Dounia Bouzar a convaincu toute une génération de décideurs politiques français que les prédicateurs islamistes tels qu'Hassan Iquioussen ou Tariq Ramadan étaient les « nouveaux travailleurs sociaux ». Ceux sur qui compter pour insérer et remettre dans le droit chemin les jeunes des banlieues françaises.

C'est la thèse défendue par son premier livre, L'Islam des Banlieues (La Découverte-Syros) paru en 2001. Dounia Bouzar travaille alors comme éducatrice à la Protection judiciaire de la jeunesse. Le titre de son livre a été pensé pour faire contrepoint à un autre ouvrage, Les banlieues de l'islam", dans lequel Gilles Kepel décrit la façon dont les groupes islamistes proches des Frères musulmans ou du Tabligh profitent de l'exclusion et du racisme pour islamiser les banlieues, avec pour effet de radicaliser certains jeunes se considérant désormais comme plus musulmans que français. Tout au contraire, le livre de Dounia Bouzar défend l'idée que « L'entrée en religion, loin dêtre un retour aux sources', s'avère un facteur d'intégration et permet de vivre pleinement le double lien avec ses parents et avec la société occidentale ». Dixit la quatrième de couverture de son livre.

A l'intérieur, Dounia Bouzar explique volontiers que l'islam diffusé dans les banlieues par ces prédicateurs est un bon moyen de rééquilibrer les relations hommes-femmes (sic), puisque des jeunes musulmanes vont pouvoir faire respecter leurs droits en s'appuyant sur le Coran. Le voile est d'ailleurs présenté comme un instrument de libération, en tout cas comme l'occasion d'une revendication musulmane qui émancipe : « le voile ne constitue pas en lui-même un moyen d'émancipation de par la liberté d'espace auquel il donne droit. C'est l'entrée dans l'islam, en ouvrant un débat sur leurs conditions de vie, comme nous venons de le voir, qui favorise l'émancipation familiale, et par conséquent sociale. On comprend mieux alors comment le voile symbolise, pour ces jeunes filles vivant en France, leur relation avec un Dieu créateur de liberté. »

Ce constat angélique, qui doit plus à la foi et à l'observation-participante qu'à l'anthropologie, est pour le moins contredit par la réalité du terrain. Des mouvements de femmes issus des quartiers ont vivement dénonçé le rôle particulièrement néfaste joué par ces prédicateurs islamistes. Des sociologues également. Leïla Babès parle de « véritable contrôle social » depuis que « le milieu de la prédication s'est développé et a pris place dans les cités». Ce constat, fait depuis des années par des femmes de culture ou de religion musulmane, a enfin été partagé avec le plus grand nombre au moment de la Commission Stasi. Les nombreux témoignages et articles parus dans la presse à ce moment là sont venus apporté un démenti flagrant à la thèse de Dounia Bouzar. Qui doit peu à peu infléchir ses positions pour rester crédible.

En 2003, alors que le débat sur les signes religieux au sein de l'école publique commence, elle publie un livre avec une militante voilée formée par les soeurs musulmanes de Lyon, Saïda Kada, intitulé L'une voilée l'autre pas (Albin Michel). Rédigé sous la forme d'un débat entre les deux femmes à propos du voile et de la citoyenneté, il a notamment permis à Saïda Kada d'intervenir dans le débat public contre la loi sur les signes religieux à l'école publique.

Fort de cette nouvelle notoriété, Dounia Bouzar a été nommée au Conseil Français du culte Musulman pour remplacer Bethoule Fekar Lambiotte. Cette dernière avait présenté sa démission en février 2003 à Nicolas Sarkozy pour protester contre les concessions faites à l'UOIF : "Je ne peux pas accepter pour la France ce que j'ai combattu de toutes mes forces en Algérie ».

Avec Dounia Bouzar, Nicolas Sarkozy pensait être tranquille, puisque l'éducatrice fréquente volontiers les cercles de l'UOIF. Elle a pourtant elle aussi fini par démissioner en janvier 2005, mais pour d'autres raisons. Elle s'en explique dans une lettre ouverte, où elle regrette que le Conseil Français du culte musulman ne soit qu'un organe de façade et non un lieu de débat sur l'identité musulmane : "Le contexte de pluralisme démocratique laïque français oblige ainsi les musulmans, comme cela a été jadis le cas pour les autres croyants, à réorganiser leur manière d'exister et de croire, à partir de cette nouvelle expérience. Or au CFCM, il n'a jamais été question d'échanger sur ce sujet. J'ai attendu patiemment de nombreux mois, sachant que le « débat » sur le foulard mobilisait toute notre énergie et qu'il fallait laisser du temps au temps. Au bout d'un an et demi, je constate une fois de plus que les seules discussions qui vont mobiliser le CFCM jusqu'aux élections concernent les places des uns et des autres, sans qu'aucun débat de fond ne soit possible."

Depuis 2004, Dounia Bouzar semble avoir évolué dans ses positions, sans qu'il s'agisse pour autant d'un « revirement ». Son troisième livre, Monsieur Islam n'existe pas, est moins optimiste que le premier quant à l'influence positive des prédicateurs issus des Frères. Mais il ne remet pas véritablement en cause l'idée que les associations musulmanes intégristes - les seules qu'elles étudient et donc met en avant - constituent des partenaires sociaux incontournables.

Basé sur une méthodologie incertaine (douze entretiens anonymes, essentiellement des cadres de Présence Musulmane et de l'Union des Jeunes Musulmans de France, soit deux associations sous la coupe de Tariq Ramadan), l'observatrice-participante est bien obligée de reconnaître que le discours religieux du prédicateur est davantage « islamisant » que « socialisant ». Mais à aucun moment, l'auteure n'évoque le fond, à savoir les idées profondément liberticides, sexistes, homophobes et antisémites, véhiculées par les associations sous son influence. Elle est simplement moins enthousiaste en constatant que les critères « extra-religieux », en l'occurrence démocratiques et républicains, ne font guère le poids au regard de la stricte référence musulmane aux yeux de la majorité des militants.

Ce début d'esprit critique lui vaut les insultes de Tariq Ramadan, notamment sur France culture. Faut-il en conclure, comme le journal Le Monde, que Dounia Bouzar est devenue anti-intégriste ? Sûrement pas. Simplement, Tariq Ramadan ne supporte pas d'être admiré à moitié. Ce que regrette Dounia Bouzar. Dans Libération, elle se défend d'ailleurs de tout « éloignement » vis-à-vis du prédicateur. Elle revendique simplement le droit à exercer son métier qui est d'analyser et de produire des études en fonction des demandes de la Protection judiciaire de la jeunesse, pour qui elle est chargée d'études. Ce qui la place dans une situation inconfortable, à cheval entre les exigences d'une institution judiciaire et les souhaits des réseaux musulmans radicaux, dont elle a besoin comme source d'inspiration pour produire ses études. Entre les deux, ses positions sont parfois confuses. Bien que réprimandée pour avoir laissé contribuer malgré elle à donné une mauvaise image du chef, elle garde l'estime de sites comme Oumma.com et Saphir.net, deux sites islamistes pro-Ramadan.

En réalité, avec "Monsieur Islam n'existe pas", elle semble s'être rapprochée d'un autre prédicateur formé par les Frères musulmans mais légèrement concurrent de Tariq Ramadan, surtout depuis les tensions entre le camp des ramadiens et l'UOIF: Tareq Oubrou. Sans doute le plus fin et le plus érudit du l'UOIF mais aussi le plus "placardisé" de l'UOIF. L'Union ne le met guère en avant auprès des jeunes mais le présente par contre à chaque journaliste pour faire bonne impression. Bien que moins caricatural, Tareq Oubrou reste un Frère défendant un Islam réactionnaire. Il est par exemple persuadé que les différences neurologiques entre les hommes et les femmes justifient leur traitement différencié en Islam (voir OPA sur l'islam de France : les ambitions de l'UOIF, F. Venner, Calmann-Lévy, 2005).

Quant à Dounia Bouzar, elle consolide son image et sa notorité en critiquant l'"islamisation des débats" imprimée par Nicolas Sarkozy. Une "islamisation" des débats qu'elle a pourtant encouragée et qui traverse encore ces travaux. Malgré une distanciation plus grande, la confusion demeure, notamment l'ambiguïté consistant à considérer l'UOIF et les associations gravitant dans l'orbite des Frères comme représentatives de l'identité musulmane française.

Fiammetta Venner & Caroline Fourest