Le 27 Août 1970, une dizaine de jeunes femmes en colère déposaient sous l'Arc de Triomphe une gerbe à "la femme inconnue du soldat", accompagnée d'une banderole où l'on pouvait lire : "Un homme sur deux est une femme". Ce fut la première apparition publique (du moins retenue et répercutée par les media) de ce qui allait incessamment être nommé, à l'insu de ses actrices elles-mêmes, le "MLF". Nul à l'époque ne se méprit sur la signification de ces slogans, ni sur l'importance de l'événement : un mouvement était en train de naître (1). Par-delà les déformations, falsifications, traductions et trahisons en tous genres, par-dessus la tête des organisations politiques et des media, il interpellait directement chacune et chacun d'entre nous, nos opinions et nos croyances, nos engagements politiques, nos investissements passionnels - peut-être enfin notre "inconscient".

Ce fut une des forces du MLF de lancer ces "mots de désordre", slogans, manifestations et interventions qui, tels le Witz freudien, faisaient en quelques phrases office d'interprétation du social, de bouleversement de l'ordre symbolique des sexes, et de la place assignée à chacun(e) dans cet édifice. Je cite, parmi, cent autres (2) : Je suis une femme, pourquoi pas vous ? /Une femme sans homme, c'est comme un poisson sans bicyclette. / Avez-vous choisi d'être hétérosexuelle ? / Ils nous rendent malades... et en plus ils veulent nous guérir ! / Travailleurs de tous les pays,...qui lave vos chaussettes ? / et l'inénarrable / Les bisexuels pourront-ils enseigner à mi-temps ? (3) Il s'agissait bien évidemment de détruire, ou du moins déconstruire les évidences fallacieuses du moment - naturalistes, essentialistes ou hypocritement culturalistes - de ce qu'était ou devait être une "femme" et, donc, un "homme", et la relation entre eux. "Mouvement de libération des femmes", disaient certaines, cela signifie d'abord une tentative de se libérer de "LA" femme, i.e. du rôle, de l'étiquette ou du stigmate "femme", de l'identité assignée "femme", et des relations de domination qui l'ont construite, la soutiennent et la renforcent (4). Je précise que je ne vois guère, pour le moment, la différence entre cette activité joyeuse de déconstruction et de destruction symbolique, et ce qu'Irène Théry appelle aujourd'hui, pour la déplorer, la "passion de désymbolisation" des mouvements homosexuels. La révolte et la colère sont les mêmes, les cibles à défaire également, tout comme les discours de fermeture, de résistance, de défense de l'ordre immuable des genres - et, donc, des sexualités. (5)

C'est me semble-t-il un peu la même fonction de critique en acte (et en paroles), le même genre d'impact et d'efficacité symbolique (6), qu'a eu le mouvement qui s'est développé depuis un an autour du PaCS.

Son efficacité, on l'a vue d'abord dans le déchaînement de peur, de dénigrement et de haine provoqué chez ses adversaires (il faudra un jour rendre hommage à Christine Boutin d'avoir eu les paroles et les initiatives qu'il fallait, à ce moment précis de l'Histoire, pour mettre en évidence... son propre isolement, et celui de la soi-disant "génération anti-PaCS"). On l'a vue aussi dans les argumentations et les constructions défensives des tenants de l'ordre établi, qu'il soit politique, conjugal, familial, ou psychanalytique. On l'a vue, surtout, dans le basculement de plus en plus clair de l'opinion (relisez les sondages), des politiques, des intellectuels, des media. Je n'ai pas le press-book complet du PaCS, mais tout de même ! Que, quelques jours à peine après l'adoption de la loi, Le Monde consacre sa "une" (et une pleine page intérieure) aux "nouveaux pacsés"; que, dans la semaine qui a suivi, Libération publie in extenso (et gratuitement !) le "manifeste contre l'homophobie": que la journée de l'APGL (quels qu'en soient les développements) ait pu avoir lieu publiquement, devant une salle comble - cela prouve non seulement l'existence d'un mouvement (nul n'en doutait) mais, très précisément, sa puissance d'imprégnation, de pénétration des secteurs les plus divers du social, du politique - et aussi, bien sûr, du "personnel". Que l'une des citadelles les plus puissantes et les mieux défendues jusqu'à présent de l'hétérocentrisme (disons plus exactement des certitudes indéracinables quant à la centralité de la "différence des sexes" - et à leur nécessaire "complémentarité") - je veux parler de l'institution psychanalytique toutes tendances confondues (7) - soit en train de douter, et de s'interroger, en constitue une autre illustration.

J'en veux pour exemple la journée organisée à l'ENS par un groupe de psychanalystes lacaniens autour des études - et des problématiques - gay et queer (8). On a pu parler à ce propos de tentative d'OPA, ou de récupération ("puisque ce sont là événements qui nous dépassent, feignons au moins d'en être les organisateurs") - peu importe : elle témoignait tout autant sinon davantage d'une brèche ouverte vers un domaine jusque-là tabou. Encore plus significatif, l'étonnant brûlot publié par Michel Tort dans Le Monde du 15 Octobre 1999 sous le titre "Homophobies psychanalytiques" - texte resté à ce jour sans réponse mais qui, ici encore, avait valeur d'interprétation : ce qui avait été jusque-là dissimulé, brouillé derrière les écrans de fumée de la "théorie des pulsions" ou des "perversions", du "sujet barré" ou du "nom du Père" était cette fois identifié, nommé : "homophobie"- et libre à chacun(e) désormais de l'assumer ou non. Nous continuerons certainement à rencontrer des discours du type?: "je ne suis pas homophobe, mais...", comme en d'autres temps on disait "je ne suis pas raciste mais..", et cependant quelque chose aura changé : désormais, symboliquement sinon juridiquement (9), la parole homophobe commence à être délégitimée. Telle est l'efficacité symbolique des mouvements, contre l'ordre du même nom. Les bisexuels pourront-ils enseigner à mi-temps ? pourront-ils déposer des demi-plaintes ?

1 Cf. Cathy Bernheim, Perturbation ma soeur, Seuil 1983, F. Picq. Libération des femmes, les années-mouvement, Seuil, 1993

2 Une récollection des slogans les plus significatifs du mouvement féministe se trouve dans le Sexisme ordinaire, Seuil, 1979.

3 En réponse à la campagne pour l'interdiction professionnelle des enseignants homosexuels, menée à l'époque (1978) aux Etats-Unis par Anita Bryant.

4 D'autres au contraire souhaitaient, au premier chef, glorifier, libérer, faire advenir "la Femme" (ou "le Féminin") en nous. Le dialogue entre les unes et les autres devint vite assez difficile.

5 J'ajoute par ailleurs qu'Irène Théry a montré suffisamment de perspicacité et d'acuité dans ses précédents travaux féministes pour que, contrairement à l'idée répandue - y compris semble-t-il à Prochoix - il importe non pas d'éviter, ou de refuser, mais au contraire de débattre avec elle chaque fois que l'occasion s'en présente.

6 L'expression avait évidemment été empruntée à l'époque, avec une totale désinvolture, à Claude Lévi-Strauss, et c'est ainsi que je continue à l'utiliser ici - ma désinvolture n'étant sans doute pas moindre, cependant, que celle de certains qui, tels Pierre Legendre, s'en réclament implicitement aujourd'hui pour asseoir leur propre vision de l'"ordre symbolique" (cf. Jeanne Favret-Saada : "Lévi-Strauss lacanisé", communication à la journée "Lévi-Strauss et les théories féministes", Université Paris 7 - Denis Diderot, 16 Janvier 1999, à paraître)

7 Telle du moins qu'elle est apparue à travers les prises de position publiques des uns et des autres. Quant à leur pratique - professionnelle, et/ou privée -, on notera seulement l'intense discrétion qui l'entoure à l'heure actuelle.

8 "Psychanalyse et queer théorie : Leo Bersani", colloque organisé par l'Ecole lacanienne de psychanalyse le samedi 9 octobre 1999 à l'ENS, à Paris. Dans la présentation, on pouvait lire notamment : "La psychanalyse, depuis maintenant plus de vingt ans, avec une belle obstination, persiste à tout ignorer des études gay et lesbiennes et de leur renouvellement dans la queer théorie..... Cette situation incongrue n'a que trop duré...", etc.

9 Des féministes, dont j'étais, avaient exprimé leurs réserves quant au projet de loi antisexiste présenté en 1983 par Y. Roudy - en raison notamment des différences structurelles, de fond, entre le racisme et l'antisémitisme d'une part, le sexisme de l'autre. Si je soutiens aujourd'hui le projet de loi anti-homophobe, c'est parce que l'homophobie est une des formes d'exclusion et de discrimination qui se rapprochent le plus du racisme, sous ses différentes formes. On a pu mettre en doute, parfois avec raison, l'impact ou l'efficacité des lois antiracistes, mais il paraît difficile, tant qu'elles existent, d'en refuser l'accès aux groupes exclus ou discriminés selon les mêmes modalités.