Tohu Bohu, le journal de l'UEJF (décembre 2003)

Le projet de Tirs Croisés est de traiter à la fois les intégrismes juif, chrétien et musulman mais ces trois intégrismes sont-ils vraiment comparables ? Pour ne parler que de la violence, peut-on objectivement mettre sur le même plan un réseau comme Al-Qaïda et quelques poignées d'illuminés ?

Al-Qaïda ne représente qu'une poignée d'illuminés et regardez de quoi ils sont capables ! Il ne faut jamais chercher à évaluer la dangerosité d'un groupe fanatique par rapport à son nombre. Un seul homme, au bon moment, au bon endroit, peut faire basculer l'état du monde. Il a suffit d'un intégriste juif pour tuer Rabin... En revanche, je comprends tout à fait que l'on puisse se demander si les intégrismes juif, chrétien et musulman présentent le même potentiel terroriste ou totalitaire. Mais pour le savoir, il n'ya décidémment rien mieux que de les comparer. Loin d'être évidente, cette approche nous est apparue comme le seul moyen de trouver des réponses nouvelles aux questions que nous nous posons tous depuis le 11/09. En fait, ce livre s'est imposé à nous à la suite de deux traumatismes. D'abord la Conférence de Durban sur le racisme, où nous étions. C'était un moment assez surréaliste. Nous pensions venir pour discuter du racisme et nous avons surtout assister à un déferlement de haine antisémite, pas seulement de la part des islamistes présents (et ils étaient nombreux) mais aussi de la part de certains militants antiracistes qui semblaient prêts à soutenir cette prise en otage sous prétexte de dénoncer la politique israélienne. Nous sommes rentrées à Paris le 9 septembre. Deux jours plus tard, nous étions invitées sur RCJ pour parler de ce qui c'était passé à Durban. Entre-temps, il y avait eu le 11 septembre et tout semblait devoir être figé dans l'autre sens. Un auditeur a appelé pour dire que les attentats-kamikazes étaient le signe d'une barbarie propre à l'Islam... Comme si l'Islam était la seule religion capable de produire du fanatisme. Entre ceux qui pensaient pouvoir confondre tous les juifs du monde avec des militants pro-Sharon et ceux qui pensaient pouvoir confondre tous les musulmans du monde avec des militants pro-Ben Laden, il y avait de quoi devenir fou ! Il fallait impérativement trouver le moyen de sortir de cette opposition stérile, de ramener un peu de raison pour redessiner une ligne de fracture qui ne soit plus un combat entre deux identités (Juif/Musulman, Orient/Occident etc) mais entre deux projets de société... En l'occurence, nous pensons que ce qui se joue en ce moment n'est pas un "choc des civilisations" mais un choc des idées, opposant les théocrates de toutes les religions aux démocrates de toutes les sensibilités, croyants ou agnostiques. Nous n'aurions pas pu redessiner cette ligne de fracture si nous n'avions pas pris le temps de comparer sans a apriori les intégrismes juif, chrétien et musulman. Ce qui nous a permis d'identifier précisemment en quoi il étaient différents mais aussi en quoi ils convergeaient.

Justement, quels sont les points communs de ces intégrismes ?

Les intégristes juif, chrétien et musulman rêvent du même monde : un monde où les croyants dominent les non croyants, où les hommes dominent les femmes, où la sexualité est obligatoirement hétéro-reproductrice, où la liberté et la culture s'arrêtent là où commence la morale religieuse et où la défense du sacré peut justifier de mener des actions violentes et meurtrières. Car tous considérent que la loi divine est supérieure à celle des hommes. Autrement dit : aucune décision prise par des êtres humains, même à la majorité, ne pourra jamais être respectée si elle contredit LEUR interprétation de la volonté divine. Les intégristes juifs menancent en permanence les démocrates Israéliens de "guerre civile". Le 14 février 1999, 250 000 militants religieux - soit 10 % de la population israélienne - ont manifesté contre une série de jugement de la Cour suprême jugés "antireligieux" pour avoir autoriser les magasins des Kibboutz à ouvrir le samedi et avoir aboli la dispense militaire de certains Haredim. Eliahou Suissa, le numéro deux du Shas et ministre de l'Intérieur sous Netanyahu, a même déclaré : « Si la Cour suprême continue de se mêler de nos affaires, il y aura une guerre ici ». Ce type de menace est récurrent. Elle existait déjà en 1995, lorsque les ultra-orthodoxes s'opposaient au processus de Paix initié par Rabin. Leur guerre civile n'a fait qu'un mort mais quel mort... Ce jour là, les intégristes juifs ont porté un coup fatal à la démocratie et à la Paix, comme les islamistes ont porté un coup fatal à la démocratie et à la Paix en assassinant Sadate (parcequ'il voulait faire la paix avec Israël). Il ne faut pas se leurrer, même s'ils appartiennent à des camps opposés, les intégristes juifs et musulmans ont les mêmes intérêts : fanatiser le conflit au Proche-Orient de façon à prendre le pouvoir dans leur propre camp au détriment des démocrates et des laïques.

Malgré ces ressemblances, votre ouvrage est très clair sur le fait que l'islamisme « présente un risque accru ». Quelles en sont les raisons ?

A l'issu de cette entreprise comparative, nous expliquons que le danger du fanatisme musulman ne s'explique pas à la lumière du Coran mais à la lumière d'une série de facteurs géo-politiques. La Torah est un texte très dur, prônant l'instauration d'une théocratie, et pourtant il existe des juifs fabuleusement attachés à la démocratie. Le Nouveau testament est un principe un texte plus doux et pourtant la Sainte Inquisition a existé. De même, le Coran n'est pas aussi violent et sexiste que voudraient nous le faire croire les islamistes. En réalité, Mahomet a même sincèrement essayé de faire évoluer le statut des femmes de son époque. Mais ce n'est pas le message que souhaitent en retenir les islamistes, prêts à tout pour mettre la révélation coranique au service de leurs ambitions politiques. Si l'islamisme est aujourd'hui l'intégrisme qui présente le plus d'atouts pour devenir le prochain totalitarisme, ce n'est parce que l'Islam est une religion plus fanatique mais parce que l'islamisme, en tant que projet politique, rencontre moins de contre-pouvoirs et plus d'alliés que les deux autres intégrismes.

Quels sont ces contre-pouvoirs qui n'opèrent pas face à l'islamisme comme ils le font face à l'intégrisme juif ou chrétien ?

Les intégrismes chrétiens et juifs existent dans des pays démocratiques, comme les Etats-Unis ou Israël. Leurs victimes peuvent donc s'en protégées grâce à l'Etat, à la Cour suprême ou toute autre institution laïque. Beaucoup d'Israéliennes sont régulièrement la cible des ultra-orthodoxes de Mea Sharim (un quartier haredim de Jérusalem). Elles se font jetter des pierres parcequ'elles ne sont pas en "tenue décente" - c'est à dire une robe qui couvre les bras et les jambes - mais elles peuvent porter plainte auprès de la Cour suprême Israélienne et obtenir réparation. Tandis qu'une femme vivant en Arabie Saoudite n'a aucun recours ! L'islamisme évolue dans des pays moins démocratiques, où il n'existe aucune institution suffisamment laïque pour lui faire barrage. Même quand ils luttent officiellement contre les terroristes islamistes, certains dirigeants, comme en Egypte, durcissent l'application de la charia pour tenter de calmer les intégristes. Non seulement, l'intégrisme musulman a plus d'impact mais il a aussi plus d'alliés potenciels que l'intégrisme juif ou chrétien. Il ne viendrait à l'idée d'aucun militant tiermondistes ou altermondialiste d'inviter Christine Boutin à leurs congrès. Par contre, ces mêmes militants ne voient aucun inconvénient à dialoguer avec Tariq Ramadan, qui défend pourtant les mêmes valeurs concernant les femmes ou les moeurs...

Quels dangers fait courir, selon vous, le discours des néo-fondamentalistes façon Ramadan à la laïcité ? Doit-on leur ouvrir les portes et les tribunes des grands médias ?

Je crois qu'on est en train de faire avec Ramadan toutes les erreurs que l'on a faites avec Le Pen. Il ne faut pas l'interdire d'antenne mais les journalistes doivent comprendre qu'ils ne sont pas suffisamment armés pour faire face à un discours aussi trompe l'oeil. La stratégie de Tariq Ramadan est la même que celle des Frères musulmans, le mouvement fondé par son grand père : faire croire que l'on est un "réformateur" pour mieux dissimuler un islam fondamentaliste politique et rétrograde. Le réformisme fondamentaliste qu'il défend est trompeur : il nous fait croire à un moyen de moderniser l'islam alors qu'en en réalité cette "réforme" consiste à retourner aux fondements de l'Islam, autrement dit à une lecture primitive et archaïque de l'islam. Mais comme cette démarche est née en réaction à la colonisation (le premier combat des Frères musulmans), une certaine extrême gauche tombe dans le panneau et croient pouvoir s'allier avec cet islamisme au nom de la solidarité face à l'impérialisme américain et au sionisme, quitte à légitimer une vision intégristes des femmes et des moeurs et donc à trahir les militants altermondialistes féministes, homos et laïques...

Vous dites dans votre livre que la haine anti-juifs fait partie des "atouts" de l'islamisme...

Tout à fait. La paranoïa antijuive a toujours fait des miracles pour fédérer autour d'un projet totalitaire. Or c'est ce qui est en train de se passer avec l'islamisme. L'extrême droite chrétienne est séduite par son antisémitisme. Et une certaine extrême gauche croit pouvoir confondre cet antisémitisme avec de l'antisionisme... Résultat, l'islamisme dispose de beaucoup plus d'alliés potentiels que les deux autres intégrismes.

Dans une tribune parue dans Libération, vous critiquez le terme d'« islamophobie ». Quels problèmes posent ce terme ?

Le mot "islamophobie", intronisé en France par Tariq Ramadan, est un cadeau empoisonné, inventés par les islamistes pour faire passer la critique de l'islam pour du racisme. C'est un stratagème qui s'est imposé dans les cercles islamistes londoniens au lendemain de l'affaire Rushdie et qui, de fait, s'est révélé beaucoup plus efficace que la lutte contre le blasphème. Au lendemain de l'affaire Scorsese, les intégristes chrétien de l'AGRIF, l'association du frontiste Bernard Antony, ont eu exactement la même idée. Au lieu de faire sauter des cinéma au nom du blasphème, il ont décidé de faire des procès à Charlie Hebdo pour "racisme anti-chrétien". La seule diffrence, c'est que tout le monde les voit venir, parce que tout le monde sait que l'intégrisme chrétien est une démarche réactionnaire. En revanche, plusieurs associations comme la Ligue des droits de l'homme ou le MRAP ont repris à leur compte le mot "islamophobie", quitte à devenir les instrument d'une censure de la pensée critique. Il est quand même très inquiétant de voir que la LDH qui, hier encore soutenait Rushdie contre les islamistes, récupère aujourd'hui ce terme - pensé contre Rushdie -et fait des procès en "islamophobie" à des écrivains comme Houellebecq, simplement pour avoir critiquer l'Islam...

Toujours dans cette tribune, vous exprimez la peur que les partisans de la laïcité soient « disqualifiés » en étant considérés comme des fanatiques ou des racistes. Vous décrivez la laïcité comme un idéal en voie de disparition. Pouvez-vous expliquer cette crainte ?

Contrairement à l'image d'épinal que nous avons vu de France, la laïcité est non seulement une exception culturelle à l'échelle du monde mais c'est une valeur en voie de disparition. La France est l'un des seuls pays au monde dont la Constitution ne fait pas référence à la religion. Son modèle de laïcité est même minoritaire en Europe qui va bientôt s'élargir à des pays comme la Pologne (dont on sait l'attachement aux valeurs les plus réactionnaires du christianisme). Ce n'est pas pour rien si le Vatican fait un lobbying forcéné sur le projet de futur constitution européenne, où il a déjà gagné que les Eglises chrétiennes bénéficient d'un dialogue privilégié avec le parlement européen. Ce n'est pas pour rien que des mouvements islamistes comme l'UOIF teste la laïcité française et tente d'assouplir son modèle à force d'encourager des jeunes filles à se rendre voilées en classe...

Comment appréciez-vous la gestion gouvernementale des problèmes de laïcité ?

Les difficultés que rencontre actuellement la laïcité sont éminement liées à la question de l'intégration. Or sur ce dossier, la gestion de Nicolas Sarkozy a été catastrophique. En faisant croire que les musulmans les plus islamistes pouvaient cohabiter avec les musulmans les plus éclairés au sein du Conseil français du culte musulman, il a fait dormir le loup et l'agneau ensemble. La Mosquée de Paris se retrouve à devoir être le porte-parole de l'UOIF et l'UOIF n'a jamais été aussi légitime. Il ne faut pas s'étonner si de plus en plus d'immigrés arabes se définissent comme "musulmans" puisque le ministre de l'intérieur lui même ne sait pas faire la différence...

Vous appelez de vos voeux un « renouveau laïque transculturel » ? De quoi s'agit-il exactement ?

Il faut résister à l'idée selon laquelle la laïcité est une valeur "occidentale". C'est un idéal que souhaitent tous les démocrates éclairés, croyants ou agnostiques, de l'Orient comme l'Occident. C'est ensemble, de façon transculturelle, que nous résisterons au totalitarisme que souhaitent nous imposer les intégristes de toutes les religions.