Pote à pote, le journal de SOS Racisme (février 04)

Caroline Fourest et Fiametta Venner publient chez Calmann-Lévy Tirs croisés, la laïcité à l'épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman. Un ouvrage militant, brillant, et nécessaire. Caroline Fourest s'explique :

Quels événements sont à l'origine de ce livre ? Les origines de ce livre se trouvent dans le climat assez apocalyptique autour du 11 septembre. La semaine précédente nous étions à la Conférence mondiale contre le racisme de Durban, où nous avions assez mal vécu l'attitude de certains militants antiracistes français, lesquels se mêlaient volontiers aux ONG islamistes quitte à participer au climat d'incitation à la haine antisémite (tracts glorifiant Hitler etc). Il faut savoir qu'à cette conférence les militants Israéliens et Palestiniens des mouvements pour la Paix ont dû se rencontrer dans leurs hôtels tellement ils avaient peur ! Après le 11 septembre, ce fut l'inverse, nous étions invitées sur une radio juive pour parler de Durban et nous avons été profondément choquées par l'intervention d'un auditeur aux yeux de qui les attentats kamikazes étaient le signe que l'Islam était une religion fondamentalement barbare. Nous n'avions pas envie de ce monde, polarisé à l'extrême, au point que tous les militants d'origine juive ou arabe et/ou musulmans se retrouvés malgré eux assignés à des camps ennemis alors que nous avons tellement de combats contre le racisme et la domination à mener ensemble. Après un long moment de réflexion et même de légère dépression, le fait d'écrire Tirs Croisés s'est imposé à nous. Comparer les trois intégrismes (juif, chrétien et musulman) nous paraissait le seul moyen de sortir de sentiers battus, des préjugés, et de montrer que loin du Choc des civilisations ou des religions la vraie ligne de démarcation se situe entre les intégristes de tous bords et les démocrates laïques, croyants ou athées.

Vous essayez de démontrer les liens entre les différents types d'intégrisme, notamment sur la question des femmes... Davantage que des liens, il s'agit d'une seule et même conception du monde, celle d'un monde hiérarchisée où les croyants dominent les non croyants et les hommes dominent les femmes. Saint Paul a dit « Dieu est le chef de l'homme et l'homme et le chef de la femme ». On a oublié à quel point le sexisme n'était pas le monopole des islamistes mais de tous les intégristes ! Saint-Paul recommande le port du voile dans le cadre de la prière en « signe de sujétion ». Moralité, les femmes de Saint Nicolas du Chardonnet, une paroisse lefebvriste dont les fidèles sont souvent proches du FN, se voilent pour écouter la messe en latin. De même que chez les Juifs orthodoxes, les femmes doivent se couvrir les cheveux ou se raser le crâne. Le port du voile n'est pas du tout un précepte islamique mais une coutume patriarcale enregistrée par les trois monothéismes. Malheureusement, aujourd'hui, même des prédicateurs réformistes fondamentalistes prétendant débarrasser l'Islam de ses coutumes traditionnelles souhaitent préserver celle là dans l'unique but d'en faire un symbole de résistance au féminisme et à la laïcité.

Vous l'évoquez : on assiste actuellement à l'émergence d'un discours plutôt « anti-laïquards » ... Nous avons fini le livre 6 mois avant le début du débat actuel sur la laïcité. Nous avons enquêté pendant deux ans aux États-Unis, au Maghreb, en Jordanie, en Israël. Nous avons rencontré des fanatiques, et étudié leurs écrits. Ce tour d'horizon mondial nous a fait redécouvrir à quel point nous tenions à la laïcité : c'est le seul modèle qui permet à la fois aux croyants de préserver leur religion et aux athées de pouvoirs vivre en harmonie avec les croyants. C'est pourquoi tant d'hommes et de femmes se sont battus pour l'arracher aux Églises, en particulier bien sûr à l'Église catholique. Il faut se souvenir du climat qui régnait au moment de la promulgation des lois laïques de 1905 ! Le Vatican a rompu tout lien diplomatique avec la France et les députés français ont été excommuniés ! On ne peut pas comprendre la passion actuelle soulevée par le débat sur les signes religieux à l'école si on ne connaît pas cette histoire. Il ne faut pas voir le débat sur les signes religieux comme un débat franco-français. Ce que l'on est entrain de négocier, c'est le modèle laïque français à un moment où l'Europe se cherche et où le Vatican fait du lobbying pour obtenir un affaiblissement de cette laïcité au profit d'une Europe qui soit un « club chrétien ». Le débat sur le voile n'est qu'une porte d'entrée parmi d'autres.

Si la laïcité faiblit, ce sera la religion dominante (donc le catholicisme) qui emportera le morceau. Pourtant, tout le monde continue à voir cette loi comme une loi anti-voile ? Je sais que beaucoup y ont vu le signe d'une crispation face à l'Islam et même du racisme. Je ne dis pas que le racisme ne motive pas certains partisans de cette loi mais il y a aussi beaucoup de chrétiens intégristes proches du FN, comme l'association Chrétienté Solidarité, qui militent contre cette loi. Ce sont même les premiers à avoir organisé des manifs, avant Latrèche - dont le parti ressemble à s'y méprendre au Front national à ses débuts mais en version islamiste. Il faut faire vraiment attention à ne pas tomber dans le piège de ceux qui souhaitent faire passer les défenseurs de la laïcité pour des racistes, alors qu'il s'agit très souvent aussi de militants antiracistes, contrairement aux groupes qui manifestent contre cette loi et qui sont les champions de l'incitation à la haine.

Le vocabulaire est important. Vous avez été la première à mettre en garde contre un terme comme « islamophobie ». Pourquoi ? Ce terme est une vraie torpille, pensée pour faire passer toute critique de l'Islam en tant que dogme pour du racisme alors qu'il vise principalement les musulmans qui refusent d'adhérer à une lecture islamiste ! Ce terme visait déjà, en 1979, celles que les Mollahs considéraient comme de « mauvaises musulmanes » parce qu'elles ne portaient pas le voile. Le terme a ensuite été réactivé par les islamistes londoniens qui avaient manifesté contre Rushdie et qui ont compris qu'il serait plus efficace contre des gens comme Rushdie ou Taslima Nasreen s'ils les traitaient de racistes anti-musulmans plutôt que de blasphémateurs. Ils avaient raison. Grâce à son ambiguïté le terme a vite gagné la gauche anglaise et même la gauche antiraciste française grâce à un personnage passerelle comme Tariq Ramadan. Depuis, il remplit parfaitement sa mission. Plus personne ne milite contre le racisme anti-arabes mais toute la gauche s'engueule car plus personne ne sait plus faire la différence entre laïcité et racisme. C'est bien joué. Personnellement, je refuse d'abandonner tout esprit critique vis-à-vis de l'intégrisme musulman au nom de la solidarité anti-raciste. C'est justement parce que je ne supporte pas le racisme que je ne supporte pas l'intégrisme.

Comment réagissez-vous lorsque vous vous retrouvez face à une jeune fille voilée qui brandit son libre choix ? Exactement comme face à une catholique anti-avortement qui se dit « féministe provie ». Ce groupe existe et il vous expliquera que le « vrai féminisme », la « vraie libération de la femme » consiste à retrouver son rôle naturel de mère et non de militer pour un « féminisme décadent ». Je ne suis pas surprise car je n'ai jamais cru que le fait de naître femme protéger contre le fait d'être anti-féministe ou intégriste. Il y a bien des Français d'origine maghrébine ou africaine au FN ! Bien sûr, je suis un peu plus attendrie par les filles voilées parce que je sens chez elles une révolte qui, même si elle est mal placée, exprime parfois un besoin de fierté identitaire que je peux parfaitement comprendre. Mais je me ressaisis en pensant à toutes les femmes obligées de porter le voile et à toutes celles qui se feront traitées de « putes » si elles gagnent...

Propos recueillis par Julie Lamande