Cette année fut incroyable ! Peu de générations de militants connaissent un tel vertige. Pourtant, quand on y pense, nous fûmes relativement peu nombreux à partager ces moments inestimables d'un mouvement en action. Encore moins à le vivre de la même manière. Je repense à ce 9 octobre noir. La rage au ventre, nous étions une petite soixantaine à ne pas vouloir nous coucher, tournoyant devant le siège du parti socialiste en scandant des slogans act-upiens : «socialistes homophobes, vous n'aurez plus nos votes !» Nous étions en colère, fous de rage; tous ensemble en train de prendre conscience que tout mauvais qu'il était, ce PaCS nous appartenait et que rien ne pourrait nous l'enlever. Je me souviens de Philippe (Mangeot) s'emparant du mégaphone : «Allons dans le Marais chercher des gens, et nous reviendrons plus nombreux pour manifester toute la nuit s'il le faut devant le parti socialiste». Putain ce qu'on était naïfs ! Naïfs de croire que l'égalité des droits intéressait logiquement tous ceux qui étaient le plus concernés. Arrivés devant les «portes» du Marais, après une bonne heure de marche à travers tout Paris, après avoir bloqué la circulation, sifflé à tout rompre, et crié à s'en faire péter la pomme d'Adam, nous étions persuadés que «nos frères et nos soeurs» se lèveraient comme un seul homme des terrasses des cafés et viendraient grossir nos rangs. Tu parles ! Pas un pédé, pas une goudou (si, deux) n'avaient l'intention de délaisser leurs verres ce soir là. Ce fut notre deuxième grande leçon de la soirée. Ne jamais croire aux clichés. Les homos forment autant une communauté que la confrérie des buveurs de bière?! Un autre événement devait d'ailleurs nous le confirmer.

Les 1er et 2 octobre, l'Association des parents et futurs parents gais et lesbiens (APGL) organisait 'un colloque de réflexion au Forum des Halles sur le thème «parentalité et différence des sexes». Il faut tenter d'imaginer la bataille qu'il a fallu mener pour sortir l'homoparentalité du rayon «objet non identifié» pour réaliser l'importance d'un telle journée. Des mois à tenter de combattre la pensée retorse d'une Irène Théry, à affronter les anathèmes d'un Guy Coq, à se fader les textes de tout ce petit monde qui, de la Fondation Saint-Simon à la revue Esprit, trouve normal de justifier l'inégalité entre homosexuels et hétérosexuels au nom d'un prétendu ordre symbolique qui a tout d'un ordre naturel déguisé. Cela dit, la gauche conservatrice a au moins un mérite.?Parce qu'elle n'est pas aussi grossièrement repoussoir que la droite de madame Boutin, elle demande des efforts : de déconstruction, de réflexion, de communication. Elle nous a apporté des alliés, y compris parmi ceux dont la vie privée n'aurait dû les amener à se révolter contre les discours hétérocentristes. Pas des alibis, de faux amis, pas de ces intellectuels qui s'offrent un peu d'adrénaline en soutenant les classes opprimées. Non, de vrais alliés, prêts à s'élever contre ceux qui prétendaient interdire aux homos d'adopter ou d'avoir recours aux PMA à une époque où cette interdiction est la plus partagée. Comme nous, ils pensaient puiser des forces dans ce colloque organisé par l'APGL, les premiers bénéficiaires d'une lutte que nous menions à leurs côtés. Du moins, c'est ce que l'on croyait.

Car non seulement, Eric Fassin, Daniel Borrillo et Marcela Iacub, - ceux qui ont sans doute le plus fait pour aider à penser l'homoparentalité -, se sont vu imposer par l'APGL un énième débat avec Irène Théry, mais on ne leur a pas laissé le temps de contre-argumenter. Ce qui a permis à Irène Théry de brosser la salle dans le sens du poil sans se voir opposer ses propres écrits. C'est un constat personnel, le discours thérynien recèle tellement de géométrie variable qu'il peut ne pas être pas le même selon le lieu où Irène Théry parle. Alarmiste devant la commission des lois du Sénat (à qui elle a fait miroiter le risque de voir des homos adopter si le PaCS était voté), empli de martyrologie devant un parterre de féministes de l'ANEF (qu'elle a persuadé que le PaCS n'était qu'un projet de gais misogynes), homophile devant une salle de l'APGL (qu'elle a séduit pour mieux gagner une légitimité à parler contre l'homoparentalité). Difficile, dans ces conditions, de jouer les contradicteurs?! Comment en effet déconstruire un discours que personne n'a lu, alors que l'intéressée elle-même en change constamment les termes? C'est à devenir dingue. Et l'ovation dont a bénéficié Irène Théry à ce colloque, la façon dont les organisateurs de l'APGL ont empêché tout débat en lui laissant clôturer la journée, dix minutes avant de rendre la salle, est à se taper la tête contre les murs ! Mais une fois, la migraine passée, on a au moins gagné quelque chose : un vaccin miraculeux contre toute tentation d'essentialisme.

Après un tel spectacle, jamais plus je ne pourrais croire que les homosexuels sont logiquement, naturellement, des alliés. Ce n'est pas vrai. Mes alliés, ce sont les militants de l'égalité, hétéro ou homos, hommes ou femmes, qui partagent une vision politique de ce que doit être l'application de ce principe dans la cité.?Ceux là même qu'Irène Théry traitent, non sans mépris, d'identitaristes et d'ayatollahs dans son dernier article paru dans Esprit. Elle a tort. Notre seule identité commune, c'est celle d'être des partisans de l'égalité. Mais cette identité là, elle a bien raison de la craindre.

Caroline Fourest