C'est bien la proposition faite par Pierre Khalfa, syndicaliste et membre du conseil scientifique d'Attac, dans un Rebonds intitulé « islam, l'enjeu de l'intégration » paru le 11 novembre 2004 dans Libération. C'est aussi le souhait de Nicolas Sarkozy, qui pense ramener les banlieues sur le droit chemin grâce à la religion, quitte à subventionner des organisations comme l'UOIF pour former des imams à la française. Il règne un drôle de consensus allant des altermondialistes à l'UMP : intégrer les intégristes serait le seul moyen de favoriser... l'intégration. Car ce sont bien des intégristes - et non les musulmans progressistes - à qui Pierre Khalfa ou Nicolas Sarkozy veulent faire plus de place, que ce soit au sein du CFCM ou du FSE. Et c'est bien là tout le problème.

Nicolas Sarkozy avait promis de ne pas laisser les intégristes s'asseoir à la table de République. C'est pourtant bien ce qu'il a fait en mariant de force musulmans laïques et musulmans intégristes au sein du CFCM, quitte à laisser l'UOIF et la FNMF devenir les représentants de l'islam de France à jeu égal avec la Mosquée de Paris. Napoléon distribuait des « hochets », des titres symboliques, pour s'assurer des fidèles au service de son empire. Sarkozy est persuadé que son « hochet » forcera les radicaux de l'UOIF à se modérer : « Je suis convaincu que lorsqu'un ‘radical' est intégré dans une structure officielle, il perd de sa radicalité car il devient partie prenante du dialogue. » Faux pari. Le dialogue avec les intégristes finit toujours par leur profiter. Et ils savent. Après avoir gagné une légitimité inespérée, la comission « aumônerie » (qui va leur permettre d'exercer leur prosélytisme politique dans le milieu carcéral), l'UOIF vient de gagner un allié de taille dans le combat pour modifier la loi de 1905 : Nicolas Sarkozy lui-même. A force de dialoguer autour de la table de la République avec des intégristes, le voilà persuadé qu'il faut changer la nappe... Une fin de dîner que les altermondialistes devraient méditer.

Pierre Khalfa fait le même raisonnement que Nicolas Sarkozy. Il pense qu'intégrer l'« islam politique » est une façon de mettre la radicalité islamique au service de l'altermondialisation. Pour mieux balayer les éventuelles les rétissences, il rappelle que le christianisme politique - des associations comme le CCFD, Témoignages Chrétien ou Golias - ont déjà toute leur place au sein de ce mouvement. Alors pourquoi pas des musulmans politiques ? Cette question n'aurait effectivement rien de choquant si Khalfa prônait l'intégration de mouvements musulmans politiques laïques et progressistes comparables aux « cathos de gauche » en question. Malheureusement, ceux qu'il présente comme de simples « musulmans politiques » ne sont absolument pas l'équivalent de la « théologie de la libération » ou des Jeunesses ouvrière chrétiennes... Mais des musulmans intégristes en guerre contre l'islam moderne et progressiste ! A-t-il seulement lu la propagande de l'UOIF, de Tariq Ramadan, de Présence musulmane, du Collectif des musulmans de France et de l'UJM (l'Union des Jeunes musulmans), les associations à qui il veut faire tant de place au sein de l'altermondialisation ? Moi oui. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que je n'ai pas été frappée par leur foi dans le progrès, l'égalité ou la laïcité.

L'UOIF a pour prédicateur vedette un certain Hassan Iquioussen, qui décrit à longueur de cassettes les « juifs avares et usuriers » comme des « ingrats » ne cessant de « comploter contre l'islam ». Voilà le discours d'une organisation à qui Pierre Khalfa, le MRAP et la LDH ont souhaité faire une « place » au coeur de la manifestation contre tous les racismes le 7 novembre dernier. Les mêmes ont soutenu Tariq Ramadan lors de sa pétition contre les intellectuels juifs, accusant tous ceux qui s'alarmaient de sa présence au FSE de vouloir déstabiliser le forum. Il y avait pourtant de quoi être inquiet. Ramadan considère qu'une bonne musulmane doit être pudique - et donc porter le voile -, invite à militer pour des piscines non mixtes, parle de l'homosexualité comme d'un « déséquilibre », justifie la polygamie, fait passer la loi divine avant la loi des hommes (« quand tu crains le pouvoir des hommes au point d'oublier le pouvoir de dieu alors tu comets le péché » !), parle de l'intégration comme d'une « assimilation » et souhaite de ses voeux un « renouveau islamique » pour résister à l'occidentalisation grâce à un choc qu'il appelle pudiquement un « Face à Face des civilisations »... Est-ce lui que l'on doit considérer comme un José Bové de l'islam au point de le laisser monopoliser le FSE ?

A Londres, après Saint-Denis, il était pressenti sur pas moins de huit tables-rondes dont certaines se tenaient en même temps ! Il peut se dédoubler mais pas à ce point-là. Heureusement, lorsqu'il ne peut ou ne daigne venir, ses fidèles sont là pour mettre l'ambiance. Les militants de l'UJM, de Présence musulmane et du Collectif des musulmans de France sont très investis dans l'organisation des Forums altermondialistes depuis que leur mentor les y enjoint. Non pas pour devenir altermondialistes à part entière mais bien pour tisser ce que Ramadan appelle des « sphères de collaboration », c'est-à-dire des alliances au service de l'islam politique des Frères musulmans. « La collaboration, ce n'est pas le mariage ! » rappelle-t-il à ses troupes, traumatisées à l'idée de se dissoudre dans la culture occidentale non islamique. Il suffit de lire les textes de Présence musulmane ou des éditions Tawhid pour s'en convaincre : le risque est nul. Depuis qu'ils militent « à gauche », Présence Musulmane ordonne toujours aux jeunes musulmans de ne pas regarder de films contraires à la morale islamique.

Quant à l'UJM et Tawhid, ils continuent de vendre les oeuvres de Ramadan aux côtés de livres créationnistes et de tous les penseurs islamistes préférés des Frères musulmans. Pardon, un livre est venu compléter cette collection fort peu recommandable : Les musulmans face à la mondialisation libérale, où le nom de Pierre Khalfa apparaît enfin aux côtés de Tariq Ramadan et de sa nouvelle garde. Belle caution et beau dialogue de sourds. Car contrairement à ce qu'espère sans doute Khalfa, les islamistes formés par les Frères musulmans ne changeront jamais au contact des altermondialistes. Tariq Ramadan donne l'exemple. Il a beau être le pilier de la commission « islam et laïcité » paraînée par le Ligue des droits de l'homme et le Monde diplomatique, ses dernières publications sont toujours aussi haineuses envers les musulmans modernistes et laïques que lorsqu'il faisait ses classes sur le campus de Leicester, l'un des instituts islamistes londoniens à l'origine de la campagne contre Salman Rushdie... La même année où il était censé « évoluer » au contact des laïques de la Ligue de l'enseignement !

Comment croire une seconde qu'un leader formé par une confrérie aussi redoutable que les Frères musulmans peut changer ? Par contre, avez-vous remarqué combien le mouvement antiraciste et altermondialiste a drôlement changé depuis que les islamistes y militent ? L'antisémitisme n'est plus si mal vu. On ne milite plus contre le racisme mais contre l'« islamophobie ». Les nouvelles féministes portées aux nues sont celles qui portent le voile. Les autres, les musulmanes qui refusent ce symbole patriarcal comme les non musulmanes qui se battent contre l'intégrisme, sont traitées de « féministes racistes ». Parmi les tables-rondes organisées en partenariat avec des islamistes au dernier FSE, l'une d'elles a battu tous les records : celle sur le « hijab et le droit de choisir ». La France y a unilatéralement été décrite comme une dictature raciste et Bernard Cassen, président d'ATTAC, s'est fait hué pour avoir seulement voulu défendre la laïcité. Ne parlons pas des laïques du monde arabo-musulman, qui ne peuvent plus prendre le parole sans se faire rappeler à l'ordre par des intégristes !

Non ce n'est pas l'islam politique progressiste qui a trouvé sa place au sein de l'altermondialisation... Ce sont les lepénistes et les lefévristes de l'islam que l'altermondialisation vient d'accueillir en son sein avec tant de complaisance. Au nom de la lutte prioritaire contre l'impérialisme américain et le sionisme. Au risque de trahir les musulmans progressistes et laïques que ces intégristes combattent, vicitmes d'une inflitration grossière, dont je raconte toutes les arcanes dans la troisième partie de « Frère Tariq ». Pierre Khalfa ne pouvait-il pas prendre la peine de lire avant de produire une tribune aveugle de plus ? Quel est donc ce différentialisme raciste qui empêche certains progressistes d'exercer leur esprit critique envers l'intégrisme musulman comme ils savent si bien le faire envers l'intégrisme chrétien ? Peut-on vraiment rêver d'un monde meilleur en s'alliant avec des totalitaires ?

La fracture que nous vivons est aussi grave que celle posée par le stalinisme. Personne ne peut regarder au plafond et attendre que cela se passe. Il est temps de dire NON. Non à la collaboration avec l'islamisme. Pour un monde plus juste, plus libre, plus égalitaire et plus laïque. Tel est vraiment l'enjeu des débats actuels.

Caroline Fourest

Dernier livre paru Frère Tariq : discours stratégie et méthode de Tariq Ramadan, Grasset, 426 pages