EXTRAIT DE "FRERE TARIQ " de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset)

Impossible de parler d'intellectuels soutenant Tariq Ramadan sans évoquer le cas d'Alain Gresh, le rédacteur en chef du Monde diplomatique, sans doute l'ami le plus fidèle et le plus précieux de Ramadan. Depuis le temps qu'ils se fréquentent et « tournent » ensemble pour des conférences, tantôt devant un public altermondialiste, tantôt devant un public islamiste (où les femmes et les hommes sont séparés), Gresh n'ignore rien du parcours familial ni des objectifs politiques du prédicateur. C'est en toute connaissance de cause qu'il se bat depuis près de dix ans pour lui ouvrir les portes de la gauche française, du MRAP à la Ligue des droits de l'homme en passant par la Ligue de l'enseignement, les réseaux écologistes et altermondialistes. Ils ont maintes fois écrit ensemble, mais leur livre commun le plus retentissant reste L'islam en questions, publié par Farouk Mardam-Bey dans la collection Babel d'Actes Sud. Dans ce livre d'entretiens animé par Françoise Germain-Robin, les deux hommes font remonter le fil de leur complicité intellectuelle et politique au lien mythique qu'ils entretiennent tous deux avec l'Egypte.

Alain Gresh y est né en 1948, dans une famille copte mais d'une mère juive d'origine russe. Il a grandi dans une époque marquée par la lutte anticoloniale et s'est construit en vibrant au son des discours de Nasser. La vision du pouvoir nassérien est d'ailleurs sans doute l'un des sujets qui divisent le plus les deux hommes. L'assassinat de leurs modèles parentaux est en revanche un point qui les rapproche. Alain Gresh a appris tardivement qu'il était le fils d'Henri Curiel, ce célèbre militant communiste qui prônait le soutien à la lutte indépendantiste des Arabes. Un temps enfermé dans les prisons françaises pour son aide au FLN algérien, celui-ci a été mystérieusement assassiné en 1978. C'est notamment sous son influence qu'Alain Gresh fera sa thèse sur l'OLP. Comme lui, il développe ce qu'il appelle une « vision non sectaire de la religion », c'est-à-dire l'idée que la collaboration avec des mouvements religieux est peut-être le meilleur moyen de bâtir une internationale digne de changer l'ordre du monde. Gresh rappelle par exemple que le mouvement fondé par Curiel, Solidarité, faisait une large place aux militants chrétiens. Lui-même confie se sentir proche de ceux qui militent au nom de la foi : « J'ai toujours trouvé d'importantes convergences avec des croyants ... Ces hommes et ces femmes défendent aussi des principes moraux, qui dépassent les calculs politiques ou politiciens. Ce point de vue moral, ou plutôt l'incapacité à adopter ce point de vue, est l'une des raisons majeures, à mon sens, de l'échec de l'expérience communiste. » Cette confession éclaire peut-être le sens de sa collaboration avec un militant aussi religieux que Tariq Ramadan. A l'évidence, les différends idéologiques éventuels entre les deux hommes sont adoucis par cette histoire égyptienne mais surtout par leur rejet commun du colonialisme - hier en Egypte, aujourd'hui en Palestine. Bien sûr, ils ne partent pas du même prisme politique : l'un se sent concerné par les luttes anti-impérialistes par solidarité avec les « opprimés contre les oppresseurs », l'autre réfute cette logique de « dominés » et mène ce combat au nom de la morale. Toutefois ils convergent pour résister ensemble à l'impérialisme culturel occidental, qu'ils voient partout.

Gresh n'a aucun scrupule à intervenir à l'invitation des réseaux islamistes et ne semble aucunement gêné à l'idée de dérouler un tapis rouge sous les pieds de l'ambassadeur d'une idéologie aussi totalitaire que celle des Frères musulmans. Après avoir longtemps nié la dérive totalitaire de l'Internationale communiste aux côtés des durs du PC (dont il a été un des permanents du temps où le parti tardait à prendre ses distances avec le stalinisme), il passe désormais le plus clair de son temps à nier la dérive totalitaire de l'islamisme aux côtés des Frères musulmans. Parmi les nombreuses séries de conférences communes enregistrées et diffusées sous forme de cassettes audio ou vidéo par les éditions islamistes Tawhid, l'une d'elles - intitulée « Y a-t-il un péril islamiste ? » - consiste à démontrer que le danger « supposé » de l'islamisme est un fantasme américain destiné à légitimer son emprise sur le monde. Visiblement enregistrée entre l'attentat d'Oklahoma et le 11 septembre, devant un public plutôt musulman, son décryptage est accablant pour le rédacteur en chef du Monde diplomatique.

La cassette commence comme toujours par une incantation rituelle. Alain Gresh est le premier à prendre la parole, comme chaque fois qu'un orateur doit servir de faire-valoir à Tariq Ramadan. « Le péril islamiste fait écho à ce que nous avons connu pendant cinquante ans sous le terme de péril communiste », commence par nous dire Alain Gresh. Il poursuit en expliquant qu'il s'agit d'une invention des Américains, destinée à justifier le maintien de leur budget militaire depuis la fin de la guerre froide. Pour lui, la menace terroriste islamiste est une imposture. Il en veut pour preuve l'exemple de l'attentat à Oklahoma City, annoncé par les Américains comme un attentat islamiste mais qui s'est révélé avoir été perpétré par l'extrême droite américaine. Ce qui est vrai mais n'excuse pas l'aveuglement coupable d'Alain Gresh envers l'islamisme. Pour lui, l'idée « d'une internationale islamiste relève complètement du fantasme ». Au lieu de profiter de sa complicité avec Ramadan pour tenter de modérer les islamistes qui l'écoutent, il les déculpabilise et les lave de tout soupçon d'intégrisme ou de tentation terroriste en les confortant dans l'idée que toute cette agitation n'est qu'une manipulation américaine.

C'est dire si Gresh est visiblement prêt à fermer les yeux sur l'obscurité et même sur l'obscurantisme de l'islamisme, mot qu'il utilise de façon interchangeable avec « islamique », comme s'il n'existait aucune différence entre les deux. Vu sous cet angle, il peut sans doute se persuader qu'il est en train de sauver le monde musulman de la caricature... Alors qu'il est en train de militer contre la critique de l'islamisme ! Il trouve insupportable que l'on mette tous les régimes se référant à la charia dans le même sac : « Les lois islamiques sont appliquées de façon différente dans le monde. » Et il en veut pour preuve... l'Iran ! Non pas en tant que repoussoir mais bien en tant qu'exemple censé montrer l'aptitude au pluralisme de l'islam politique : « Je crois que l'Iran est un des pays où les femmes, dans le monde musulman, ont le plus de droits » Une caution qui vaut bien cette précision : « Elles n'ont pas les droits qu'il y a en Occident et je le regrette. » Mais ce regret est immédiatement relativisé : « En même temps, la Révolution iranienne (...) a donné aux femmes un certain nombre de droits, y compris le droit de faire de la politique, il y a des députés femmes, il y a des ministres femmes, il y a un seul poste qui leur est interdit, c'est celui de juge et encore, il y a eu tout un débat entre religieux pour savoir si c'était juste ! » Autant de choses censées nous prouver la formidable diversité qui règne parmi ceux qui souhaitent appliquer la charia. Il ne reste plus qu'à présenter les islamistes comme des martyrs.

Fidèle à la rhétorique animant tous les intellectuels révolutionnaires jugeant légitime le recours à la violence contre l'Etat, Gresh disculpe les islamistes algériens de toute responsabilité : « Réellement, les assassinats, on ne sait pas qui les fait. Je ne dis qu'il n'y a pas de groupes islamiques qui fassent des assassinats, je pense qu'il y en a mais tout le monde fait des assassinats. » Dans ce cas... Gresh ajoute que, compte tenu de l'éclatement de toutes les forces et la multiplication des services secrets, « n'importe quel groupe peut aller tuer une famille et signer en disant que c'est le GIA ». Décidément, avec lui comme avec Ramadan, les islamistes ne sont jamais en tort : « Il faut quand même rappeler que la guerre civile a commencé parce qu'on a interrompu les élections », explique-t-il. Bien sûr, il précise : « Je n'ai pas de sympathie pour le FIS et je ne souhaite pas le voir arriver au pouvoir » mais le « FIS est une force politique et je ne crois pas que l'on puisse liquider une force politique par la répression ». Ce qui l'amène à dire que le discours sur le « péril islamiste » est essentiellement une menace brandie pour justifier le maintien de gouvernements tyranniques. A côté de quoi, le FIS fait figure de moindre mal : « Peut-être que ce sera la dictature mais eux le gouvernement algérien c'est déjà la dictature. » Voilà bien le point de vue d'un homme qui ne pense la radicalité qu'en fonction du seul critère démocratique, sans jamais se demander si les libertés individuelles, les femmes ou les minorités sexuelles ne seront pas nettement plus opprimées sous une théocratie islamiste !

Le plus grave n'est pas que Gresh tienne à titre personnel un discours complaisant envers des totalitaires, mais qu'il le tienne en compagnie d'un agent de l'islamisme, devant un public potentiellement sympathisant du FIS, qu'il déculpabilise en lui offrant une caution laïque et progressiste. Prenant la parole juste après, Tariq Ramadan n'a plus qu'à enchaîner pour dénoncer le danger présupposé de l'islamisme comme un fantasme typiquement occidental, relativiser les meurtres commis par le FIS et railler Khalida Messaoudi comme une éradicatrice. La conférence de Ramadan finit par cette réflexion à haute voix où il se souvient des conversations qu'il avait il y a quelques années avec Alain Gresh : « Alain Gresh me disait : moi, je n'ai rien contre les islamistes mais ils n'ont pas de projet politique. » Visiblement, le rédacteur en chef du Monde diplomatique ne lui fait même plus ce reproche... Cette anecdote, racontée en présence du principal intéressé, en dit long sur la tentation totalitaire des alliés de Ramadan. Désormais les deux hommes contribuent à diffuser ensemble cet islam politique si cher à Ramadan et aux Frères musulmans, notamment dans les pages du Monde diplomatique - où il n'est plus question de publier un article critique envers Tariq Ramadan.

Depuis quelques années, le journal de référence des altermondialistes est aussi le journal du prédicateur, toujours prêt à relayer ses concepts, à lui donner la parole, à vanter son dernier livre, à vendre même ses oeuvres lors des colloques organisés par le journal. Longtemps, Le Monde diplomatique a eu une édition arabe, éditée depuis la Suisse par des militants pro-palestiniens qui n'aiment guère Tariq Ramadan. Cette édition n'existe plus aujourd'hui. Gresh donne aussi de sa personne pour laver l'honneur de son ami. Chaque fois que Ramadan est attaqué, traité d'antisémite ou d'antiféministe, il abreuve de mails certaines listes de diffusion - comme celle des études féministes - pour leur expliquer qu'elles se trompent et qu'il faut faire confiance à Ramadan. A l'occasion, il peut aussi décrocher son téléphone pour tenter de faire changer d'avis un confrère qui se montrerait sceptique. C'est dire si Tariq Ramadan tire un avantage politique certain de cette amitié. Dans ses conférences auprès des islamistes, il n'est pas loin de présenter Le Monde diplomatique comme son relais favori pour faire passer son message. Il cite souvent son partenariat avec son rédacteur en chef comme un modèle de « collaboration » à méditer : « Vous avez en Occident des journaux et des journalistes qui font un travail merveilleux d'information alternative. Je ne prends qu'un exemple de gens avec qui je suis lié (...) c'est Le Monde diplomatique (...) qui n'est pas suffisant mais il fait partie de tant d'autres journaux qui ont une démarche alternative et ça on doit le prendre. » Ce qui ne veut pas dire que Tariq Ramadan adhère entièrement à la ligne éditoriale du Monde diplomatique. Il se réjouit simplement de pouvoir compter sur ce média pour transmettre son message : « On peut ne pas être d'accord et je suis le premier à me démarquer d'un certain nombre d'analyses mais en tout cas il vous donne un certain nombre d'analyses qui rappellent la dignité humaine. » La collaboration, ce n'est pas le mariage. L'échange doit se faire dans un seul sens.

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