Bush réélu, il est presque assuré de pouvoir nommer d'ici peu un voire trois nouveaux juges à la Cour Suprême, garante de la démocratie. Or depuis des années, seule une majorité précaire a permis de sauvegarder les libertés individuelles et publiques contre l'assaut de la droite religieuse américaine...

Aucun candidat à la présidence américaine ne peut ignorer les sermons de la droite religieuse. Des millions de dollars mis au service de la campagne, des milliers de «guides pour voter» distribués à la sortie des églises, relayés par des centaines d'associations prolife, quelques grandes coalitions comme la Moral Majority ou la Christian Coalition, une pluie de talk-show religieux animés par des télévangélistes pour hypnotiser l'Amérique d'en-bas, des dizaines de laboratoires d'idées où se croisent ultra-conservateurs intégristes et intégristes ultra-conservateurs pour infuser l'Amérique d'en haut... Non décidément, au pays du lobbying et de la foi tous azimuts, aucun candidat à la présidence ne peut ignorer le lobby des intégristes chrétiens. Reagan a en partie été élu grâce à eux. Il les a remercié en luttant obsessionnellement contre la théologie de la libération en Amérique latine. Mais il a déçu sur l'avortement. Lors des primaires de 1988, un candidat issu des rangs mêmes de la droite religieuse, Pat Robertson, prétendait représenter le camp républicain face à George Bush Père. Histoire d'évangéliser directement et non plus par le biais d'un président ventriloque. Mais Bush l'a finalement emporté. Pas pour longtemps. Il n'a jamais vraiment séduit la droite religieuse. Et ce soutien lui a manqué pour décrocher un second mandat. Bush fils, qui était chargé de draguer l'électorat intégriste pour son père, a médité la leçon. Lui-même a tout pour plaire à la droite religieuse. Born again (né de nouveau après avoir redécouvert la foi), ancien alcoolique repenti grâce à la foi, il n'est pas seulement un politicien prêt à s'allier avec les intégristes chrétiens mais un intégriste chrétien dans toute sa splendeur. Il croit dur comme fer avoir été élu grâce à Dieu (qui passe peut-être ses vacances en Floride ?) et avoir reçu la mission divine de ramener l'Amérique sur le droit chemin des valeurs chrétiennes. Il a suivi à la lettre la plupart des demandes de ses amis de la Christian Coalition. Depuis 2000, il a fait interdire l'avortement tardif, rendu criminel le fait de transporter une mineure qui voudrait avorter si on n'est pas son parent, baissé les impôts pour les familles nombreuses, interdit les recherches sur le clonage humain, banni les sites de casinos, supprimé les subventions fédérales au Planning familial et à toute organisation favorisant l'avortement à l'étranger, tout en accordant des réductions fiscales à tout Américain qui ferait un don à une organisation religieuse charitable... comme la Christian coalition par exemple, qui sait se montrer si charitable envers le candidat Bush. Mais aussi exigente. Car certains de ses reculs ne sont pas encore acquis. Ils doivent être tranchés par la Cour Suprême, la seule instance protégeant encore la démocratie américaine contre les appétits de ces intégristes.

L'enjeu des nominations à la Cour Suprême Jusqu'ici, ses neuf sages - nommés par les présidents américains successifs - ont arbitré en faveur du maintien des libertés individuelles... grâce à une majorité extrêmement précaire (à une ou deux voix près). Or on estime à trois le nombre de juges que le président américain aura à nommer dans les quatre prochaines années ! Et c'est là que la réélection de Bush devient particulièrement inquétante. En effet, même s'il a été un bon élève durant son premier mandat, sans doute pour la première fois de sa vie, la Christian Coalition le presse d'ores et déjà d'aller plus loin. Elle a publié ses conditions pour un nouveau soutien au candidat républicain. Intitulées «Programme de la Christian Coalition pour le 108é congrès», ces 19 points donnent une idée des réjouissances qui attendent l'Amérique au cours du second mandat Bush. Parmi ces points : faire nommer des juges issus de la droite religieuse dans les Cours d'appel et à la Cour Suprême (une liste de juges à nommer est même signalée), permettre à toute institution y compris judiciaire de décider si elle veut afficher les dix commandements dans ses murs, supprimer l'avortement, permettre à des parties civiles de poursuivre toute personne pour violence envers un foetus, interdire toute protection contre l'homophobie, interdire l'adoption aux homosexuels, rendre criminelle toute insulte au drapeau des états-Unis... C'est dire si la réélection de George W. Bush ne menace pas seulement l'équilibre international. Se joue aussi celui de la sécularisation américaine et donc celui de la laïcité à l'échelle du monde. •

C. Fourest, F. Venner Prochoix n°30, Automne 2004