''Pourquoi l'intégrisme musulman est plus dangereux que les intégrismes juifs ou chrétiens. Entretien avec Caroline Fourest Par Ilana Moryoussef journalistes@proche-orient.info '' 4 novembre 2003

Dans un livre enquête fouillé, « Tirs croisés, la laïcité à l'épreuve des intégrismes juifs, chrétien et musulman » (Calmann-Lévy), la journaliste Caroline Fourest et la chercheuse Fiammetta Venner s'interrogent sur les raisons qui rendent l'intégrisme musulman plus dangereux que les intégrismes juif ou chrétien. Et elles montrent comment les intégristes musulmans ont récupéré le vocabulaire et les arguments de l'antiracisme pour marquer des points en Occident. Caroline Fourest sera demain soir au Cercle Foch, parmi les invités de Ivan Levaï.

Ilana Moryoussef Beaucoup de livres ont été écrits sur l'intégrisme chrétien, d'autres sur la menace que représente l'intégrisme juif pour la démocratie en Israël, les ouvrages consacrés à l'islamisme se sont multipliés ces dernières années. On n'a encore jamais vu de livre qui aborde les trois intégrismes en même temps. D'où cette idée vous est-elle venue ?

La ligne de fracture ne se situe pas entre l'islam et l'Occident, mais entre théocrates et démocrates
Caroline Fourest L'idée du livre est certainement née pendant la Conférence de Durban. Fiammetta Venner (co-auteur du livre et chercheuse au CNRS, ndlr) et moi-même travaillons depuis environ dix ans sur l'intégrisme chrétien. Nous avons eu un choc en voyant trois rabbins ultra-orthodoxes des Nétourei Karta (antisioniste, ndlr) qui manifestaient main dans la main avec un islamiste londonien contre l'existence d'Israël. Tout ça au beau milieu d'une conférence qui a été un véritable déferlement d'antisémitisme face auquel nos camarades antiracistes étaient pour la plupart assez peu prompts à réagir. Deux jours après notre retour, c'était le 11 septembre. Quand nous avons vu les tours du World Trade Center s'écrouler, nous avons pris conscience qu'il fallait éviter de tomber dans le piège que nous tendaient les extrêmistes de tous bords : un choc des religions ou des civilisations qui nous engluait tous dans des identités confessionnelles. Nous avons pensé que le meilleur moyen pour y résister était de s'attaquer frontalement aux trois intégrismes religieux - juif, chrétien et musulman -, d'essayer de les comparer pour repositionner le débat autour de la défense de la laïcité. En fait, il nous est apparu que la ligne de fracture ne se situe pas entre l'islam et l'Occident, mais entre théocrates et démocrates.

I. Moryoussef Vous montrez qu'au cours des trente dernières années, les intégristes ont gagné du terrain.

C. Fourest La fin des années 70 est un moment-clé dans l'évolution des trois intégrismes. En 1979, c'est la création de la Moral Majority et le début du ralliement du Parti républicain à l'intégrisme chrétien. 1977 marque la chute des Travaillistes en Israël à cause de la percée électorale d'un parti ultra-orthodoxe. Enfin, l'arrivée au pouvoir de Khomeiny en Iran date de 1979. À l'époque, on n'a pas tellement pris garde à cette concomitance. Aujourd'hui, je pense que le 11 septembre n'est que l'un des signaux d'alarme les plus criants d'une situation qui se dégrade depuis cette époque. Depuis la fin des années 70, les uns et les autres travaillent chacun dans leur coin, à leur niveau, à faire reculer les contre-pouvoirs et la rationalité au profit d'un monde de plus en plus fanatique, de plus en plus instable et de plus en plus violent.

I. Moryoussef Pensez-vous que les trois intégrismes soient de même nature ?

Fiammetta a reçu des coeurs de boeuf par la poste en raison de son travail sur les anti-avortements et nous avons failli être vitriolées par des sympathisants du Front national C. Fourest C'est la question à laquelle nous avons essayé de répondre. Nous étions à Casablanca juste après le 11 septembre pour un colloque avec des intellectuels marocains et tunisiens en lutte contre l'islamisme. Au milieu du colloque est arrivée une femme menacée de mort et obligée d'apparaître visage masqué pour ne pas se faire assassiner. Fiammetta Venner et moi-même intervenions sur l'intégrisme chrétien qui nous a valu des menaces : Fiammetta a reçu des coeurs de boeuf par la poste en raison de son travail sur les anti-avortements et nous avons failli être vitriolées par des sympathisants du Front national. Mais cela n'a pas la même ampleur que ce que subissent nos collègues en lutte contre l'islamisme. Donc, notre première question a été de nous demander pourquoi l'islamisme présente un tel danger.

L'intégrisme musulman est plus dangereux que les autres intégrisme car il rencontre moins de contre-pouvoirs dans les pays musulmans. C'est souvent l'État qui est le bourreau

La réponse, nous ne l'avons pas trouvée dans la nature de la religion. En comparant les trois textes (Ancien Testament, Nouveau Testament et Coran), en les lisant de la première à la dernière page, on ne trouve rien dans le Coran qui permette de penser que l'islam peut donner lieu à plus de violences que les deux autres religions. L'intégrisme musulman est plus dangereux que l'intégrisme chrétien ou juif, mais ce danger ne tient pas à la nature de la religion musulmane. Il tient au fait que dans les pays musulmans, l'intégrisme rencontre moins de contre-pouvoirs. Souvent, c'est l'État qui est le bourreau. Et dans les pays où l'islam est minoritaire, c'est justement sa position de minoritaire qui joue en sa faveur. Au nom de l'islamophobie, par peur d'apparaître comme raciste, on hésite à dénoncer les abus commis au nom d'Allah.

I. Moryoussef L'islamophobie est devenu un concept très en vogue. Sa généalogie mérite d'être rappelée.

Islamic Human Rights Commission présente Taliban et islamistes palestiniens comme des victimes de l'islamophobie

C. Fourest À l'origine, l'accusation d'islamophobie est un concept clairement intégriste. Les premiers « coupables » désignés comme « islamophobes » sont les féministes et les résistants au régime des mollahs iraniens. Dès 1979, la féministe américaine Kate Millet est accusée d'impérialisme et de racisme à l'encontre de l'islam pour avoir incité les femmes iraniennes à refuser de porter le voile (elle avait pourtant soutenu l'opposition au régime du Shah). Le terme a ensuite été réactivé au moment de l'affaire Rushdie par les islamistes londoniens. Ces derniers ont compris le caractère contre-productif de la campagne qu'ils avaient menée en lançant des accusations de blasphème. Ils ont réalisé qu'une guerre menée au nom du racisme anti-musulman serait mille fois plus efficace. Sous prétexte de combattre le racisme, on s'en prend à tout discours irrévérencieux envers la religion, même quand il s'agit de dénoncer les abus commis en son nom. Figurez-vous que l'association radicale Islamic Human Rights Commission (qui essaie de se faire passer pour la branche arabophone d'Amnesty international) présente les Taliban et les islamistes palestiniens comme des victimes de l'islamophobie ! Le terme a été repris par la gauche antiraciste anglaise, qui craignait une flambée de racisme anti-arabe après la première guerre du Golfe. Le mot a ensuite traversé la Manche grâce à Tariq Ramadan dont la double casquette de fondamentaliste et de militant tiers-mondiste lui permet d'être très entendu à l'extrême-gauche. Le terme a été utilisé par « Le Monde Diplomatique », puis par « Le Monde ». Il a permis de justifier qu'au nom de la lutte contre le racisme anti-musulmans, on ne résiste plus du tout à l'intégrisme musulman. On laisse même parler certains de ses porte-paroles comme Hani Ramadan, le frère de Tariq, qui a pu justifier la lapidation des femmes accusées d'adultère ou expliquer que le sida était un châtiment divin dans les pages Débats du journal Le Monde (édition du 10 septembre 2002, ndlr).

I. Moryoussef Comment se fait-il que les intégristes musulmans aient désormais droit de cité dans les médias français ? On ne peut plus allumer la télé sans tomber sur un représentant de l'UOIF. La création par Nicolas Sarkozy du Conseil français du Culte musulman, dominé par les intégristes, y est-elle pour quelque chose ?

Sarkozy a légitimé l'UOIF de la même manière que Mitterrand, en 1981, avait légitimé le Front national
C. Fourest Sarkozy a légitimé l'UOIF et lui a ouvert les micros. Il a fait ce que François Mitterrand avait fait en 1981 avec le Front national. Il a donné un signal aux journalistes disant : « Maintenant, vous pouvez considérer cette association comme représentative des musulmans de France ». Ce n'était pas le cas avant le CFCM. En forçant des musulmans libéraux à cohabiter dans un organe totalement artificiel avec de vrais islamistes - comme s'ils pouvaient s'entendre, comme si cette alliance représentait non seulement les musulmans de France mais, par une extension assez bizarre, tous les immigrés d'origine arabe - il a contribué à confessionnaliser une question qu'on aurait dû aborder par le biais de la discrimination économique et sociale. Le ministre de l'Intérieur n'était pas obligé d'aller au Congrès de l'UOIF au Bourget avec des caméras. Il n'était pas obligé de faire du CFCM une instance élue, ce qui en fait un organe représentatif, et par conséquent politique. Au début on nous a dit : « Vous verrez, le CFCM s'occupera exclusivement d'organiser le culte ». Or qu'a-t-on vu ? À la première occasion, en l'occurrence sur le voile, les journalistes se sont naturellement tournés vers le CFCM. Et qui se retrouve interviewé non plus au nom de l'UOIF mais au nom du CFCM ? Des intégristes ! Et personne ne rappelle que bien qu'intégrée dans une institution qui donne le sentiment d'avoir été créée par l'État français, cette organisation approuve les attentats-suicides. La dernière fatwa du Conseil européen de la Fatwa (la branche européenne de l'UOIF, présidée par Youssef Qaradhawi, l'interprète le plus radicalement intolérant du Coran , référence des Frères Musulmans vivant en Occident) a très clairement dit que les attentats-suicides étaient des opérations martyres et qu'aucun civil israélien ne pouvait être considéré comme innocent (session de juillet 2003 à Stockholm). Et pourtant, dans ce débat, tout le monde semble anesthésié !

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