Au commencement était le mariage, seule forme d'union approuvée par l'Eglise, la société et la tradition, pour son aptitude présumée à la stabilité, à la fécondité et à l'éducation des enfants. Les époux méritaient bien de la patrie. Pour les récompenser et inviter les célibataires à les imiter, on institua des «avantages» au bénéfice des conjoints, et, notamment, des avantages fiscaux (la déclaration d'impôts commune) et sociaux (la notion d'ayant droit de l'assuré), générateurs d'économies importantes au regard de la situation des personnes non mariées, lesquelles en supportaient le coût puisque le financement du système était assuré par des fonds publics. Aussi les concubins firent-ils valoir qu'il était injuste de les exclure de ces «avantages» car ils vivaient comme s'ils étaient mariés. L'objection parut raisonnable et on leur étendit ces «avantages».

Les concubins de même sexe, n'étant pas tenus pour de véritables concubins, s'avisèrent alors que l'injustice s'était déplacée vers eux, et qu'à eux aussi les «avantages» fiscaux et sociaux étaient dus. On y vient. Fort bien.

Si la boucle était bouclée, si la justice et l'égalité devaient régner grâce au Pacs (pacte civil de solidarité) dans toutes les catégories de la population, la notion même d'«avantages» disparaîtrait nécessairement: plus de privilèges, plus de faveurs, tout le monde serait démocratiquement logé à la même enseigne, ce dont il y aurait lieu de se réjouir.

En est-on là? Pas du tout. Si les «avantages» sont plus largement distribués aujourd'hui, ils méritent toujours leur nom: on n'a pas cherché à repenser l'égalité pour l'ensemble de la société, mais seulement pour quelques catégories, caractérisées par le seul fait de se composer de couples, que l'on a comparées entre elles, et pour lesquelles on postule qu'une affection privée mérite une rémunération publique.

Il n'est pas question ici des rapports purement personnels, extrapatrimoniaux, des intéressés, ni des mesures telles que la transmission du bail, qui ont leur justification. Mais les avantages fiscaux et sociaux demeurent en tant que tels, puisqu'il s'agit de traiter tous les cohabitants mieux que la dernière catégorie, ignorée et méprisée de tous, qui échappe à ce grand tourbillon d'égalitarisme comme à la faveur du législateur: les personnes seules. C'est par rapport à celles-ci que se calculera désormais la plus-value économique de la vie commune - au financement de laquelle elles participeront sans aucun bénéfice pour elles-mêmes.

Qui sont les personnes seules? Le plus souvent, des femmes, et, parmi elles, de nombreuses veuves et des mères seules avec des enfants. Comment vivent-elles? L'Insee nous apprend qu'«un couple n'a besoin que d'une fois et demie le revenu d'un célibataire pour atteindre le même niveau de vie... A niveau de vie égal, un couple dépense seulement 1,3 fois plus qu'une personne seule pour l'occupation et le chauffage de son appartement...» (le Monde, 27 janvier 1998). On verra donc, d'un côté, des personnes qui s'entraident, se prêtent assistance et améliorent leur confort en vivant ensemble, gratifiées par la République, et les isolés, les solitaires, les abandonnés, ceux à qui personne ne tend la main, appelés à contribuer à la réalisation de la grande oeuvre.

Il y a bien une farce, et des dindons. Drôle d'égalité.

Odile Dhavernas