EXTRAIT DE "FRERE TARIQ " de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset)

A la fois démagogue et pédagogue, Ramadan sait parfaitement comment tirer profit du fonctionnement médiatique. c'est par les médias qu'il s'est fait un nom et se refait une image chaque fois que celle-ci est en danger. Une expérience et un savoir-faire qu'il transmet à ses fidèles. Il a donné plusieurs formations sur le thème « Face aux médias » lors de séminaires à Lyon et à Bruxelles. Après avoir initié ses partisans au fonctionnement des médias, il les invite à s'en saisir pour mieux transmettre leur message. Pas question de repli ou de silence qui laisserait la parole à d'autres. Pour cela, il leur demande « de ne pas être paranoïaques » et de répondre aux sollicitations des journalistes au lieu de s'enfermer dans une attitude de rejet suspecte. Il insiste pour que chacun ait à c?ur de faire un « travail de proximité » et de sensibilisation auprès des journalistes à sa portée. Il les encourage à « les connaître et à se faire connaître, non pas pour les acheter, non pas pour leur mentir (...) mais pour faire en sorte que l'on puisse leur transmettre des informations ». Il n'y a rien de répréhensible à ce que Ramadan invite ses troupes à « développer des relations de confiance » avec des journalistes, ni à « être des producteurs d'informations » qui leur envoient régulièrement des notes, surtout s'ils prennent soin de ne pas leur mentir. Sauf que Ramadan leur enseigne un discours qui n'a pas besoin de mentir pour être trompeur. Son message vise moins à faire connaître l'islam qu'à rendre plus acceptable l'islamisme ! Après quoi, il peut ajouter ne pas « être à la recherche de journalistes gentils mais honnêtes », on ne peut s'empêcher de penser qu'il recherche surtout des journalistes suffisamment naïfs ou complices pour devenir les relais de cette propagande. Et il promet que le potentiel existe : « Je vous promets qu'il y a énormément de journalistes qui sont prêts à entrer en contact avec les musulmans. » Il cite bien sûr en exemple Le Monde diplomatique, mais aussi des journalistes suisses connus, des correspondants de l'AFP-Egypte, etc.

l'un des tout premiers journalistes à avoir soutenu Tariq Ramadan en Suisse s'appelle Pierre Dufresne, un allié précieux pour le jeune prédicateur en charge de la dawa extérieure du Centre islamique de Genève puisque Dufresne est alors rédacteur en chef du Courrier de Genève. Pris d'amitié, le journaliste ne va pas ménager ses efforts pour faire connaître Ramadan auprès du grand public genevois. Lorsque son protégé commence à éveiller les soupçons par ses positions ouvertement islamistes, à partir de 1992, le rédacteur en chef monte au créneau pour défendre son honneur. Le prédicateur en garde un souvenir ému : « Il m'a défendu contre les tentatives de diabolisation de ma personne qui se sont développées à partir du moment où j'intervenais comme musulman. » A partir de 1994 pourtant, il n'y a plus rien à faire. Ramadan accumule les bévues et le Congrès des musulmans et des musulmanes de Suisse met fin à sa crédibilité sur le territoire helvétique. Qu'importe il peut désormais compter sur de nombreux alliés dans la presse française.

En dix ans, il a tissé ainsi un incroyable réseau de collaborations avec un nombre impressionnant de journalistes ? qui ont pris fait et cause pour Ramadan. Son succès est dû à une recette très simple : l'homme est disponible, redoutablement pédagogue, infiniment mystérieux et très flatteur. Ceux qui viennent à lui sans une connaissance solide de l'islam et de l'islamisme se laissent surprendre, convaincre puis fasciner par un discours si bien rodé, si loin de l'image qu'ils s'en faisaient. Il ne reste plus qu'à les flatter grâce à un travail d'attention de tous les instants, fait de petits mots de remerciements ou de reproches à chaque fausse note. Voilà qui n'aurait rien de choquant si ces mêmes journalistes assumaient officiellement leur parti pris, au lieu de déguiser leur fascination en vraie-fausse objectivité. Un cas est révélateur des dégâts que peut produire une telle posture sur le débat d'idées : celui de Xavier Ternisien, en charge des questions de laïcité et de l'islam de France au journal Le Monde.

Xavier Ternisien ne fait pas partie de ces journalistes soutenant Ramadan par naïveté ou par méconnaissance de l'islam. c'est un fin connaisseur, fasciné en toute connaissance de cause. En 2002, il a publié La France des mosquées, un livre sur l'islam en France, cité comme un ouvrage de référence par de multiples sites musulmans et islamistes. Une plongée dont il est sorti persuadé que l'UOIF était la seule structure digne de représenter l'islam de France. d'après lui, « la pire des choses serait de diaboliser l'UOIF et de refuser toute négociation avec elle, sous prétexte de ses liens, plus ou moins officiels, avec les Frères musulmans » car, à ses yeux, « l'UOIF peut se prévaloir désormais d'incarner un véritable islam de France ». Son livre s'ouvre sur une introduction mettant en garde contre les dangers de l'« islamophobie ». En guise d'exemple, il cite les réflexions de certains de ses collègues, qui semblent se demander avec insistance s'il ne s'est pas converti à l'islam... La conclusion est un plaidoyer en faveur de la reconnaissance des forces vives de l'islam réformiste salafiste, accompagné d'une mise en garde contre la tentation d'utiliser le mot « intégriste » ou le mot « fondamentaliste » à leur sujet, sous peine de coller un « terme occidental » inapproprié à l'islam. Tariq Ramadan n'aurait pas dit mieux.

Comme Ramadan, Ternisien n'a guère d'estime pour les musulmans laïques, qu'il n'est pas loin de considérer comme de mauvais musulmans. Ce qui ne serait pas grave si cette grille de lecture restait au stade des coups de téléphone, nombreux, qu'il passe aux confrères ne partageant pas son point de vue. Malheureusement, ce filtre guide également l'ensemble de ses écrits. Son livre égratigne tous les acteurs musulmans faisant aujourd'hui barrage à l'islam des Frères musulmans. Soheib Bencheikh, le mufti de Marseille, est décrit comme un petit-bourgeois parachuté, sans mosquée et sans légitimité mais très médiatique : un représentant de l'islam d'en haut face à l'islam d'en bas qu'incarnerait si bien Tariq Ramadan. Quant à la Mosquée de Paris, elle est disqualifiée d'office comme la main d'Alger. Tant pis si l'UOIF reçoit ses financements du Golfe... Ternisien demande clairement que l'on cesse de mettre en avant des personnalités incarnant l'islam laïque au profit d'orateurs proposant le retour à un islam réformiste salafiste : « Le travail d'un Tariq Ramadan, qui a pris le risque, à de nombreuses reprises, de heurter de front son jeune public, mérite d'être salué et encouragé. » Et comme l'on n'est jamais mieux servi que par soi-même, le journaliste du Monde a cité 49 fois le nom du prédicateur dans ses articles depuis qu'il est en charge de cette rubrique ! Toujours à point nommé pour le stariser ou le sauver de la disgrâce.

Le 29 septembre 2000, il est l'un des tout premiers journalistes français à lui consacrer un portrait : « Tariq Ramadan l'énigmatique ». Le titre pourrait faire croire à un portrait critique. En réalité, il s'agit surtout de montrer que Tariq Ramadan dérange, ce qui lui donne un petit côté sulfureux, intrigant et même séduisant. Ternisien n'omet aucun fait ni aucune des mises en garde adressées depuis des années par les musulmans libéraux, souvent pour les balayer. Il rappelle que Ramadan est le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, que sa pensée est proche de celle d'Hassan al-Banna, mais le laisse dire qu'il sait la replacer dans un certain contexte, sans dire en quoi. Il le laisse également affirmer qu'il n'a plus aucun lien avec ce mouvement. Enfin, il note que son prénom, Tariq, ne doit rien au hasard, mais nous rassure en affirmant que « dans la mémoire familiale, le prénom de Tariq n'a pas ces accents belliqueux ». Si c'est lui qui le dit... Xavier Ternisien pose une très bonne question : « Tariq Ramadan est-il un musulman européen », un intellectuel éclairé qui cherche à définir un modèle musulman original, adapté à l'Occident ? Ou bien est-il le continuateur de son grand-père, dont on cite encore cette phrase : Dieu est notre but, le Prophète est notre modèle, le Coran est notre loi, la guerre sainte est notre chemin, le martyre est notre souhait » ? » La question est juste, mais le journaliste n'y répond pas... Le portrait n'est pas vraiment critique, mais il n'est pas totalement élogieux et lui vaut les foudres du prédicateur. Les deux hommes se rencontrent pour une explication. Ramadan n'aura plus guère l'occasion de se mettre en colère. En pleine organisation du Conseil français du culte musulman, le journaliste souligne la légitimité de l'UOIF, tout en raillant les musulmans laïques (quand il ne les passe pas sous silence). Alors que le nombre d'agressions antisémites explose, il insiste pour dire que le racisme anti-musulmans reste largement plus préoccupant et s'attache à diffuser le terme d'« islamophobie ». Lors du débat sur la laïcité, il fait la promotion des s?urs Lévy, tout en décrivant les militants laïques comme des « laïcards » menant une « croisade anti-voile ». Enfin, parfois, le journaliste du Monde vient même directement en aide à Tariq Ramadan, notamment en donnant un coup de projecteur décisif à sa tribune sur les intellectuels juifs. Pour une fois, le prédicateur n'a pas pu passer une tribune dans les pages Débats du Monde...

Mais Ternisien va trouver un moyen de lui offrir la visibilité qu'elle mérite, en consacrant un article à la « censure » de cette tribune dans ses pages, où il en cite de larges extraits. Robert Solé, le médiateur du Monde, est obligé de faire une mise au point : « Tariq Ramadan cherchait à se faire entendre. Il a été exaucé au-delà de toute attente. » Le médiateur du journal rappelle que l'auteur a déjà signé quatre fois dans la page Débats en 2000 et 2001 : « Son cinquième texte, proposé au début de ce mois, n'a donc pas été retenu, malgré des démarches insistantes de l'auteur. La porte étant fermée, il a réussi en quelque sorte à entrer par la fenêtre : Le Monde du 11 octobre, rendant compte de la polémique, a publié des extraits de cette tribune. » La porte ne restera pas fermée bien longtemps. Quelques jours plus tard, Tariq Ramadan aura droit à une tribune dans le même journal, pour « clarifier son propos ». Quant à Ternisien, il en profite pour rédiger un nouveau portrait et présenter Ramadan comme la seule source d'espoir, le seul rempart face au wahhabisme : « Beaucoup de commentateurs occidentaux qui diabolisent aujourd'hui les nouveaux intellectuels musulmans feraient bien d'y réfléchir : à soutenir envers et contre tout un islam officiel largement discrédité, ils pourraient bien faire le jeu du pire, celui du salafisme d'inspiration wahhabite, qui a le vent en poupe dans les banlieues françaises et ne demande qu'à devenir la référence. » Belle analyse. Ainsi, les prédicateurs des Frères musulmans sont devenus « les nouveaux intellectuels musulmans » et les autres ne sont plus que de vieilles choses démodées. l'islam « officiel » est enterré sans autre procès. On le dit « largement discrédité », mais par qui est-il discrédité ? Si ce n'est par ce même journaliste, qui a décidé de défendre Ramadan comme le sauveur des musulmans de France, envers et contre tout.

Le 23 décembre, en pleines vacances de Noël, Ternisien publie un article absolument stupéfiant à la une du Monde : « Tariq Ramadan : sa famille, ses réseaux, son idéologie ». On croit à un sursaut d'esprit critique. Pas du tout. Malgré un titre alléchant et un sous-titre pompeux où Ternisien nous dit que Ramadan « se nourrit de controverses et de zones d'ombre sur lesquelles Le Monde a enquêté », il s'agit ni plus ni moins d'une immense opération de sauvetage, où chaque procès intenté au prédicateur est démonté sur un mode ramadien. Le clou du spectacle étant cette dénégation grossière reprise par le journaliste : « Tariq Ramadan affirme qu'il n'a jamais eu aucun lien avec les Frères (...) Plusieurs sources égyptiennes interrogées par Le Monde démentent tout lien entre l'intellectuel suisse et les Frères. » Beau recoupement journalistique... Ce n'est pas la première fois que Xavier Ternisien lave Ramadan de ce soupçon. Ses écrits servent d'ailleurs de caution au prédicateur, aux prises avec de plus en plus de questions sur ses liens avec la confrérie. Il a désormais une réponse toute faite lorsqu'un autre journaliste lui demande de se justifier : « Le journaliste du Monde Xavier Ternisien est allé enquêter jusqu'en Egypte. Les responsables du mouvement là-bas lui ont répondu que je n'étais pas des leurs, que j'allais selon eux beaucoup trop loin dans mes réflexions sur les principes de l'islam. »

Grâce à Xavier Ternisien et au journal Le Monde, Tariq Ramadan dispose donc d'une caution indispensable à sa défense.

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