'oblige à mettre à la disposition de tous un long extrait de mon premier chapitre sur les liens existant entre la pensée des Frères musulmans et Tariq Ramadan. Toutes les références sont à la disposition du lecteur en note dans le livre (édition Grasset) qui analyse nettement plus longuement et en détail l'ensemble des écrits et discours de Tariq Ramadan.

Tariq Ramadan est né en 1962 à Genève, dans une famille d'origine égyptienne exilée en Suisse à cause de son engagement islamiste. Il ne le cache pas : ses parents sont les premiers à lui avoir transmis le goût de l'islam politique. Son père, Saïd Ramadan, était chargé jusqu'à sa mort de diffuser l'islam des Frères musulmans au coeur de l'Europe. Sa mère, Wafa al-Banna, n'est autre que la fille préférée du fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, l'homme à qui se réfèrent tous les islamistes, y compris les plus extrémistes. Tariq Ramadan déteste qu'on lui jette cet héritage à la figure, un rappel qu'il fait passer pour de la persécution : « Je suis excédé d'avoir à répondre à ces procès d'intention ! » Pourtant, il met lui-même en avant cette filiation. Au cours de l'émission Noms de Dieu qui lui a été consacrée, il est très fier d'exhiber la photographie de son grand-père pour illustrer son parcours. Dans un entretien accordé au Journal du Mardi, il s'élève contre tous ceux qui s'aviseraient de lui intenter un procès pour « délit génétique » tout en déclarant : « Je revendique cet héritage car si aujourd'hui je pense, c'est parce que cet héritage me porte ».

Comment faut-il l'interpréter ? Est-il le digne héritier des Frères musulmans ou un homme qui a pris ses distances avec l'idéologie de Banna ? « Ange ou Démon ? » titrait récemment un magazine marocain. The Boston Globe, un quotidien de la Nouvelle-Angleterre, préfère ne pas se prononcer : « Pour ses admirateurs, Tariq Ramadan est le leader européen de l'islam libéral. Pour ses détracteurs, c'est un dangereux théocrate qui se déguise. » Où est la vérité ? Jusqu'à ses récentes provocations, la presse a eu plutôt tendance à lui accorder le bénéfice du doute. Elle l'a même promu comme l'un des leaders musulmans les plus prometteurs de sa génération. En décembre 2000, Time l'a élu parmi les six personnalités religieuses capables de rénover et revivifier la religion musulmane dans le siècle à venir. Pourtant, au milieu des années 90, Hassan al-Tourabi, le pape de l'islamisme soudanais, dont le régime a un temps offert l'asile à Oussama Ben Laden, déclarait lui aussi : « Tariq Ramadan, c'est l'avenir de l'islam ! » Peut-on à la fois incarner les espoirs du pape de l'islamisme et ceux de Time ? Qui de la presse anglaise ou d'Hassan al-Tourabi connaît suffisamment bien l'islam et Tariq Ramadan pour savoir à quoi ressembleront les musulmans formés par lui ? Etudier la façon dont Tariq Ramadan transmet la pensée et la méthode de son grand-père semble être le seul moyen d'y voir clair.

Hassan al-Banna érigé en modèle

Hassan al-Banna est révéré par les islamistes du monde entier. Ce prédicateur égyptien du début du XXe siècle a élaboré un programme de reconquête sociale et politique dont s'inspirent tous ceux qui militent pour étendre l'emprise de l'islam politique archaïque et réactionnaire. Il a donné naissance à une matrice infernale - les Frères musulmans - dont les tentacules diffusent aujourd'hui encore l'intégrisme aux quatre coins du monde. Même al-Qaïda ne peut prétendre rivaliser avec l'ampleur de cette force négative. Souvent ses militants ont été fascinés par Banna avant de franchir le cap du terrorisme façon Ben Laden. Au vu de cette influence, toujours dangereuse, des citoyens de culture musulmane s'inquiètent régulièrement de voir Tariq Ramadan poursuivre l'oeuvre de son grand-père au sein même de l'Occident.

Dans un livre d'entretien réalisé avec Alain Gresh, le rédacteur en chef du Monde diplomatique, le prédicateur ne cache pas prendre Hassan al-Banna pour modèle : « J'ai étudié en profondeur la pensée de Hassan al-Banna et je ne renie rien de ma filiation. Sa relation à Dieu, sa spiritualité, son mysticisme, sa personnalité en même temps que sa pensée critique sur le droit, la politique, la société et le pluralisme restent des références pour moi, de coeur et d'intelligence. » Et il ajoute : « Son engagement aussi continue de susciter mon respect et mon admiration. » En soi, cet aveu est terrifiant. Chaque mot est pesé pour nier le fanatisme et le totalitarisme prôné par Banna, l'homme pour qui « la bannière de l'islam doit couvrir le genre humain ». Son nom fait encore trembler de rage le moindre musulman moderne, libéral ou sain d'esprit, sachant les crimes qui ont été commis depuis sous cet étendard. Mais son petit-fils, lui, ne trouve rien à redire. Au contraire, dans un livre grand public, il assume pleinement poursuivre l'oeuvre de son grand-père, qu'il présente comme un modèle de « spiritualité » et de « regard critique sur la société », sans oublier son « regard critique sur le pluralisme » qui revient à louer les vertus du comportement totalitaire de Banna.

Conscient de l'émotion que peut susciter un tel aveu, son petit-fils prend le temps de faire cette précision : « Je replace cependant Hassan al-Banna dans son époque, sa société, son contexte et je fais la part des choses quant à l'analyse de ses objectifs et des moyens qu'il a mis en oeuvre pour les réaliser. » A noter, Tariq Ramadan ne condamne pas les objectifs ou la méthode de Banna en tant que tels. Il se déclare simplement prêt à les adapter au contexte dans lequel lui-même évolue : non plus celui de l'Egypte du début du XXe siècle mais celui de l'Occident du début du XXIe siècle. Autrement dit, il n'est question que d'une simple adaptation stratégique, destinée à être plus efficace sur ce nouveau « terrain », et non d'une véritable prise de distance. On pourrait néanmoins le croire en lisant, un peu rapidement, la suite de son interview dans L'islam en questions : « Je ne sacralise rien de cette pensée : j'opère par sélection en retenant ce qui demeure intéressant et judicieux, en écartant ce qui relève du contexte et de la stratégie d'une époque ou encore en écartant toutes sortes d'appréciations auxquelles je n'adhère pas. » Même s'il ne s'agit toujours pas de condamner la pensée de Banna - dont on ne voit guère ce qui peut être retenu d'intéressant - ce type de déclaration a convaincu certains observateurs que Tariq Ramadan savait porter un jugement critique sur son héritage. C'est ce qu'il déclare. Pourtant, l'écoute de ses conférences et une lecture attentive de ses oeuvres démontrent le contraire.

S'il voulait réellement relativiser son héritage et non simplement le transmettre, Tariq Ramadan ne se contenterait pas de pratiquer une forme de tri mais dénoncerait fermement tout ce qu'il juge négatif dans le programme de Banna ou des Frères musulmans. Ce n'est pas le cas. Auprès du public musulman, notamment des jeunes qu'il forme, Tariq Ramadan n'émet jamais aucune critique, ni envers Hassan al-Banna ni envers les Frères musulmans. Il opère bien une forme de sélection, comme tout passeur de témoin, mais sans jamais cesser d'être fidèle à la doctrine des Frères et de son Guide, clairement désignés comme le modèle à suivre. Il a notamment converti toute une génération de musulmans francophones à l'islam politique de Hassan al-Banna grâce à une série de cassettes vendues à des dizaines de milliers d'exemplaires par les éditions Tawhid, une maison d'édition islamiste liée aux Frères musulmans. La formation qu'il y dispense sous forme de conférences enregistrées a pour point de départ le fait de se familiariser avec l'idéologie et les théoriciens des Frères. Deux des trois premières cassettes - servant de formation au public des éditions Tawhid - sont entièrement consacrées à la pensée de Hassan al-Banna, présentée comme l'aboutissement de la « pensée musulmane contemporaine », comme un tournant dans le « renouveau musulman ». Loin d'émettre des réserves quant au fanatisme constitutif de l'idéologie bannaiste, il dénonce comme relevant du complot ou du racisme post-colonial le flot de critiques osant rappeler les pages les plus noires de son héritage familial et politique. Puis il invite clairement ses fidèles à ne pas tenir compte de ces caricatures, de ces chasses aux sorcières, mais tout au contraire à s'inspirer du message de Banna - qu'il présente comme « une pensée par étapes », « une pensée profonde », « une pensée sans violence » mais une « pensée exigeante ». Une défense aveugle qui filtre même dans certains articles destinés au grand public. Dans un lexique publié en annexe d'Etre musulman européen - qui devait à l'origine figurer dans un dossier du Nouvel Observateur -, voici comment il présente son grand-père : « Hassan al-Banna : Le fondateur des Frères musulmans, tellement cité et si peu lu. En Occident, on le connaît surtout par ce qu'en ont dit ses ennemis politiques et particulièrement les colonisateurs anglais et les militants sionistes. » Voilà qui mérite un portrait plus détaillé.

Le plus grand réformiste de ce siècle ?

Banna est né en 1906 dans un petit village égyptien. Il a grandi dans une famille particulièrement religieuse et politisée. Son père, horloger à Mahmudiyya, était un imam fervent et un adepte de l'école hanbalite, la plus rigoriste des quatre écoles juridiques de l'islam. Très tôt, son fils aîné part faire ses premières études dans une école coranique, où le principal apprentissage consiste à savoir réciter le Coran par coeur. Le jeune Banna s'y montre plein de zèle. Dès l'âge de douze ans, il prend la tête d'une Association de la bonne conduite morale, une ligue de vertu destinée à faire régner la discipline et à faire respecter les bonnes moeurs au sein de son école. Ce zèle ne se démentira plus. Quelques années plus tard, il fonde un « groupe pour la prévention des actes illicites » invitant les Egyptiens à dénoncer par lettre les comportements immoraux dont ils seraient témoins. Le combat pour l'ordre moral semble littéralement hanter ce jeune garçon élevé dans la propagande intégriste de son père. Gamal al-Banna, le petit frère d'Hassan, se souvient : « Il était l'aîné, ce qui a fait de lui le favori de ses parents. Et il a été le plus imprégné par l'ambiance religieuse où vivait la famille. Mes parents me disaient que lorsqu'il jouait à cache-cache avec ses copains, il le faisait à sa manière. Il était le leader de l'armée des musulmans qui luttaient contre les ennemis de Dieu. »

Ce manichéisme ne cessera d'être son jeu préféré. Adolescent, il poursuit son apprentissage mystique au sein d'une confrérie soufie particulièrement orthodoxe, où il s'initie au goût du secret et à celui de la fraternité au service de l'islam. Contrairement à d'autres, sa confrérie refuse toute innovation en matière religieuse. Beaucoup de ses réunions consistent à psalmodier des extraits du Coran et de la Sunna pendant des heures. Mais Banna n'y serait pas resté bien longtemps si elle s'était contentée d'être un mouvement mystique séparatiste. Il veut de l'action et rêve de « lutter contre le mal » par la prédication. Sa cible est toute trouvée. Lui et ses camarades prêchent inlassablement contre les missions chrétiennes, qu'ils accusent de pervertir les bonnes moeurs « au moyen d'actions de bienfaisance, de prévention sanitaire ou de l'instruction dans les écoles ». Il ne découvre pas la résistance à la colonisation par le biais d'un engagement indépendantiste mais intégriste. A ses yeux, le pire de la colonisation n'est pas l'occupation mais le fait que cette occupation s'accompagne d'une ouverture au christianisme et surtout d'une libéralisation des moeurs. Si l'Egypte n'avait pas été colonisée, Hassan al-Banna aurait sans doute eu très exactement le même parcours qu'un Jennings Bryan, ce fondamentaliste protestant américain parti en croisade contre le darwinisme et la décadence morale de ses compatriotes dans les années 20. Mais Banna vit dans un tout autre contexte, celui d'une époque où l'on peut facilement confondre la guerre contre la modernité avec celle contre la colonisation. Son combat contre la libération des moeurs passe donc par la participation aux manifestations populaires contre l'occupation anglaise de 1919 et de 1922.

Il est déjà plus politique que religieux. Au lieu de devenir théologien à Al-Azhar, la prestigieuse université islamique cairote, il choisit d'entrer à la Maison des sciences pour devenir instituteur. Non pas qu'il s'éloigne de la prédication, au contraire. Ce poste lui permet d'être au contact de la population et donc d'exercer un prosélytisme politique autrement plus efficace : « Je serai un conseiller et un professeur. Même si je passe le plus clair de mon temps à enseigner aux enfants, je ne négligerai pas d'instruire leurs pères sur l'islam, parfois en écrivant, d'autres fois en faisant des discours et en engageant des conversations et aussi en voyageant », dira-t-il plus tard à ses compagnons pour justifier le choix de cette profession. Banna ne conçoit jamais la pédagogie autrement que comme un moyen de propagande. Sa vocation ne fait que s'accroître après sa mutation dans les environs du canal de Suez où il assiste, écoeuré, au mode de vie des Occidentaux. Sa révolte grandit encore lors de son installation au Caire, où la vie citadine épouvante ce villageois puritain. Partout, il ne voit que des signes de décadence qu'il attribue à l'influence occidentale. A la façon des prédicateurs protestants, toujours prêts à imaginer de nouvelles voies de prédication pour « réveiller » la foi, il se met à prêcher dans la rue et dans les cafés contre cette modernité rampante contraire à l'islam. Tariq Ramadan nous fait une description enflammée du talent qu'avait son grand-père pour séduire et tenir un discours adapté à chaque public, description qui nous renseigne autant sur Banna que sur Ramadan lui-même : « Sa personnalité, ses discours, son charisme et son savoir rencontrent une adhésion importante auprès de ceux qui l'écoutent. Doué d'une mémoire impressionnante, capable de diversifier les niveaux de langue pour s'adresser aussi bien aux paysans des villages qu'aux universitaires et aux ulémas des villes (...), il est à la fois simple, abordable, affectueux et intellectuellement rigoureux et exigeant. Ses qualités auront une grande part dans la diffusion de ses pensées. »

L'intelligentsia du Caire est alors en pleine ébullition, à la croisée des chemins en termes de choix politiques et religieux. En 1923, Mustafa Kemal Atatürk - qui attribue le déclin de l'empire ottoman à la fusion du religieux et du politique ayant sclérosé le monde musulman - abolit le califat symbolisant cette fusion et fonde la Turquie sur la base de la laïcité. C'est un épisode traumatique pour un ultra-religieux comme Banna, d'autant que son pays est rattrapé par ces débats. En 1925, Ali Abd al-Raziq publie un livre extrêmement audacieux, L'islam et les fondements du pouvoir, qui montre que Mahomet n'a jamais pris la moindre disposition dans le sens d'une gouvernance devant lui survivre. Bien au contraire, le Coran encourage clairement les hommes à délibérer « entre eux de leurs affaires » dans une sourate dite de la « délibération ». L'auteur invite donc ses contemporains à retrouver la voie du progrès par le biais d'un islam laïque et d'un système séparant le religieux et le politique. Le livre fait scandale et peut être vu comme l'équivalent du livre de Darwin L'origine des espèces. Débattue à peu près à la même époque aux Etats-Unis, la thèse de Darwin a divisé les protestants en deux camps : les partisans d'une actualisation de la Bible en fonction des nouvelles découvertes scientifiques et les partisans du retour à un protestantisme fondamentaliste niant l'évolution. Le livre d'Abd al-Raziq produit exactement le même effet : il y a d'un côté des musulmans qui souhaitent un aggiornamento de l'islam, et de l'autre des puristes souhaitant retourner à l'islam des fondements. Mais encore une fois, le contexte égyptien et la colonisation rendent la lecture de ces débats plus complexe. Aux Etats-Unis, le mouvement fondamentaliste est immédiatement perçu comme un mouvement réactionnaire, auquel s'opposent les protestants progressistes. Le fondamentalisme musulman (ou salafisme), lui, se présente comme une alternative à la colonisation, ce qui lui donne un positionnement politique plus ambigu. Afghani (1838-1897), le fondateur de l'école salafiste, a également été un militant anticolonialiste. L'homme a un temps prôné la revitalisation du monde arabe par le biais d'une réforme rationnelle et laïque, pour finalement donner naissance à un réformisme consistant essentiellement à retourner aux fondements de la religion sur les pas d'Ibn Taymiyya (1236-1328), un juriste médiéval hanbalite prônant la purification de l'islam par opposition aux rationalistes musulmans de son temps. Aujourd'hui encore, certains nationalistes arabes et certains musulmans progressistes n'ont pas renoncé à admirer Afghani, quitte à partager cette référence avec une génération de religieux davantage fondamentalistes qu'anticolonialistes. Le fossé qui les sépare est pourtant de taille. Un militant anticolonialiste s'oppose à la colonisation parce qu'il croit au droit à l'autodétermination des peuples et refuse tout processus de domination, tandis qu'un salafiste s'oppose à la colonisation parce qu'il croit à la supériorité de l'islam sur l'Occident. C'est d'ailleurs pour retrouver cette supériorité qu'il souhaite purifier l'islam et retourner à ses fondements, afin de retrouver la force à l'origine de l'expansion musulmane. Autrement dit pour renouer avec une colonisation qui se fait à son profit et non plus à ses dépens.

Hassan al-Banna succombe d'autant plus à cette seconde lecture qu'il suit les enseignements du plus rigoriste des animateurs de l'école salafiste : Rashid Rida. Contrairement à Afghani ou à Mohammed Abduh, qui a étudié en France et qui était plutôt ouvert à la modernisation, Rida a tout fait pour rigidifier la pensée réformiste et tirer l'école salafiste vers un fondamentalisme archaïque par anti-occidentalisme. Il n'est donc pas anodin que Banna ait surtout fréquenté les cours de l'école salafiste à son époque. Ni qu'il ait donné lieu par la suite à un mouvement qui va définitivement faire basculer le réformisme dans un islamisme violemment opposé à tout rationalisme ressemblant de près ou de loin à l'Occident, au point de contrarier l'aggiornamento de l'islam pour les siècles à venir.

Pour cette oeuvre, Tariq Ramadan voit en son grand-père le « plus influent des réformistes musulmans de ce siècle ». Un propos qu'il développe tout particulièrement dans sa thèse soutenue en 1998 à la Faculté de Genève : « Hassan al-Banna et la tradition réformiste depuis al-Afghani ». Un monument de propagande à la gloire d'Hassan al-Banna.

Sa thèse est la suivante : les réformistes tels qu'Afghani, Abduh ou Rida étaient des intellectuels brillants mais ils n'étaient pas assez efficaces. Il les décrit comme des intellectuels un petit peu en marge d'une vraie dynamique et d'un vrai élan social et politique. Heureusement, Hassan al-Banna est arrivé et il a donné au réformisme le mouvement politique qu'il attendait. Autrement dit, Tariq Ramadan consacre la pensée de Banna et le mouvement des Frères musulmans comme le sommet de la pensée et de l'action réformiste salafistes. En plus de vanter les mérites de l'action politique de son grand-père contre l'athéisme et la permissivité, il englobe tous les intellectuels réformistes dans une seule et même histoire, malgré les fossés pouvant exister entre un Abduh et un Rida, afin de mieux présenter Hassan al-Banna comme leur héritier à tous, les plus fondamentalistes comme les plus ouverts d'esprit. Pourtant, de vraies divergences existent entre les uns et les autres, comme nous le rappelle Ali Mérad, spécialiste du réformisme musulman : « Mohammed Abduh est le père du réformisme rationalisant. Il a essayé d'ouvrir la pensée musulmane au courant rationaliste. Mais l'un de ses disciples, Rachid Rida, a voulu raidir sa pensée, en la maintenant dans le domaine le plus éloigné de la rationalité. Il s'est posé en héritier pour mieux réduire les ouvertures proposées par Abduh. » Or Banna a bien suivi les cours de Rida et non ceux d'Abduh, à une époque où tout le monde pouvait y assister et s'en revendiquer grâce au rayonnement de sa revue, Al-Manar. Ramadan ne nie pas cet apprentissage mais tient tout de même à présenter Banna comme étant surtout le disciple d'Abduh, alors qu'il est clairement l'héritier du réformisme fondamentaliste crispé et intégriste de Rida. Il a tout intérêt à sauter une étape pour faire croire à ceux qui n'iront pas vérifier combien son grand-père respirait le réformisme moderniste. Ce qui ne l'empêche pas de disqualifier soigneusement, page après page, les réformistes rationalistes s'inspirant d'Abd al-Raziq. Au détour d'une note, Tariq Ramadan sous-entend très clairement que la thèse d'Abd al-Raziq est une manipulation des Occidentaux : « La traduction du livre de 'Ali' Abd ar-Razeq s'est faite avec « le concours du département de traduction de la mission française de recherche et de coopération en Egypte ». On sait combien il y a intérêt, pour les gouvernements occidentaux, à faire publier et lire des textes qui s'accordent avec leurs valeurs et leur conception du monde (...) Rien n'est gratuit. »

Ce parti pris, grossièrement propagandiste, peut tromper des novices mais il n'a pas échappé au jury de thèse de l'université de Fribourg à qui il avait initialement présenté son manuscrit. Présidé par Charles Genequand, un spécialiste du monde arabe, et composé de spécialistes du réformisme musulman, le jury est tout simplement atterré par le caractère infiniment partisan de cette thèse. Selon son président, « il y avait très clairement une volonté apologétique » envers Hassan al-Banna. Un sentiment confirmé par les autres membres du jury. Ensemble, ils refusent de lui reconnaître le moindre caractère scientifique. Furieux, Tariq Ramadan menace le directeur du jury et l'université de procès. Sans aller jusqu'au bout puisqu'un jury a tout à fait le droit de refuser de valider un travail qu'il considère comme n'étant pas universitaire. Ramadan doit réunir dans l'urgence un second jury, notamment composé de Bruno Etienne, pour valider - sans les honneurs et sans les félicitations du jury - son diplôme à la faculté de lettres de Genève. L'essentiel étant de pouvoir se prévaloir d'une caution scientifique avant de publier sa thèse sous la forme d'un livre. Le jury a donné son accord tout en précisant « autoriser l'impression de la présente thèse sans exprimer d'opinion sur les propositions qui y sont énoncées ». On ne saurait être plus critique. Malgré tout, ce manuel de réhabilitation à la gloire d'Hassan al-Banna a été publié sous le titre Aux sources du renouveau musulman, non seulement aux éditions Tawhid mais aussi aux éditions Bayard, une maison d'édition autrement plus grand public. Les deux éditions sont préfacées par Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde diplomatique. Depuis, il n'est pas rare d'entendre des militants non islamistes voire laïques vous expliquer d'un air infiniment naïf que Banna était « un grand réformiste » et les Frères musulmans un « mouvement de libération »...

Les Frères musulmans présentés comme un « mouvement de libération » !

Le mouvement des Frères musulmans a commencé à se structurer en mars 1928, lorsque six compagnons enthousiasmés par les prêches de Banna sont venus le trouver pour lui demander de passer à l'action politique au nom de l'islam : « Nous avons entendu, nous avons pris conscience, nous sommes marqués, mais nous ne savons pas quelle voie pratique suivre pour fortifier l'islam et améliorer les musulmans. » Le Guide va enfin pouvoir enfin déployer ses talents d'organisateur. Il commence par donner un conseil qui va permettre aux Frères musulmans de survivre à tous les obstacles posés par la répression ou simplement par l'esprit critique : le culte de l'informel. L'un d'eux lui demande : « Comment nous appellerons-nous ? Afin d'être officiellement reconnus, serons-nous une association ou un club, une confrérie ou un syndicat ? » Réponse de Banna : « Rien de tout cela, laissons de côté les apparences et les officialités. Que le principe et la priorité de notre union soit la pensée, la morale et l'action. Nous sommes des Frères au service de l'islam, nous sommes donc les « Frères musulmans ». » Voilà un conseil judicieux. Banna a compris qu'un mouvement était indestructible si on ne pouvait pas le saisir. En lui donnant un nom qui est à la fois un titre et un mot couramment utilisé dans le langage arabe, où les croyants s'appellent volontiers « frères », il permet d'établir un signe de reconnaissance qui n'expose pas. Dès sa naissance, la confrérie est donc à la fois un mouvement officiel et un courant de pensée, dont on peut se revendiquer ou au contraire nier son appartenance selon les besoins et le contexte. Par contre, le mot d'ordre, lui, est tout à fait clair et formel : « Notre slogan ne cessera d'être : Dieu est notre but. Le messager de Dieu est notre guide. Le Coran est notre Constitution. L'effort est notre chemin. La mort sur le sentier de Dieu est notre souhait ultime. »

C'est dire s'il n'a jamais été question de prôner un islam rationaliste et laïque mais, bien au contraire, de structurer un mouvement capable de pousser l'Egypte puis le reste du monde vers un projet de société intégriste et liberticide. Pour s'en rendre compte, il suffit de lire le programme politique et social rédigé par Banna en 1936, « Cinquante demandes » constituant le manifeste de la « réforme concrète » des Frères musulmans. Il décrit parfaitement les étapes devant mener à l'instauration d'une législation puis d'un système politique, social et économique conforme à la charia. Partout il est question de détruire les libertés individuelles au profit d'une dictature de droit divin. Du point de vue méthodologique, les Frères souhaitent « surmonter la division politique et orienter la force politique de la oumma vers un seul horizon » : l'islam politique. Le mouvement se fixe pour objectif de « réformer les lois pour qu'elles se conforment à la législation islamique, notamment les infractions et les sentences pénales », en diffusant « l'esprit islamique dans les instances du gouvernement afin que les citoyens se sentent tous appelés à appliquer les préceptes de l'islam ». En attendant, sur le terrain, les Frères disent vouloir « initier le peuple au respect des moeurs et rendre publiques les prescriptions relatives à la loi ». Ce qui veut dire « montrer de la fermeté dans l'application des sanctions pénales relatives aux moeurs ». Cet objectif, au coeur du programme, se décline en plusieurs propositions. Il s'agit de « supprimer la prostitution », de « considérer la fornication, quelles que soient ses conditions, comme étant un crime grave qui nécessite une sanction légale », mais aussi d'« interdire la mixité entre étudiants et étudiantes », de « considérer tout contact mixte en tête à tête comme un crime susceptible d'être sanctionné » et de « fermer les dancings, les lieux libertins et interdire la danse et tout contact gestuel entre un homme et une femme ». Et encore, il ne s'agit que d'un aperçu.

Ce manifeste n'a longtemps été disponible qu'en arabe, jusqu'à ce que la revue Islam de France décide de le publier pour éclairer tous ceux qui, bercés notamment par la présentation angélique d'un Tariq Ramadan, fermaient les yeux sur l'aspect profondément intégriste et réactionnaire des Frères musulmans. Le rappel de ce programme, très loin de l'image qu'essaie de diffuser Ramadan auprès de la gauche altermondialiste, n'a pas plu au petit-fils d'Hassan al-Banna. Michel Renard, l'un des fondateurs d'Islam de France, se souvient d'avoir essuyé ses foudres : « Là j'ai connu son double discours : on ne peut pas faire allégeance à la laïcité et à Hassan al-Banna. » Ce crime de lèse-majesté a même entraîné l'arrêt de la revue. La librairie Al-Bouraq, éditrice de la revue mais aussi de Tariq Ramadan, a soudainement résilié son contrat après le numéro en question, quitte à mettre fin à ce qui était pourtant l'une des plus belles aventures éditoriales consacrées à l'islam en France.

Tariq Ramadan attache une importance toute particulière à faire découvrir le mouvement qui l'inspire à travers son prisme. Quand on sait les dégâts commis par l'intégrisme des Frères musulmans - et je ne parle pas seulement de la violence mais bien de la fanatisation que trouve tout à fait légitime Tariq Ramadan - on est effrayé de l'entendre expliquer à des musulmans européens que les « propos extrêmement négatifs » tenus à l'encontre de son grand-père sont à mettre en relation avec le fait que son « mouvement de libération nationale » dérange les Occidentaux. Il explique notamment que le Times anglais de 1936 présentait sous un jour très favorable le mouvement, jusqu'à ce que les Frères musulmans s'opposent à « la présence sioniste en Palestine » : « C'est très clairement après ce moment-là, quand on a senti cet engouement populaire autour de ce message, qu'on a jeté sur l'action de Hassan al-Banna de la suspicion, des rumeurs sur sa personne et sur l'ensemble du mouvement. » Une façon de sous-entendre que toutes les critiques adressées à Banna et aux Frères ne sont que le résultat d'une campagne mensongère visant à protéger les intérêts sionistes. En réalité, cela nous renseigne surtout sur le fait que le Times - qui élira Ramadan parmi les « lumières de l'esprit » en 2000 - était déjà très peu intuitif...

Il est vrai qu'à l'époque de Banna, le gouvernement anglais et le roi Farouk pensaient pouvoir utiliser le mouvement des Frères musulmans pour faire contrepoids à la gauche égyptienne et au parti nationaliste religieux (Wafd). Selon Olivier Carré et Michel Seurat, le groupe a même reçu très officiellement 500 livres égyptiennes de la part de la Compagnie du canal du Suez, le permis de construire un premier local, ainsi qu'une mosquée placée sous leur influence. Autant d'informations retrouvées grâce à l'étude des premiers bulletins des Frères dans lesquels Banna tente de s'expliquer auprès de ses compagnons. « Banna, qui niera plus tard ces dons de la Compagnie du canal, s'en est d'abord justifié auprès des tout premiers Frères qui s'en étonnent puis le quitteront », expliquent Carré et Seurat. Par la suite, Banna niera plus simplement avoir reçu ces dons. Un Frère musulman peut donc mentir ou revenir sur ses propos si cela est nécessaire. Voilà en tout cas un aspect de l'histoire des Frères musulmans que Tariq Ramadan ne s'empresse pas de rappeler lorsqu'il s'exprime devant un public d'altermondialistes ou même devant un public d'islamistes à qui il souhaite faire croire que les Frères musulmans ont de tout temps été un mouvement de résistance à la colonisation. Les Frères musulmans ont bien participé au putsch des Officiers libres ayant libéré l'Egypte du joug colonial mais cette libération n'est qu'une étape rendue nécessaire par le contexte. L'indépendance de l'Egypte n'a jamais été un objectif en soi mais un préalable à l'instauration d'une dictature islamique.

La participation à la lutte pour l'indépendance de l'Egypte a d'ailleurs considérablement été exagérée par les propagandistes du mouvement. Même dans leur volonté de travestir l'histoire, certains laissent transparaître combien Banna était obsédé par l'idée de restaurer les valeurs islamiques avant toute autre chose. Pour cela, il était prêt à négocier avec n'importe quel gouvernement. En 1946, par exemple, il est en pleins pourparlers pour obtenir le droit de publier un quotidien, ainsi que des terrains pour construire ces centres de propagande, lorsque les communistes déclenchent des grèves massives dans l'industrie textile du Caire pour exiger le départ des Anglais. Leur « Comité de travailleurs pour libérer la Nation » demande à Banna d'appeler ses troupes à se joindre à la grève générale prévue pour le 21 février mais celui-ci refuse, autant par méfiance viscérale envers les communistes que pour ne pas contrarier ses négociations. Le jour dit, certains Frères passent outre à cette consigne et se joignent malgré tout à la grève. Débordé par sa base, Banna finit par consentir à appeler à une grève les jours suivants mais refuse de se joindre au mouvement unitaire, durablement brisé 30. Il faudra attendre 1948 pour que Banna se décide réellement à organiser des manifestations communes avec les communistes contre l'occupant anglais. Une alliance de circonstance et de courte durée. Même cette année-là, Banna ne cessera de classer les communistes parmi la longue liste des ennemis complotant contre les Frères : « Le judaïsme mondial, et le communisme international ainsi que les puissances colonialistes et les tenants de l'athéisme et du laxisme moral, tous étaient dès le premier jour de ceux qui voyaient dans les Frères et leur message un obstacle important. »

Une stratégie de conquête en escalier

Tariq Ramadan insiste beaucoup pour présenter les Frères comme un « mouvement social ». A l'écouter, on finirait par croire que le pouvoir politique n'intéresse pas réellement l'organisation. Il est vrai qu'ils sont surtout redoutablement efficaces sur le terrain. Leur intégrisme quotidien pourrit chaque jour un peu plus le climat social et culturel du pays pris pour cible, mais cela ne veut pas dire qu'ils ont renoncé à prendre un jour le pouvoir lorsque les conditions seront réunies. Ce n'est pas parce qu'il visait d'abord l'« islamisation par le bas », pour reprendre l'expression de Gilles Kepel, que Banna ne souhaitait pas faire avancer son agenda politique par le haut. Le livre d'Olivier Carré et de Michel Seurat montre bien qu'il était prêt à négocier avec à peu près toutes les composantes de la vie politique égyptienne - du Wafd (le parti religieux de droite de l'époque) en passant par le Palais et même par les Anglais - pour tenter d'influer sur le jeu politique. Il s'est même présenté aux élections législatives de décembre 1941. Un choix qui a surpris certains de ses compagnons. Il s'en explique dans la revue des Frères, trois ans plus tard : « D'aucuns se demandent : cette participation électorale des Frères ne les fait-elle pas sortir de leur domaine religieux vers le domaine politique en les transformant ainsi en organisation politique après qu'ils furent un mouvement religieux ? Nous répondons que l'islam ne connaît pas ces divisions dans les affaires de la nation : une institution religieuse islamique se doit de donner l'avis de l'islam dans tous les domaines de la vie et la voie parlementaire est le plus court et le meilleur des chemins. »

A cette époque, encouragé par le succès fulgurant de son mouvement, Banna pense sincèrement pouvoir établir un régime islamique par les urnes. Mais le lobbying ou la représentation politique ne représente qu'un aspect de l'action engagée en faveur de l'islamisation de la société. Tariq Ramadan est parfaitement clair là-dessus : cette quête de la représentation politique n'est qu'une étape, qu'il ne faut pas précipiter : « Toute Nation qui tente d'enfreindre en cela les règles de la nature ne peut que récolter l'échec », disait Banna. C'est un conseil que méditent tous les islamistes pouvant se reprocher d'avoir brûlé les étapes en Algérie, au risque d'avoir précipité une contre-offensive. Tirant tous les enseignements de cette histoire, Ramadan appelle les musulmans européens à faire preuve d'intelligence pour appliquer la « méthodologie » de son grand-père, notamment sa stratégie de conquête par étapes. Une partie de son cours sur la « pensée musulmane contemporaine », édité sous la forme d'une cassette aux éditions Tawhid, insiste sur le respect du rythme imposé par son grand-père : « Le programme des Frères musulmans est constitué d'étapes parfaitement circonscrites et clairement définies. Nous savons parfaitement ce que nous voulons et quels sont les moyens dont nous devons user pour y parvenir. Regardez les trois étapes, elles sont connues : dimension profondément ancrée dans la méthodologie qui part du social d'abord.

Il dit : « 1. Nous voulons d'abord l'être humain musulman, c'est-à-dire l'individu dans ses pensées et sa foi, dans sa moralité et ses sentiments, dans son action et ses agissements. Telle est notre formation individuelle. « 2. Nous voulons, après cela, la famille musulmane, dans ses pensées et sa foi, dans sa moralité et ses sentiments, dans son action et ses agissements, et nous pensons ici autant à la femme qu'à l'homme. Telle est notre formation familiale. « 3. Nous voulons, après cela, le peuple musulman dans ces mêmes domaines, et c'est pourquoi nous cherchons à ce que notre message parvienne à l'intérieur de toutes les demeures, que notre voix soit entendue en tout lieu, que notre pensée se répande et investisse les régions, les hameaux, les villes, les chefs-lieux, les capitales et les métropoles. »

Cette première partie du programme, trois points sur les sept qu'il compte, fait déjà froid dans le dos. Pourtant, le simple fait de vouloir endoctriner l'ensemble du peuple avant d'établir un gouvernement islamique suffit à Tariq Ramadan pour y voir un modèle d'ouverture d'esprit et de démocratie. Toujours dans son cours destiné à initier à la pensée de Hassan al-Banna, il explique : « Il est intéressant de noter que ce n'est qu'après ces trois étapes qu'al-Banna parle de « gouvernement islamique » qui, dans la réforme de son organisation, est le prolongement naturel du processus de renaissance initié au niveau de l'individu. Le gouvernement n'est donc pas une simple structure qui s'impose à la société, il est l'aboutissement d'un processus de Réforme qui doit, à un moment de son évolution, s'organiser en trouvant un modèle de gestion politique fidèle à son élan. Nous sommes loin ici de toute pensée formaliste. » Nous voilà rassurés. Il ne s'agit pas de « formalisme » mais d'un « élan ». Mais où nous conduit cet élan ? Conscient qu'il ne faut pas brusquer les étapes et son auditoire, Ramadan ne fait qu'une allusion extrêmement rapide à la suite des réjouissances, à savoir l'instauration d'un empire islamique. Voici les quatre autres points prévus par le programme de Banna que Tariq Ramadan omet de détailler :

« 4. Nous voulons, ensuite, un gouvernement musulman qui mènera, par le peuple, les gens sur la guidée de l'islam, comme l'ont fait auparavant les compagnons du Prophète, paix sur lui, Abou Bakr et Omar. C'est pour cela également que nous ne reconnaissons aucune organisation gouvernementale ne reposant pas sur des fondements islamiques, et ne s'inspirant pas de ces fondements. C'est pour cela également que nous ne reconnaissons pas les partis politiques, ni toutes ces figures traditionnelles avec lesquelles les négateurs et les ennemis de l'islam nous ont contraints à gouverner et à contribuer à leur développement. Nous allons donc oeuvrer pour la renaissance du gouvernement islamique, sous tous ses aspects, et à la mise en place d'un gouvernement islamique sur les bases de cette organisation.

« 5. Nous voulons, ensuite, rassembler toutes les parties de cette patrie islamique, que la politique occidentale s'est évertuée à séparer, et que les convoitises européennes ont égarées et enfermées à l'intérieur de frontières. Nous rejetons donc tous ces accords internationaux qui transforment cette patrie islamique en un ensemble de petits pouvoirs, faibles et déchirés, dont l'absorption sera très simple pour tous ceux qui voudront usurper leurs droits. Et nous ne nous tairons pas devant l'entrave faite aux libertés de ces peuples, que des tiers ont accaparées injustement. Donc l'Egypte, la Syrie, le Hidjaz, le Yémen, la Tripolitaine, la Tunisie, l'Algérie, Marrakech, et tout empan de terre où il y a un musulman qui prononce « Il n'y a pas de divinité si ce n'est Dieu lui-même », tout cela constitue notre grande patrie, que nous nous efforcerons de libérer, de soustraire à cette emprise, de délivrer de cette tyrannie, et d'en rassembler l'ensemble des parties. Si le Reich allemand s'impose comme protecteur de tous ceux dont le sang allemand coule dans les veines, eh bien la foi musulmane impose à chaque musulman ayant la capacité de se considérer comme protecteur de toute personne ayant été imprégnée de l'apprentissage coranique. Il est donc interdit, dans la coutume islamique, que le facteur ethnique soit supérieur au lien opéré par le facteur « foi ». Et la croyance représente tout en islam. D'ailleurs, la foi ne se réduit-elle pas à l'amour et à la haine ?

« 6. Nous voulons, ensuite, que le drapeau de l'islam flotte de nouveau, au vent et bien haut, dans toutes les contrées qui ont eu la chance d'accueillir l'islam pendant un certain temps, et où la voix du muezzin a retenti par les takbirs et les tahlils. Puis la malchance a voulu que les lumières de l'islam se retirent de ces contrées, qui sont retombées dans la mécréance. Donc l'Andalousie, la Sicile, les Balkans, les côtes italiennes ainsi que les îles méditerranéennes sont toutes des colonies méditerranéennes musulmanes, et il faut qu'elles reviennent au sein de l'islam. Il faut également que la Méditerranée et la mer Rouge redeviennent des mers musulmanes, comme elles l'étaient auparavant, quand bien même Mussolini s'arroge le droit de reconstruire l'Empire romain. Ce soi-disant Empire d'antan ne s'est constitué que sur des bases de cupidité et de désirs passionnels. Il est donc de notre droit de reconstruire l'Empire islamique, qui s'est établi par la justice et l'égalité, et qui a répandu la lumière de la guidée parmi les gens.

« 7. Nous voulons, après cela et avec cela, exposer notre message islamique au monde entier, atteindre les gens dans leur totalité, répandre à tous les horizons terrestres, et y soumettre tous les tyrans jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de désordre, et que la religion soit entièrement vouée à Dieu. Ce jour venu, les croyants se réjouiront du secours divin, Il secourt qui Il veut, et c'est Lui le Puissant et le Miséricordieux ». Faut-il vraiment commenter cette Epître aux jeunes par laquelle Hassan al-Banna invite à prendre modèle sur le nazisme et à étendre l'impérialisme islamique sur tout pays comptant ne serait-ce qu'un musulman ?

Tous les moyens sont bons

Toujours dans ces cours sur Hassan al-Banna, Tariq Ramadan reprend à son compte la phrase de son grand-père incitant les Frères à user de tous les moyens pour imposer leur vision de la vie en société : « Pour y parvenir nous ne serons pas avares de nos forces et nous ne laisserons échapper aucun moyen. » Une reprise effrayante, même si Tariq Ramadan sait fort bien présenter le mode opératoire des Frères musulmans sous son meilleur jour.

Toujours pour respecter le rythme de l'Occident et ne pas donner l'impression que les Frères sont un mouvement assoiffé de pouvoir, le prédicateur insiste beaucoup sur l'« apport en matière sociale et politique phénoménal » de son grand-père. Il met en avant la création de « deux mille écoles » et « la promotion sociale des femmes » 38. Il a raison de rappeler que Banna était obsédé par la création d'écoles, y compris pour les filles. Mais cette obsession n'avait rien d'un engagement désintéressé contre l'analphabétisme ! Banna voulait « réformer l'enseignement (...) pour établir une société modèle se référant à la Loi islamique ». Comme tous les hommes souhaitant lever une armée de fidèles, il a toujours été convaincu que l'on ne change un peuple qu'en changeant ses enfants. Les écoles qu'il a semées dans toute l'Egypte n'étaient pas là pour inviter à l'indépendance et à la liberté intellectuelle. Il s'agissait d'écoles islamiques destinées à endoctriner, dès leur plus jeune âge, un maximum d'Egyptiens et d'Egyptiennes. Les Soeurs musulmanes, la section féminine des Frères, étaient surtout incitées à lutter contre l'émancipation des femmes. Et le mouvement des Frères militait pour que l'enseignement public soit non mixte. Dès 1937, les Frères ont régulièrement écrit à la direction de l'Université pour exiger un enseignement séparé pour les femmes et pour les hommes. Expliquer qu'Hassan al-Banna était un grand homme en mettant en avant son oeuvre de pédagogie publique, tout en omettant de dire qu'il s'agissait d'une méthode d'endoctrinement au service d'une idéologie totalitaire, relève tout simplement de la propagande. Comme tous les mouvements autoritaires, l'organisation était aussi obsédée par l'entraînement sportif des jeunes garçons... Faut-il pour autant en faire un modèle de lutte contre le surpoids ? Tous les mouvements islamistes de terrain fonctionnent ainsi : ils comblent systématiquement la moindre parcelle de terrain abandonnée par l'Etat, en proposant des cours d'arabe, du soutien scolaire ou de l'aide humanitaire, non par bonté de coeur mais pour enrôler !

Le totalitarisme des Frères ne semble pas choquer outre mesure Tariq Ramadan. Toujours dans son cours sur « la pensée musulmane contemporaine », il explique que son grand-père avait raison de prôner le parti unique... Puisque le peuple égyptien de son époque n'avait pas une culture politique suffisamment solide pour faire le bon choix, en l'occurrence celui d'un régime islamique. « En l'état, les élections sont vaines et dénuées de sens, car si la majorité du peuple est ignorante, comment pourra-t-elle rendre compte de sa volonté ? » disait Banna. Ramadan le cite pour montrer combien il avait raison d'inciter à l'éducation islamique tout en refusant le pluralisme et la démocratie tant que cette éducation n'avait pas fait son effet. C'est ce qu'il appelle le « regard critique sur le pluralisme » de son grand-père... Les héritiers de Banna ont beau se présenter en alternative politique face aux tentations autoritaires et paternalistes des gouvernements du Maghreb et du Moyen-Orient, ils n'ont rien à leur envier. Un gouvernement issu des Frères musulmans serait le premier à bafouer la démocratie une fois au pouvoir. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer le fonctionnement interne de leur propre mouvement. Le Guide suprême avait une vision très particulière de la concertation. Il se conforme au principe de délibération prévu par le Coran mais sans jamais prendre le risque d'en faire un principe démocratique. De son vivant, l'organe décisionnaire de la structure officielle représentant les Frères musulmans, le Bureau général de l'orientation, est composé de 20 membres choisis par le Guide. Pour la forme, son choix est validé par une Assemblée de 150 membres à qui l'on tolère le droit de faire des commentaires lors de votes à la majorité des deux tiers. Mais leur contre-pouvoir est limité puisqu'en dernier ressort le Bureau général de l'orientation se charge de trancher... Or ses membres peuvent être révoqués sur simple décision du Guide ! Ce qui ne veut pas dire que le mouvement n'abrite pas des courants et des sous-groupes relativement divers. Mais Olivier Carré nous explique que « tout désaccord important se solde donc soit par la soumission aveugle, soit par la sécession ou l'exclusion ». Cette procédure permettra au Guide d'exclure régulièrement ceux qui lui reprochent de pactiser avec le pouvoir ou son népotisme. Quel modèle d'organisation pour un « mouvement de libération » !

Et encore, il ne s'agit que de la structure officielle. Tariq Ramadan oublie volontiers d'évoquer - et donc de critiquer - les autres moyens auxquels sont prêts à recourir les Frères pour parvenir à l'ultime point de leur programme, notamment l'entrisme. Ils sont remarquablement doués pour prendre possession d'une organisation à son insu, souvent par le biais d'un membre qui taira son appartenance à l'organisation fondée par Banna. C'est un processus très difficile à prouver, surtout lorsqu'il est en cours. Heureusement, il existe quelques témoignages historiques attestant de cette pratique dès le début de l'organisation. L'un d'eux nous vient de Zaynab al-Ghazali, une militante au service des Frères dont les Mémoires ont été préfacés par Tariq Ramadan. Grâce à elle, on entre un peu dans les coulisses de l'entrisme pratiqué par la confrérie. On réalise alors combien ses membres n'ont aucune gêne à recourir au double discours voire au mensonge si cela peut faire avancer leur cause. En 1936, Zaynab al-Ghazali préside l'Association des Femmes musulmanes dont le but est de propager « la religion musulmane et la résurrection de la Oumma qui fera retrouver à l'islam sa puissance, sa force et sa gloire d'antan ». L'association n'a rien d'une association progressiste, pourtant ses membres refusent d'intégrer le mouvement des Frères musulmans malgré la demande pressante de Hassan al-Banna. Ce qui provoque la colère du Guide et l'embarras de Ghazali. Elle imagine une autre voie : « Lors de notre dernière entrevue au siège des Soeurs musulmanes, j'avais essayé d'apaiser quelque peu la colère de feu al-Banna en prenant l'engagement de faire de Femmes musulmanes une association parmi celles des Frères musulmans tout en lui conservant son identité, sa raison sociale et son autonomie afin de mieux servir la cause de l'imam. » L'imam accepte ce mode d'allégeance par une lettre : « J'ai accepté ton serment d'allégeance et les Femmes musulmanes conserveront pour l'instant leur statut. » Le mot « pour l'instant » nous rappelle que le Guide fonctionne toujours par étapes. Ainsi, à l'insu de ses militantes, al-Ghazali va décider de passer outre leur refus et faire allégeance au Guide en sous-main. Tout en niant toute appartenance au mouvement, elle devient son agent et se charge d'orienter son association en fonction de sa stratégie. Cette tentation de la dissimulation n'est pas un accident chez les Frères, mais un réflexe constitutif de leur fonctionnement.

Un double discours structurel

Depuis sa fondation, le mouvement des Frères musulmans repose sur une ambiguïté : celle d'être à la fois un mouvement structuré et un courant de pensée. La loi fondamentale du mouvement de 1945 définit un « membre actif » comme quelqu'un ayant fait le serment d'allégeance au Guide, mais l'immense majorité des agents au service de l'idéologie des Frères l'est de façon informelle. Ces agents diffusent la pensée et la méthode d'Hassan al-Banna sans avoir de lien organique avec la maison mère. Il existe bien une structure officielle, représentant l'Organisation dans toutes ses démarches politiques de type institutionnel. Les Frères ont même un drapeau : deux sabres se croisant sur un Coran. Ses cadres se présentent comme des Frères musulmans si cette visibilité leur permet de négocier avec le gouvernement égyptien ou d'autres structures. Mais la confrérie ne s'est jamais résumée à cette façade. Certaines de ses branches mènent des actions d'entrisme qui requièrent l'anonymat. D'autres sont chargées d'actions violentes et terroristes qu'il faut pouvoir dénoncer publiquement sous peine de nuire aux actions plus officielles que mène la maison mère. Tout est fait pour dissocier au maximum les cellules les plus exposées des cellules servant la cause en sous-main, soit parce qu'elles sont plus radicales, soit parce que leur mission nécessite la discrétion. D'où la création d'une cellule officieuse, dite l'Organisation secrète, chargée des missions les plus délicates. Par-delà cette division entre branches officielles et branches secrètes, le culte de l'informel a toujours permis au mouvement de ne pas exposer l'ensemble de ses militants. Il est permis de prendre ses distances à tout moment si cela permet de faire avancer la cause. Si un membre de la confrérie est repéré au cours d'une mission qui nuit à l'image de l'Organisation, la branche officielle des Frères peut nier tout lien avec lui. A l'inverse, si le fait d'être démasqué comme Frère musulman nuit à la mission d'un militant, il peut démentir ses liens avec l'Organisation. C'est même l'une des règles d'or du mouvement.

Toute confrérie s'autorise le mensonge ou la dissimulation vis-à-vis de l'extérieur si cela peut la protéger et lui permettre d'atteindre plus efficacement ses objectifs. Celle des Frères musulmans plus qu'aucune autre. Formé dans une confrérie soufie, Banna reconnaissait avoir été marqué à vie par le conseil de son cheikh qui l'invitait à cultiver le double discours : « Je me souviens, parmi ses sages méthodes d'éducation, il ne permettait pas aux Frères qui étaient en train d'apprendre de trop se laisser aller dans les débats sur les désaccords juridiques ou sur les questions obscures, ou encore de répéter, devant les gens du commun, les propos des athées, des étrangers ou des missionnaires, par exemple. Il leur enseignait : « Traitez de ces questions dans vos cercles privés et étudiez-les entre gens avertis ; mais en ce qui concerne les gens du commun, parlez-leur d'une façon qui ait une influence pratique et qui les oriente vers l'obéissance à Dieu ». » Cette phrase, citée par Tariq Ramadan dans Aux sources du renouveau musulman nous apprend, mieux qu'aucune analyse, d'où vient cette pratique consistant à parler d'une voix à l'extérieur de sa communauté et d'une autre à l'intérieur.

Les islamistes, en général, ont appris à pouvoir mentir pour ne pas être démasqués. Ce principe porte même un nom : la « taqiyya ». Les chiites utilisaient cette autorisation à mentir et même à jurer qu'ils n'étaient pas chiites pour survivre et sauver leur peau lorsque leur religion était persécutée par les sunnites. Le réflexe est resté. Il s'est propagé chez les islamistes sunnites désireux de poursuivre leur action malgré l'étroite surveillance dont ils font l'objet dans les pays arabes. Aujourd'hui, il est même utilisé par des islamistes vivant dans les démocraties occidentales, non plus pour éviter d'être arrêtés mais simplement pour pouvoir continuer à avancer masqués. Je l'ai notamment vérifié sur le plateau de l'émission Mots croisés d'Arlette Chabot où était invité Amar Lasfar, le recteur d'une mosquée à Lille affiliée à l'UOIF (Union des organisations islamiques de France), une association islamiste française s'inspirant des Frères musulmans. Devant des millions de téléspectateurs, cet homme très courtois a fermement condamné les attentats-kamikazes puis a blêmi lorsque j'ai rappelé que le Conseil européen de la fatwa, en charge des avis religieux de son organisation, avait émis une fatwa qui approuve explicitement les attentats-kamikazes...

Les spécialistes de l'islamisme sont habitués à reconnaître ce type de pirouette à force d'entendre des militants dire une chose en public puis une autre devant leurs coreligionnaires. Ils ont longtemps été déconcertés par cette dualité avant de finir par comprendre qu'il s'agissait tout simplement d'une figure rhétorique constitutive du discours islamiste. Jean-Yves Chaperon, journaliste à RTL et qui a longtemps couvert ce dossier, ne se laisse plus troubler : « Vous retrouverez toujours cette dualité chez les islamistes. La douceur pour l'extérieur et le feu pour l'intérieur 46. » Reste qu'il est toujours déconcertant d'entendre quelqu'un vous mentir, souvent avec un grand sourire. Une autre spécialité islamiste consiste en effet à tenir des propos insoutenables d'un air angélique. Hassan al-Tourabi, un pur produit des Frères musulmans - qui nie désormais tout lien organique avec eux -, surprend régulièrement ses interlocuteurs par cette façon qu'il a d'inciter à la haine d'un air bonhomme, presque sympathique. Cet hôte très accueillant a fait ses études en France, où il a fondé l'Association des étudiants islamiques en France. Il prend un certain plaisir à recevoir des journalistes français pour leur raconter, d'un air enjoué, combien son modèle de société finira par déstabiliser bientôt la planète entière 47. Le trait est encore plus grossier chez Omar Bakri, le leader londonien d'Al Muhadjiroun, un homme qui ne cache pas avoir organisé des départs pour l'Afghanistan ni servir de relais à la propagande d'al-Qaïda. Il se délecte de recevoir les journalistes pour leur expliquer, toujours avec un grand sourire, qu'il soutient de tout son coeur Ben Laden et que les non-musulmans vont bientôt être soumis ou brûler en enfer. Se retrouver au coeur de l'Occident et pouvoir lancer de telles imprécations, sans rien risquer grâce au droit à la liberté d'expression, lui procure une certaine jouissance. Il faut dire que de tels propos lui vaudraient d'être aussitôt emprisonné et torturé dans son pays d'origine... Les choses sont un peu plus complexes pour des militants ayant un objectif stratégique. Ceux-là sont obligés de considérablement policer leur discours, voire d'apprendre à mentir, sans toutefois se départir de ce sourire qui signe bien souvent leur mépris face à la naïveté des non-musulmans. Comment leur donner tort ? Imaginer que l'on peut cerner des militants aussi déterminés et aussi antidémocratiques à leur bonne figure, croire que des fanatiques ne peuvent pas mentir, relève bien d'une naïveté typiquement occidentale. Mettez les deux en présence et vous obtenez des journalistes occidentaux systématiquement déstabilisés par des islamistes un tantinet habiles.

Frère ou pas Frère ?

Je repensais à cela en entendant Tariq Ramadan nier qu'il était Frère musulman sur le plateau de l'émission Campus où je venais de le décrédibiliser en citant un extrait de son cours sur son grand-père. « Je ne suis pas Frère musulman ! » a-t-il esquivé juste avant la fin de l'émission. « Je n'ai aucun lien organique avec les Frères musulmans », déclare-t-il volontiers dans la presse. Comme si les Frères étaient un parti dont on avait la carte. Comme si cette absence de lien organique le disculpait de réhabiliter et d'enseigner la pensée de son grand-père - sans aucun recul ni esprit critique -, aux musulmans européens. « Il faut arrêter avec ces fantasmes, a-t-il déclaré au Nouvel Observateur. Je suis indépendant, j'ai des différends doctrinaux avec les Frères, même si un de mes oncles, Al-Islam al-Banna, est un des membres de la direction de ce mouvement. Mais vous savez, les Frères ne sont pas une organisation homogène. Il y a des courants, des sous-courants... » Les Frères abritent effectivement plusieurs écoles en leur sein. Mais il faut bien comprendre que ces divergences concerne la méthode et jamais les objectifs. Il est tout à fait possible que certains Frères musulmans jugent les méthodes de l'héritier un peu trop modernes à leur goût. Cela ne fait pas de Tariq Ramadan un musulman moderniste ! On peut être communiste sans avoir sa carte au PC, avoir des divergences avec d'autres communistes sans pour autant être anarchiste... Ramadan diffuse l'islamisme qu'il a reçu en héritage partout où il passe. Ce qui fait de lui l'un de ses ambassadeurs, d'autant plus dangereux qu'il est insaisissable et prétend être autonome. Antoine Sfeir, fondateur des Cahiers de l'Orient et auteur de plusieurs ouvrages sur l'islamisme, l'un des premiers à avoir souligné le double discours de Tariq Ramadan, ne s'y trompe pas : « Pour moi, il ne fait aucun doute qu'il est un des personnages clefs de la confrérie ».

Richard Labévière, journaliste à RFI et auteur de plusieurs ouvrages sur le terrorisme islamiste, confirme. En avril 1998, lors d'un voyage au Caire, il a eu l'occasion d'interviewer le chef de la confrérie, le Guide Machhour. Ce dernier lui a confirmé que l'appartenance aux Frères ne se posait pas en termes de « membre » ou « pas membre » mais d'adhésion à une pensée, avant d'ajouter à propos de Tariq Ramadan et de son frère aîné : « L'action d'Hani et Tariq s'inscrit fidèlement dans la tradition la plus pure des Frères musulmans. »

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