Les Inrockuptibles (12/11/03). Entretien réalisé par Sylvain Bourmeau

1. Dans un texte récent, vous vous êtes étonnées de la présence de Tariq Ramadan au FSE, sans pour autant reprendre les critiques qui lui ont été faites lors de la récente polémique autour de son texte "refusé" et du même coup ultramédiatisé.

J'ai effectivement participé à un texte du Collectif féministe pour une altermondialisation laïque qui s'inquiète de voir Tariq Ramdan invité au FSE comme s'il s'agissait d'un leader musulman progressiste alors qu'il incarne un réformisme fondamentaliste. Contrairement aux musulmans libéraux et laïques, Tariq Ramadan ne souhaite pas moderniser l'Islam. Dans la lignée des Frères musulmans, le mouvement fondé par son grand-père Hassan al-Banna, sa réforme de l'islam consiste à retourner aux fondements de l'islam, c'est-à-dire à une lecture littéraliste du Coran et à une application stricte de la charia. Ce qui peut présenter quelques améliorations par rapport à la surenchère de certains islamistes... En effet, le Coran est beaucoup sexiste qu'on l'imagine. Cela reste néanmoins une démarche réactionnaire, en vertu de laquelle l'islam n'est pas censé décoller du 7ème siècle, date où a vécu Mahommet. Ce qui veut dire que certains châtiments corporels sont toujours d'actualité, que la femme est reconnue l'égale de l'homme devant Dieu mais pas au foyer, que l'homosexualité est interdite... Autant de choses énoncées très clairement par le grand-père, le père et le frère de Tariq Ramadan mais aussi par lui. Car contrairement à ce qu'il laisse entendre, il ne dit pas clairement en quoi il n'est pas d'accord avec Hassan al-Banna, qu'il présente comme le plus grand réformiste musulman de ce siècle, alors qu'il est à l'origine de l'islam politique dont s'inspirent la plupart des intégristes musulmans.

2. Comprenez-vous que le public altermondialiste ne soit pas nécessairement au courant et se laisse séduire par Tariq Ramadan ?

Je peux comprendre que les militants et les sympathisants altermondialistes ne soient pas familiarisés avec ces nuances ni avec l'histoire du réformisme musulman, d'autant que Tariq Ramadan a l'intelligence de faire passer son fondamentalisme religieux pour une démarche anti-impérialiste. C'est notre devoir, en tant que spécialistes des intégrismes, de tirer la sonnette d'alarme. Je ne dirai pas, comme certains de mes collègues musulmans libéraux, que Tariq Ramadan est l'équivalent du Front national. Il est plus subtil. Mais c'est en tout cas clairement un réactionnaire, plutôt comparable à Christine Boutin. Et j'ai vraiment du mal à comprendre ce que Christine Boutin vient faire au FSE, d'autant qu'il y avait tant d'autres leaders musulmans réellement progressistes et laïques qui ont des choses à dire... notamment sur la façon dont les intégristes prospèrent chaque fois que l'état encourage un libéralisme sauvage et délègue le maintien du lien social aux communautés religieuses. Ce qu'à longtemps fait Tatcher en Angleterre (on a vu le résultat puisque l'Angleterre est devenu le refuge de l'islamisme) et ce qu'est en train de faire Sarkozy avec l'UOIF et le Conseil français du culte musulman. En institutionnalisant une organisation islamiste comme l'UOIF - dont le conseil européen de la fatwa approuve les attentats kamikazes - il croit pouvoir calmer les banlieues. En réalité, il ne fait que confessionaliser une question économique et sociale pour faire oublier qu'il ne sait répondre à l'exclusion sociale autrement qu'à coups de matraques et de CRS...

3. Comment analysez-vous la forme qu'a prise la nouvelle querelle autour du voile ?

Le débat qui nous est imposé est très complexe. Comme beaucoup, je souhaite qu'il ne soit pas l'occasion de stigmatiser les musulmans de France, dont la plupart ne se reconnaissent absolument pas dans le fait de porter le voile (une recommandation sexiste qui n'a rien d'obligatoire). J'espère néanmoins que ce sera l'occasion de réaffirmer que la religion, quelle qu'elle soit, n'a rien à faire à l'école. Il existe un vrai scandale dont personne ne parle : le statut des lycées en Alsace-Moselle. Au motif que l'Alsace-Moselle n'était pas française au moment des lois laïques de 1905, les salles de classes sont toujours ornées de crucifix et les élèves endurent des cours de catéchismes catholiques et protestant payés par l'Etat ! Si une loi existe, c'est aussi cela qu'elle doit régler. Sinon, elle donnera le sentiment de n'avoir légiféré que pour interdire le voile. Ce qui donnerait raison à Nicolas Sarkozy, lequel pense qu'il ne faut surtout pas une loi qui puisse froisser l'UOIF.

4. Le terme d'"islamophobie" semble avoir remplacé celui de racisme, qu'en pensez-vous ?

Je trouve ce glissement très dangereux car le mot "islamophobie" ne signifie pas racisme envers les musulmans mais phobie envers l'islam ou encore blasphème envers le Coran. Or on peut-être antiraciste et extrêmement critique vis-à-vis des religions. En fait, ce mot a été utilisé la première fois en 1979 par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de mauvaises musulmanes... Il a été réactivé par les islamistes londoniens au lendemain de l'affaire Rusdhie. Ils ont compris que leurs campagnes contre le blasphème étaient contre-performantes (toute la gauche était contre eux) alors ils ont réalisé qu'il serait beaucoup plus malin de disqualifier les adversaires de l'islamisme en les faisant passer pour des racistes antimusulmans. Exactement comme l'AGRIF, l'association de Bernard Antony (FN) qui, après avoir fait campagne au nom du blasphème contre Martin Scorsese, poursuit désormais Charlie Hebdo pour "racisme anti-chrétien". Dans le cas des catholiques traditionalistes, tout le monde voit où ils veulent en venir mais la vigilance n'est pas la même face à l'intégrisme musulman. Depuis que Tariq Ramadan a fait venir ce mot en France, certaines associations antiracistes l'ont substitué au mot "racisme". D'autres ont poursuivi Houellebecq pour "islamophobie" parce qu'il avait dit dans une interview que l'islam était une religion assez con (ce qu'il dit volontiers des autres religions aussi). Je suis d'accord pour dénoncer tout racisme visant une catégorie, y compris une catégorie de croyants, mais pas pour interdire la critique de l'islam en tant que religion. Vincent Geisser, auteur d'un livre sur la "nouvelle islamophobie", n'est pas clair à ce sujet puisqu'il accuse des associations comme SOS Racisme, la Mosquée de Paris et les journalistes d'investigation d'être des "facilitateurs d'islamophobie" simplement parce qu'ils dénoncent l'intégrisme musulman. Ce qui prouve à quel point utiliser ce mot "islamophobie" est doublement contre-performant. D'un côté, il revient à faire passer tout esprit critique envers la religion pour un raciste et donc à lutter contre le blasphème. De l'autre, il évacue totalement l'enjeu réel de la lutte contre le racisme. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais depuis que le MRAP et Jean-Pierre Raffarin utilisent ce mot, plus personne ne parle de discriminations sociales et économiques, tout le monde ne parle plus que de religion !

5. Dans votre enquête, vous partez de l'hypothèse des traits récurrents qui rapprochent les intégrismes islamique, juif et chrétien. Quels sont-ils ?

Les intégristes juif, chrétien et musulman sont peut-être en concurrence théologique et stratégique mais ils partagent très exactement la même vision politique du monde : ils militent tous les trois pour un monde où la loi des hommes est soumise à la loi divine, où les croyants dominent sur les non croyants, où les hommes dominent sur les femmes. Saint Paul a dit : "Dieu est le chef de l'homme et l'homme est le chef de la femme". Ses commandements sont toujours appliqués à St Nicolas du Chardonnet, la paroisse lefevriste parisienne, où les femmes sont priées de se voiler pour écouter la messe en latin en signe de "sujétion". Les intégristes chrétiens américains, à commencer par George W. Bush en personne, vouent eux aussi un culte à Saint Paul et à ses recommandations sexistes. Même après le 11 septembre, la délégation américaine et le Vatican travaillent main dans la main avec les pays de la Conférence islamique pour bloquer toute résolution à l'ONU en faveur des droits des femmes et des homosexuels..

6. Ces intégrismes constituent selon vous un danger majeur pour la laïcité dont le concept se viderait peu à peu de son sens politique.

La religion fait son grand retour depuis les années 70. À l'échelle du monde, la laïcité est véritablement une valeur en voie de disparition. Les trois intégrismes y ont intérêt. C'est pourquoi, malgré les apparences d'un "choc des civilisations", ils convergent pour réintroduire les questions religieuses au coeur de tous les enjeux. Christine Boutin, par exemple, s'est prononcée pour le voile à l'école. Ce qui est bien logique puisque, comme Tariq Ramadan, elle considère que la laïcité française doit évoluer vers une laïcité à l'américaine, où il s'agit en fait de tolérer toutes les religions au détriment de l'affirmation des valeurs humanistes. Il est urgent de sortir de ce piège. Il faut refuser les termes que nous imposent les intégristes. La ligne de fracture en cours n'oppose ni l'Orient et l'Occident, ni l'islam contre le reste du monde mais bien les intégristes de toutes les religions aux humanistes de tous les pays.