Ce portrait est paru en 1999, dans un ouvrage intitulé les Maires anti-Pacs ou la dernière croisade homophobe, qui décortiquait la campagne anti-pacs. Christine Boutin était alors une des leaders de ce mouvement, après avoir celle du mouvement anti-avortement.

Connue de longue date des milieux prochoix, antifascistes et féministes pour sa croisade contre le droit à l'avortement et son soutien apporté aux ennemis du choix sous toutes ses formes, Christine Boutin est passée à la postérité grâce à son acharnement contre le PaCS. Cinq heures, elle aura tenu cinq heures le perchoir en première lecture ! Voilà des mois que l'ambassadrice du Vatican s'y préparait. En prévision du grand jour, celle qui a dévoré la presse gay et lesbienne pendant des mois ne se prive pas d'en lire de longs extraits à la tribune. Les joues pourpres, les yeux brillants, le souffle fier, son discours commence donc comme une véritable revue de presse sataniste commentée. Par la suite, l'homélie de Christine Boutin s'embourbe dans les lapsus : «Le PACS n'a rien d'paisable...» entendu baisable au lieu de «paisible» fait glousser la gauche. La députée revient à plusieurs reprises sur un sous-entendu peu catholique, plus conscient et détestable, en parlant de Jean-Pierre Michel. Sous prétexte de rendre un hommage de mauvaise foi à son honnêteté - qui lui fait par exemple reconnaître qu'il est pour l'adoption pour les couples homosexuels -, l'oratrice insiste sur une déclaration dans laquelle Jean-Pierre Michel reconnaît que le PACS «touche à quelque chose de très profond...» Le mot «profond» sera martelé trois fois sans que personne ne soit dupe de l'allusion sexuelle. Pas même le président de séance Forni, obligé d'intervenir : «Je ne suis pas sûr que ce type de plaisanterie honore l'Assemblée». D'ailleurs, ce passage a totalement disparu des comptes rendus analytiques de l'Assemblée nationale. Egalement lu dans l'hilarité semi-générale, cet exposé sur l'homosexualité selon madame Boutin (pourtant peu éloigné du sermon sur la différence des sexes d'Elisabeth Guigou) expliquant : «Qu'est-ce donc que l'homosexualité, sinon l'impossibilité à atteindre l'autre dans sa différence sexuelle ? Et qu'est-ce que l'impossibilité d'accepter la différence, sinon l'expression de l'exclusion ?» (applaudissements de la droite). De moins en moins drôle, la députée a également su s'improviser historienne en déclarant : «toutes les civilisations qui ont reconnu et justifié l'homosexualité comme un mode de vie normal ont connu la décadence».

Immortalisée pour avoir surtout tendu la Bible en direction du perchoir du haut de son banc de députée, Christine Boutin restera donc dans les mémoires comme l'une des élues les plus incontestablement fanatiques de sa génération. Pourtant la «Madone des Yvelines» n'a connu la grande révélation divine que vers 1986 alors qu'elle était déjà députée. A se demander si elle n'a pas surtout toujours été animée d'une grande soif de reconnaissance et de pouvoir politique. Celui que lui donne par exemple son rayonnement sur les associations intégristes. Avant même de rencontrer Dieu?- et d'en saisir toute l'implication politique?- au cours d'un week-end de retraite au Foyer de charité de Tressaint en 1986, Christine Boutin avait déjà embrassé le démon de la politique. Née le 6 février 1944, elle perd sa mère à l'âge de cinq ans. Longtemps fille unique, elle devient un pur produit de ces «maudites» familles recomposées après que son père - arboriculteur en Touraine au chômage - se soit remarié et lui fasse deux demi-frères et soeurs. Elle raconte s'être fait à l'âge de quinze ans la promesse d'être élue, après que son demi-frère soit mort et qu'il n'y ait plus eu d'homme pour reprendre le flambeau de la politique familiale locale (1). On imagine très bien le tempérament qu'il a fallu à cette femme pour sortir de sa condition féminine où l'enfermait le judéo-christianisme et devenir en quelque sorte le fils de la famille... Dieu soit loué, il y avait des femmes au parlement pour ouvrir la voie. Excepté bien sûr madame Boutin qui milite pour le statut des femmes que l'on sait. Sauf pour elle- même dont la carrière est bien remplie.
Après des études de droit à Assas et son mariage en 1967, elle est d'abord attachée de presse au CNRS puis journaliste au mensuel Dossier familial du Crédit agricole. Adhérente de l'UDF (elle a toujours voté à droite), elle se présente dans les Yvelines grâce au soutien de Raymond Barre (que Charles Millon lui a présenté). Chose plutôt rare, elle se permet de flirter avec des partis totalement divers sans jamais souffrir de la moindre sanction (Front national, Mouvement pour la France, La Droite). Ses collègues sont régulièrement choqués par l'outrance de ses propos mais il faut croire que Christine Boutin a des appuis dont la droite ne saurait se priver.

Son réseau provie Lors de la publication, en 1995, de l'encyclique Evangelium vitae ­(mode d'emploi de la pensée du Pape à destination des pro-vie), le Pape la nomme consulteur de la Sacrée congrégation Pontificale pour la famille, véritable centre nerveux de toute l'action provie internationale du Saint-Siège. Elle a donc un statut quasi-identique à celui de diplomate du Vatican, ce qui est toujours ennuyeux pour une élue du peuple français. Dans l'hypothèse, même improbable, d'une guerre entre les deux Etats, l'attitude de Christine Boutin ne ferait aucun doute. Elle le dit elle-même : «je suis d'abord catholique avant d'être élue». Quand elle ne se rend pas à une manifestation anti-PaCS, la députée participe régulièrement à la Marche pour la vie comme en 1995 où elle faisait même partie des personnalités mises en avant aux côtés de Mme Jérôme Lejeune, et du Professeur Lucien Israël. C'est tout naturel, rares sont les associations provie qui n'ont aucun lien avec Christine Boutin. Parmi son tableau de chasse, notons qu'elle est présidente d'honneur du très sectaire et très homophobe Cercle de la cité vivante, "oeuvre chrétienne pour la défense contre les incitations à la perversion des moeurs". Leur missel ? Un best-seller pour intégristes intitulé La Marée noire de la pornographie dont les citations douteuses amalgament systématiquement homosexualité et pédophilie pour finalement rendre responsables les homosexuels et leurs complices marxistes et francs-maçons de la fin du monde. Choqué par «l'intrusion des homosexuels dans la vie politique», le Cercle explique : «Au parlement et dans certaines régions, on est surpris de voir la fréquence d'homosexuels aux postes politiques (...) une pareille ingérence n'est ni saine ni souhaitable». Quant au Sida, le Cercle appelle à la rescousse le Pr. Germain : «Ce virus a eu le génie de s'attaquer à ceux qui ont transformé la physiologie de la reproduction en plaisirs frelatés (...) ils sont responsables des millions de morts à venir. (...) En cette période où tout ce qui est contre la morale même naturelle est admiré, ce virus savait où frapper.» Bref, un ouvrage de référence que madame Boutin a bien entendu dû conseiller à quelques-uns de ses copains députés de droite, homos planqués, et dont on a pu apprécier toute l'ardeur anti-PaCS le 9 octobre dernier...
Autre association à son actif, elle fait partie du comité de parrainage de la Trêve de Dieu de Claire Fontana. Elle est aussi présidente du groupe d'amitiés parlementaires France-Croatie et vice-présidente du groupe Bosnie Herzégovine. Sans compter qu'elle est membre avec Jacques Chirac des amis du Professeur Lejeune (ce qui lui donne l'occasion d'avoir des amis haut placés prêts à lui offrir des bouquets de fleurs à la moindre contrariété).
Enfin de toutes les associations auxquelles elle prend part, la plus importante est sans aucun doute l'Alliance pour les droits de la vie créée en 1994. Ce qu'elle décrit comme un Comité national d'observation et d'action» abrite en réalité la colonne vertébrale du principal réseau de lobby provie -complémentaire de l'action lobbyiste menée par l'AOCPA (2). En premier lieu, l'Alliance joue un rôle centralisateur dans les campagnes de courriers-pétitions menées par le biais de ses Relais pour la Vie (réseau d'associations et individus provie) à l'encontre des minitels roses, de la pornographie dans les médias, du «mariage des homosexuels» ou encore de maisons d'éditions pour enfants comme l'Ecole des loisirs accusés de pervertir les chérubins par ses livres abordant l'homosexualité ou le suicide (3). Récemment, l'Alliance vient d'ajouter une toute nouvelle méthode de lobbying à son actif. On se demandait qui étaient ces rangées entières de personnes âgées assistant aux débats dans les tribunes de l'Assemblée nationale et vers lesquelles Christine Boutin jetait sans cesse un regard complice. La réponse se trouve comme toujours au siège de l'Alliance pour les droits de la Vie où la secrétaire explique comment la présidente Christine Boutin invite depuis des années ses fidèles de l'Alliance à des chapelets où l'on prie pour l'âme des hommes politiques français «afin qu'ils protègent et qu'ils sauvent la vie et la famille»... Un rituel qui a lieu tous les mercredi à six heures trente - à proximité de l'Assemblée ! Les fidèles n'ont qu'à s'inscrire auprès de l'attachée parlementaire de Christine Boutin. L'idée serait venue à la députée à l'occasion d'une réunion de prieurés des Frères de Saint-Jean à Boulogne organisée le 1er avril 1995 par le Cercle de la cité vivante. Et devinez l'âme de qui est au centre de toutes les prières des membres de l'Alliance pour la vie depuis des mois : Jean-Pierre Michel, le rapporteur du PaCS en personne ! Plus sérieusement, on imagine à peine les dégâts anti-choix qu'est susceptible de provoquer Christine Boutin de son poste de députée.

Son action au sein du Parlement Son statut auprès du Vatican, son rôle stratégique et le pouvoir qu'elle a acquis à la tête d'innombrables associations ont fait de Christine Boutin une véritable tête de pont du lobby provie au sein du parlement. L'idée d'un groupe inter-parlementaire provie, baptisé Groupe parlementaire pour favoriser l'accueil de la vie, s'est concrétisée en 1986 grâce au soutien des députés du Front national. En 1988, leur disparition l'amène ensuite à recréer un autre groupe parlementaire, beaucoup moins soudé et bien moins déterminé à reprendre le débat de 1975 sur l'avortement : le groupe Démographie et accueil de la vie. Parmi ses membres, Colette Codaccioni sera sollicitée par le premier ministre Edouard Balladur pour rédiger un rapport sur la politique familiale. Il lui sera remis en octobre 1993 avec en exergue cette citation fort peu républicaine : «Le fruit de vos entrailles est béni». En résumé, Codaccioni y déplore page après page la chute de la nuptialité et les conséquences catastrophiques de la loi Veil. De son côté, le 28 mars 1994, Christine Boutin - dont l'une des stratégies consiste à demander régulièrement la stricte application d'une loi sur l'IVG très ambiguë - demande à Simone Veil d'engager des poursuites contre les IVG illégales. Des propositions de lois ont aussi été soumises. Ainsi, en 1990, quelques députés demandent la «création d'une commission d'enquête sur les procédés nouveaux permettant l'avortement et les moyens mis en oeuvre pour en contrôler l'utilisation». Dans l'exposé des motifs, ils se présentent comme «adversaires du RU 486» et expliquent qu'ils souhaitent «apprécier les éventuels effets négatifs pour la santé des femmes de chacun des procédés abortifs». Parmi les signataires, on s'étonne de trouver Bruno Durieux, alors ministre délégué par Michel Rocard à la santé, aux côtés de Yann Piat (UDF ex-députée FN), Marie-France Stirbois (FN) et Christine Boutin. Parmi les autres projets de loi, l'équipe de Christine Boutin a aussi présenté un projet de Gilbert Gantier qui vise à abroger la loi Roudy relative à la couverture des frais afférents à l'IVG. François d'Harcourt, député UDF, a quant à lui présenté une proposition de loi «tendant à créer un revenu mensuel au profit des mères au foyer, dénommé salaire maternel». Autre action, celle visant à inciter les chefs de la droite à envisager d'amnistier les personnes reconnues coupables de commando anti-IVG. En mai 1995, Jacques Toubon, ministre de la Justice du gouvernement Juppé et opposant de longue date de la loi Neiertz, prépare un projet d'amnistie présidentielle pouvant inclure leur grâce tout en expliquant vouloir créer «un équilibre entre ceux qui se battent pour ou contre l'avortement». Lorsqu'elle passe à l'Assemblée, le 21 juin, l'amnistie est sévèrement critiquée par le PS, le PC et quelques élus de la majorité, soutenus par la CADAC, le Planning familial, et des Verts. Le gouvernement cède et propose alors de revenir sur le texte et d'exclure les assaillants de l'amnistie. Au moment du passage au Sénat, le 17 juillet, Christian Bonnet, François Blaizot, Jean Chérioux, Luc Dejoie et Charles Pelletier présentent un amendement au texte de l'amnistie qui réintègre les assaillants, présentés comme de simples manifestants. Une manifestation de l'Union pour la vie, aux abords du Luxembourg soutient leur démarche. Malgré la présence de féministes dans la tribune et l'opposition des députés communistes, l'amendement est adopté et renvoyé à une commission paritaire qui réunit des députés et des sénateurs. Celle-ci exclut finalement les commandos de l'amnistie mais affirme qu'il faut sanctionner plus sévèrement l'avortement et retourner à une application stricte de la loi, c'est-à-dire à la condamnation de ceux qui incitent à l'avortement et qui ne découragent pas assez les femmes d'avorter. Le Planning familial est clairement visé. Pour avoir un aperçu des millions d'autres petites choses dont cette députée «pro-vie» a le pouvoir, il faut se rappeler qu'elle a également représenté l'Assemblée à la Commission des affaires culturelles et sociales ainsi qu'au Conseil national de l'adoption. Autant de choses qui font dire que les habitants des Yvelines et de Rambouillet ont eu le bulletin de vote particulièrement lourd le jour où ils ont élu leur députée. Sans parler des sponsors qui ont longtemps financé ses campagnes électorales (4).

Ses sponsors Miracle de la République française, une loi sur la transparence du financement de la vie politique permet de consulter la liste des entreprises ayant financé la moindre campagne électorale entre 1993 et 1995, date à laquelle les dons de personnes morales sont interdits. Si vous vous demandez qui a bien pu financer le maintien à l'Assemblée nationale d'une députée brandissant la Bible comme d'autres lèvent le coude, soyez prêts à regarder d'un autre oeil quelques-uns de vos supermarchés, alcools et accessoires de luxe... Boutin a reçu 306 000 F de la part de différentes entreprises pour sa campagne des législatives en 1993. Un beau score, nettement plus que la plupart de ses collègues. A titre d'exemple, sa concurrente directe, Anne A. Beaugendre n'a bénéficié que de 25 000 F sous forme de dons par des personnes morales. En tête des sponsors les plus généreux de Christine Boutin, on retrouve une certaine Docks de France-Paris : 20 000 F. Le nom ne vous dira rien. Derrière cette enseigne générique se cache pourtant la holding chargée, entre autres, de l'exploitation des supermarchés Mammouth et Auchan ! Un géant de la distribution alimentaire présent partout en Europe. Comme si cela ne suffisait pas, une des filiales du groupe, Maurepas Distribution Auchan, a poussé le zèle jusqu'à verser 50 000 F supplémentaires. 70 000 F en tout à l'actif de la grande distribution. Christine Boutin a ainsi bénéficié des subsides de la société Quillery, un grand nom du BTP, pour un montant de 25 000 F. Autre célébrité, la société Marnier Lapostolle a quant à elle déversé 20 000 F pour soutenir la leader du mouvement "pro-vie" français. Son dirigeant, Jacques Marnier Lapostolle n'est autre que le producteur du célèbre Grand Marnier (auquel certains trouveront peut-être désormais un goût amer). Enfin, si aujourd'hui le financement politique par des entreprises est devenu parfaitement illégal, Christine Boutin n'a pas pour autant perdu tous ses amis entrepreneurs. Fait inquiétant, l'entourage de la chef de file des anti-avortement semble compter plusieurs responsables de laboratoires pharmaceutiques, à l'image d'Ariel Aguettan, président des laboratoires du même nom et membre de la redoutable Alliance pour les droits de la vie. Bref, entre son savoir-faire militant, ses réseaux, son pouvoir de lobby et son côté femme d'affaire, le femme politique la plus anti-féministe et la plus anti-choix de l'Assemblée nationale n'a pas fini de faire parler d'elle. Après l'avortement, l'homosexualité, on l'attend d'ores et déjà sur la bioéthique. Vivement un conflit avec le Vatican que le Saint-Père la rappelle comme chef de guerre !

Caroline Fourest, Fiammetta Venner Notes

(1) «Notre-Dame de l'intolérance», Nouvel Observateur, 12-18 novembre 1998

(2) L'AOCPA (Association pour l'objection de conscience à toute participation à l'avortement) milite pour que les «provie» puissent déduire de leurs impôts la part servant à financer le remboursement des IVG en France.

(3) ProChoix n°3, février 1998.

(4) EDJ, n° 744, 4 au 10 février 1999; ProChoix n° 9, février 1999.