Octobre 1998. Débandade socialiste, à l'Assemblée. Certes, aucun d'entre nous n'avait frissonné pour ce texte. Rien ne nous liait encore, hormis une même stupeur face aux lectures d'experts improvisés, détracteurs du texte. Héraults d'un ‘ordre symbolique', potentats d'une mairie aux fondations vérolées par un ‘interdit aux homos', ils NOUS haïssaient et s'entendaient pour NOUS exclure. Un NOUS qui englobait selon les cas, les égalitaristes, les laïcards, les partisans du droit de choisir, les sans papiers, les parents homos... Un NOUS, que NOUS allions apprendre à connaître. De la colère exprimée dans notre échappée de Solférino au Marais, à la manifestation du 17 octobre a germé l'idée d'un Observatoire du PaCS réunissant bientôt Act Up-Paris, Ac !, AIDES, l'APGL, l'ARDHIS, le Centre gai et lesbien, Prochoix, SOS homophobie.

Des premiers contacts informels est né un désir d'apparaître ensemble : rappeler à chaque élu que NOUS le regardions tout en refusant un NOUS assimilant. Chaque association donnait ce qu'elle pouvait et prenait du collectif ce qu'elle souhaitait. Finie l'ère des collectifs, des coordinations où de la pluralité ne sortait qu'un brouet insipide. Finies aussi, les commissions homos des partis, dont la couardise au soir du 9 octobre nous avait fait comprendre qu'ils ne faisaient pas du lobby homo dans les partis mais du lobby de parti chez les pédés. Les portes bien closes, insensibles aux suppliques, protestations et autres jurons caractéristiques de faux élus en perte de puissance, nous restions seuls, munis de fax, modems et de nos trombines. Nous n'avions rien à perdre. Personne ne songeait à nous écouter. Libres de toute injonction de coopération révolutionnaire, nous avons fini par nous installer dans une réalité virtuelle. De réunions en nuits blanches à l'Assemblée, nous avons observé nos compagnons d'infortune. À ProChoix, nous apportions nos questionnements sur les réseaux anti-PaCS et la conversation glissait sur l'explication des liens entre l'opposition à l'IVG et au Pacs, sur l'intêret stratégique de combattre sur tous les fronts. Ensemble. En octobre, je n'avais pas la moindre idée sur l'AAH, le RMI. Personne ne m'ayant contraint à une posture d'acceptation, j'ai fini par me sentir concernée. Chacun amenait ses problématiques, il nous a très vite semblé que nous étions chacun investis du combat des autres. En quelques mois, nous étions tous devenus des homos sans papiers chargés de famille avec un problème de minima sociaux et le sida.'À l'image de ce militant hétéro d'Act Up réclamant ‘des droits pour nos amants étrangers'.

Côté ProChoix, le plus dur à avaler était sans doute la vision de la famille portée par l'APGL. Mais qu'importe, la radicalité de leurs revendications l'emportait sur leur profil austère et respectable. Au point que le dernier numéro de Prochoix était intitulé : ‘Nous sommes des familles'.'Quitte à déclencher quelques ulcères à nos copines féministes, critiques à juste titre depuis toujours des familles patriarcales mais qui ne se rendaient pas compte que la légalisation des familles homoparentales allait justement saper le confort de ces familles là. Dans la bagarre, chacun y a perdu des proches. Le côté féministe du droit de choisir manquait à l'appel. La coordination des droits des femmes n'avait par exemple rien trouvé de mieux que de faire un débat sur le PaCS le 10 octobre. Soit le lendemain du débat à l'Assemblée. Sans parler de l'ANEF invitant Irène Théry et ses partisans (mais aucun contradicteur pro-PaCS !) à venir parler du Pacte civil de solidarité' Ce n'est pas tant que les féministes avaient disparu. Mais certaines ont oublié de venir ‘ En fin et surtout Irène Thery a monopolisé la parole féministe sur le sujet, sans avoir été mandatée par personne, ni d'ailleurs contestée par d'autres féministes tout aussi engagées.

Heureusement, le 16 octobre 99, une journée de réflexion organisée à l'Ecole Normale supérieure sur le nouveau livre d'Eric Fassin, Daniel Borrillo et Marcela Iacub, Au delà du PaCS, a fini par nous réconforter. Enfin, deux voix féministes se sont élevées. Evelyne Pisier tout d'abord, défendant corps et âme l'universalisme.'Au risque, elle aussi, d'y perdre quelques amis d'antan. Et puis il y a eu l'intervention de Jeanne-Favret-Saada (voir texte p. 15).'Un grand moment. La mise en pièces, sans concession des derniers conservatismes auxquels s'accrochent psy et anthropologues à propos de la filiation. Enfin, on pouvait voir la puissance de frappe féministe à l'oeuvre ! Sa capacité de déconstruction du modèle familial hétérocentriste, de la filiation biologique, du couple en tant qu'union de la différence des sexes. Le féminisme, celui qu'on avait oublié, était là, bien vivant, brillant. La salle remplie de ces militants d'une année peu ordinaire était morte de rire. Je me suis souvenue qu'être prochoix, c'était forcément être féministe Et pour la première fois depuis un an, je me suis sentie fière des féministes, fières d'elles, enfin!

Fiammetta Venner