J'ai fait un cauchemard horrible. J'ai rêvé que le Pen était au deuxième tour. Un truc de fou. Je mangeais mes chips devant l'écran en attendant les résultats. "Tranquille " comme diraient les enfermés du Loft. Dire que même eux, ils ont voté... Bref, j'attendais avec impatience de voir comment ma petite voix allait rappeler à l'ordre le PS sur sa gauche... J'en salivais d'avance. Depuis le temps que les socialistes gouvernent avec arrogance la gauche plurielle, sourds aux revendications de ses partenaires comme de la société civile, j'en rêvais de les voir s'exercer à un peu d'auto-critique.

Bien sûr qu'ils ont fait un sacré boulot, de belles réformes mêmes. Le PaCS, la réforme de l'IVG et de la contraception, la parité les 35 heures, ça compte. "Voterai pour eux au second tour" me disais-je en mâchouillant mes chips. Mais pas avant. Non parce qu'on peut lui reconnaître des qualités à Jospin-Premier ministre, mais en tant que candidat, pardon ! J'ai toujours pas compris à qui il s'adressait celui-là. Il me parle d'"insécurité" mais je le sais moi que ça ne se combat pas avec des déclarations démagos l'insécurité ! On a pas besoin de me caresser dans le sens du poil. Je suis pas un Pitt-bull, j'vote pas Le Pen moi ! Et à part à ça, il a dit quoi Jospin-candidat ? Rien. Qu'il était pour l'environnement mais qu'il n'avait rien contre le nucléaire, qu'il n'était pas sûr que les homos pouvaient adopter comme des hétéros mais que pour le reste il allait faire des efforts (sur lui-même surtout), qu'il avait censuré deux campagnes sur le VIH mais qu'il allait donner des sous, qu'il était pour les droits des femmes même si, sous son gouvernement, le budget alloué au service Droits des femmes aurait fait rougir une république patriarcale. Ah, j'oubliais... qu'il était inquiet de la façon dont Vivendi-Universal se comportait vis-à-vis de Canal + . Dommage, c'est lui qui avait autorisé cette fusion liberticide.

Ah, non, vraiment, voter Jospin au premier tour fallait avoir envie. Ou sacrément peur. Je sais, je sais. Je suis là entrain de partir voter... Des sondages non publiés (au fait pourquoi ?) disent que Le Pen pourrait être au second tour, mais franchement vous y croyez-vous ? Vous le voyez le chef du paquebot s'afficher en gros sur votre écran ? Tant que vous y êtes, dites-moi que le monde est au bord du gouffre, que d'autres pays d'Europe ont à leurs têtes des fascistes, je sais pas, dites-moi que l'antisémitisme est redevenu à la mode et que de dangereux imbéciles s'amusent à crier Mort aux juifs sous prétexte de défendre la Palestine. Vous voyez bien que ce n'est pas possible et que c'est un cauchemard.

Bon sang... Non ! C'est pas vrai ! C'est pas possible ! C'est une blague. Mais on est où là ? C'est quoi ce pays ? Et pourquoi, pourquoi j'ai pas voté Jospin au premier tour moi ? Et pourquoi il n'a pas même été capable de me faire vibrer trente secondes pendant cette campagne ce grand c... ? J'aurais voté pour lui moi, j'aurais dit : "après tout il a fait plutôt du bon boulot et puis je ne peux pas prendre le risque de voir l'oeil de verre au second tour". Je lui en veux. Terriblement. Je lui en veux parce qu'à cause de lui, le 5 mai, je vais devoir m'acheter un pansement intestinal pour ne pas vomir après avoir glissé un bulletin marqué Chirac dans l'urne (faudra pas vomir sur l'urne non plus). Je lui en veux mais il s'en veut aussi. D'ailleurs il est déjà parti. Respect.

Et maintenant ? Non, parce que je ne veux pas d'un gouvernement de droite moi, j'en veux pas. Ils seraient capables de me transformer en Pitt-Bul en moins de deux ces gars-là. Alors, mesdames et Messieurs les socialistes, pitié, donnez-moi envie de voter pour vous dès le premier tour ! Ce n'est pas si difficile bon sang.

Vous avez toutes les cartes en main. Nous vous avons tous envoyé des messages par candidats interposés. Il vous suffit de comprendre que le PS n'est plus un parti dominant mais un parti qui a vocation a lier les différentes composantes d'une gauche plurielle plus à gauche que jamais. Elle est là à 43% (contre même pas 30 pour la droite modérée). Riche, inventive, déterminée. Il est juste urgent de la faire sortir du traquenard où sa richesse et sa diversité l'ont fait chuter. Alors faites-nous rêver un peu. Arrêtez de nous dire, la tête basse, que vous n'avez pas assez parlé de l'insécurité. Relevez la tête et assumez.

Assumez que la gauche a encore des tas de choses à proposer et que non, le tout droitier n'est pas une fatalité. Montrez-vous dignes. Dignes d'une gauche sociale, une vraie. Celle qui assume sans ambiguïté sa croyance en l'égalité de tous les citoyens, quelle que soit leur origine, leur sexe, leur orientation sexuelle ou leurs croyances. Et qui s'engage donc à lutter sans merci contre toutes les formes de haines et de discriminations pouvant frapper ses citoyens : racisme, antisémitisme, sexisme, homophobie. Une gauche écologiste, celle qui place la défense de l'environnement au coeur de ses priorités, s'engage à encourager les énergies renouvelables, le développement durable.

Une gauche économique, celle qui refuse la logique du marché comme une fatalité, l'uniformatisation mondiale, au profit de l'économie solidaire. Allez, merde assumez et bougez ! On va en avoir besoin. Parce qu'entre les programmes Vivendi-Universal, l'oeil jaune et bleu d'M6 et l'oeil de verre, la télé cette semaine ça va pas être gai. Vous me direz, c'est pas grave. On sera dans la rue. À manifester et à rêver. Rêver que tout cela n'est plus qu'un mauvais rêve.